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Dans mon invitation à la lecture des textes de Cesare Pavese, de ses poèmes en particulier — que d’ailleurs je trouve très bien traduits en français, chose rare, dans les éditions Gallimard (1) —, je me suis borné à une traversée diagonale, inévitablement incomplète, essayant tout de même de frôler quelques éléments clés de l’œuvre de cet auteur « à la belle voix ». Un précurseur de son temps qui garde, aujourd’hui, toute son actualité et originalité.
Après avoir évoqué le « rythme de son imagination », je voudrais examiner l’importance des lieux ainsi que le rôle de la femme dans la poétique de Cesare Pavese.

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Quant aux lieux, vous trouverez, dans tous les textes critiques sur Pavese, la mise en valeur des Langhe, cette région de « dures collines » et d’hommes « taciturnes » où notre poète a vécu son enfance et adolescence. Ces racines ont bien sûr un rôle essentiel dans la maturation du « motif » primordial ainsi que du premier « mouvement » musical d’où se déclenche progressivement l’expression poétique de Pavese. Mais je ne crois pas qu’un portrait fidèle de cet auteur puisse se réduire à la mythologie de ce monde mystérieux et fascinant. Car de toute évidence Cesare Pavese eut besoin de la « rupture » du déplacement à Turin pour que son travail d’écrivain et de poète assume la consistance et la force de message universel qu’on lui a reconnues dès les premières publications de ses vers :

Stupéfié par le monde, il m’arriva un âge
où mes poings frappaient l’air et où je pleurais seul.
Écouter les discours des hommes et des femmes
sans savoir quoi répondre, ce n’est pas réjouissant.
Mais cet âge a passé lui aussi : je ne suis plus tout seul,
si je ne sais répondre, je m’en passe très bien.
J’ai trouvé des compagnons en me trouvant moi même (2).

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Cela se confirme dans la conclusion de ce beau portrait de la ville de Turin que fit Cesare Pavese même  :
« En en étant éloigné, je commence à inventer (fréquentatif d’invenire) une fonction conditionnante de l’art précisément dans le Piémont et principalement à Turin. Ville de la rêverie, à cause de son aristocratique plénitude faite d’éléments nouveaux et anciens ; ville de la règle, à cause de son manque absolu de fausses notes dans le domaine matériel et dans le domaine spirituel ; ville de la passion, à cause de son caractère bénévolement propice aux loisirs, ville de l’ironie, à cause de son bon goût dans la vie ; ville exemplaire, à cause de son calme riche de tumulte. Ville vierge en art, comme celle qui a déjà vu d’autres faire l’amour et qui, en ce qui la concerne, n’a toléré jusque-là que des caresses, mais qui est prête maintenant, si elle trouve son homme, à franchir le pas. Ville enfin où, arrivant du dehors, je suis né spirituellement : mon amante et non ma mère ni ma sœur. Et beaucoup d’autres sont avec elle dans ce rapport. Elle ne peut qu’avoir une civilisation, et moi je fais partie d’un groupe. Les conditions y sont toutes ».(3) 

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Une fois saisie l’importance dialectique des contextes (la campagne des Langhe, la ville de Turin et la ville de Rome) pour lui comme pour la plupart des intellectuels de sa génération, on se rend bientôt compte de l’importance de la femme dans l’œuvre de Cesare Pavese.
Il s’agit d’abord de la « femme au milieu du contexte », inscrite dans les poésies-récits où elle va interpréter petit à petit le rôle de protagoniste (comme dans « Rencontre » et « Paternité »). Ensuite, la question primordiale de « l’altérité indispensable » de la femme — tout en amenant une évolution de plus en plus dramatique de son existence —, comporte en parallèle un changement sensible de son expression poétique (4).

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Déjà, la jeune femme qu’il croise (dans « Rencontre ») dans le corso du pays — une « tache plus claire/sous les étoiles incertaines, dans la brume d’été » —, elle vit, devant les yeux du poète, « définie, immuable, tel un souvenir ». Elle est cristallisée, comme le dirait Stendhal, dans une idée platonique de l’amour, ou du moins dans la suspension de l’attente. Au contraire, la jeune fille qui danse, en se déshabillant, devant les yeux de son père et d’autres vieux ainsi que des jeunes déjà vieux (dans « Paternité ») représente explicitement la question du sexe et du sang, donc du côté physique dans le rapport amoureux, vis-à-vis duquel Pavese ne cache pas son pessimisme ni son angoisse.
Si la jeune femme qu’il entrevoit dans le corso a été créée « du fond de toutes les choses » qui lui sont « les plus chères sans réussir à la comprendre », la danseuse n’est qu’un corps, « un seul corps/qui se meut en rivant le regard de chacun. »
« Qu’est-ce qui me fait souffrir chez elle ? Le jour où elle levait le bras sur le corso asphalté, le jour où on ne venait pas ouvrir et où elle est apparue ensuite avec ses cheveux en désordre, le jour où elle parlait doucement avec lui sur la digue, les mille fois où elle m’a bousculé. Mais ce n’est plus là de l’esthétique, ce sont de lamentations. Je voulais énumérer de beaux et infimes souvenirs, et je ne me rappelle que les tortures. Allons, celles-ci serviront tout de même. Mon histoire avec elle n’est donc pas faite de grandes scènes, mais de très subtils moments intérieurs. C’est ainsi que doit être un poème. Elle est atroce, cette souffrance. » (5)
En fin de compte, ce que Cesare Pavese nous livre avec une sincérité extrême et même embarrassante pourrait bien sortir de l’expérience humaine de la plupart des hommes sensibles ayant eu une éducation familiale rigide dans un contexte humain et social renfermé et constellé de tabous. Il n’est pas toujours facile de se séparer définitivement d’un rapport privilégié avec sa propre mère, et cetera. D’ailleurs, déjà le titre « Métier de vivre » (6) nous explique que l’indispensable « initiation » à la vie ne se réalise pas seulement à travers le travail et le statut social qui s’en suit, mais aussi à travers l’amour. On ne considère pas assez que la réussite amoureuse n’est pas toujours escomptée et que souvent, à travers le rapport de couple, sous le piège (ou le chantage) de l’amour, des conflits peuvent se déclencher où le rapport de force éventuellement déséquilibré entre homme et femme correspond au rapport de force qu’on observe chaque fois qu’on a affaire à un exploiteur et un exploité.
Dans le « Métier de vivre » Pavese a peut-être longuement recherché son partenaire qui l’aidât à surmonter le « gap » psychologique entre des femmes trop idéalisées ou trop « expertes de la vie » et son personnage « toute-tête », exagérément intransigeant et orgueilleux, donc incapable de « relativiser » le poids d’une rencontre.
C’est ainsi qu’il vit constamment la contradiction entre « … un goût libidineux pour l’abattement, pour l’abandon, pour l’énervante douceur, et une volonté impitoyable de réagir, mâchoires serrées, exclusive et tyrannique, est une promesse d’éternelle et féconde vie intérieure ». (7)
Vivant les hauts et les bas de cette contradiction, l’œuvre de Pavese suit donc une parabole douloureuse à commencer par la première « prise de conscience » (que nous avons saisie dans les deux poésies citées de « Travailler fatigue ») jusqu’au dernier testament poétique dont les poésies citées (« Je passerai par la place d’Espagne » et « La mort viendra et elle aura tes yeux ») représentent sans doute l’expression la plus cohérente.

005_portici 04 - Version 2 180«…Sans réussir à la comprendre », la femme selon Pavese

Ces dures collines qui ont façonné mon corps
et qui ébranlent en lui autant de souvenirs,
m’ont fait entrevoir le prodige de cette femme
qui ne sait que je la vis sans réussir à  la comprendre.

Un soir, je l’ai rencontrée : tache plus claire
sous les étoiles incertaines, dans la brume d’été.
Le parfum des collines flottait tout autour
plus profond que l’ombre et soudain une voix résonna
qu’on eût dit surgie de ces collines, voix plus nette
et plus âpre à la fois, une voix de saisons oubliées.

Quelquefois je la vois, elle vit devant mes yeux,
définie, immuable, tel un souvenir.
Jamais je n’ai pu la saisir : sa réalité
chaque fois m’échappe et m’emporte au loin.
Je ne sais si elle est belle, elle est jeune entre les femmes :
lorsque je pense à elle, un lointain souvenir
d’une enfance vécue parmi ces collines, me surprend
tellement elle est jeune. Elle ressemble au matin. Ses yeux me suggèrent
tous les ciels lointains de ces matins anciens.
Et son regard enferme un tenace dessein : la plus nette lumière
que sur ces collines l’aube ait jamais connue.

Je l’ai créée du fond de toutes les choses
qui me sont les plus chères sans réussir à la comprendre. (8)

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Paternité

Rêverie de la femme qui danse, et du vieux
qui est son père ; jadis il l’avait dans le sang
et il l’a faite une nuit en jouissant tout nu dans un lit.
Elle se presse pour avoir tout le temps de se déshabiller,
car il y a d’autres vieux qui attendent.
Quand elle bondit dans la danse, tous dévorent du regard
la force de ses jambes, mais les plus vieux en tremblent.
La femme est presque nue. Et les jeunes regardent
et sourient. Il y en a qui voudraient être nus.

Ils ont tous l’air d’être son père, les petits vieux enthousiastes
et il sont tous, chancelants, le vestige d’un corps
qui a joui d’autres corps. Les jeunes aussi
seront pères un jour, et la femme est la même pour tous.
Tout se passe en silence. Une profonde joie
saisit la salle obscure devant cette vie jeune.
Tous les corps n’en font qu’un, un seul corps
qui se meut en rivant le regard de chacun.

Ce sang, qui coule dans les membres vigoureux
de la femme, c’est le sang qui se glace chez les vieux ;
et son père qui fume en silence pour se réchauffer,
ne bondit pas, mais c’est lui qui a fait la fille qui danse.
Son corps a une odeur et des élans qui sont les mêmes chez le vieux et les vieux. En silence,
le père fume et attend qu’elle revienne, habillée.
Tous attendent, vieux et jeune, et la fixent ;
et en buvant tout seul, chacun y pensera. (9)

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Je passerai par la place d’Espagne

Le ciel sera limpide.
Les rues s’ouvriront
sur la colline de pins et de pierre.
Le tumulte des rues
ne changera pas cet air immobile.
Les fleurs éclaboussées
de couleurs aux fontaines
feront des clins d’œil
comme des femmes gaies.
Escaliers et terrasses
et les hirondelles
chanteront au soleil,
Cette rue s’ouvrira,
les pierres chanteront,
le cœur en tressaillant battra,
comme l’eau des fontaines.
Ce sera cette voix
qui montera chez toi.
Les fenêtres sauront
le parfum de la pierre
et l’air du matin.
Une porte s’ouvrira.
Le tumulte des rues
sera le tumulte du cœur
dans la lumière hagarde.

Tu seras là — immobile et limpide. (10)

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La mort viendra et elle aura tes yeux (11)
La mort viendra et elle aura tes yeux
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. Ô chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort à pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets. (12)

Cesare Pavese

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(1) Travailler fatigue de Cesare Pavese (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969

(2) Ancêtres dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 31 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969

(3) Cesare Pavese, Le métier de vivre, 17 novembre 1935, p. 48-49 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008

(4) « Il y a un parallèle pour moi entre cette année-ci et ma manière de considérer la poésie. De même que ce n’est pas aux grands moments (….) que j’ai connu la souffrance la plus atroce, mais à certains instants fugitifs des périodes intermédiaires ; l’unité du poème ne consiste pas dans les scènes mères, mais dans la correspondance subtile de tous les instants créateurs. Ce qui revient à dire que l’unité ne doit pas tant au grandiose de la construction, à la charpente identifiable de la trame, qu’à l’habileté joyeuse des petits contacts, des reprises infimes et presque illusoires, à la trame des répétitions qui persistent sous chaque différence ». Cesare Pavese, Le métier de vivre, p. 64-65, 28 février 1936 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008.

(5) Cesare Pavese, Le métier de vivre, p. 64, 28 février 1936 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008.

(6) Pour un nouveau lecteur de Cesare Pavese le conseil serait celui de lire en parallèle ses poésies et ses romans avec l’accompagnement et le contre-chant de Métier de vivre. Cette mine prodigieuse n’est pas qu’un journal du combat entre les difficultés de la vie et les maux de la vie même. On n’y parle pas seulement du drame personnel de l’auteur et, indirectement, de la société qui l’entoure, prisonnière de ses tabous et de ses lois inébranlables. Ce livre est aussi un merveilleux exemple d’œuvre ouverte, où l’essai critique ou la réflexion philosophique ne font qu’un avec un indomptable amour pour la force créatrice de la parole. Cesare Pavese, Le métier de vivre (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008.

(7) Cesare Pavese, Le métier de vivre, 4 novembre 1938, p. 204 (traduction de l’italien par M.Arnaud), Folio Gallimard 1958, 2008.

(8) « Rencontre », dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 51-52 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969

(9) « Paternité », dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 106-107 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969.

(10) « Je passerai par la place d’Espagne » (28 mars 1950) dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 211-212 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969.

(11) Quand j’étais un jeune étudiant, peut-être un peu trop gâté et désinvolte, certes superficiel, je m’amusais, avec mes camarades, à virer en boutade, par un jeu de mots assez grossier et brusque, des choses qui auraient bien sûr demandé une connaissance plus approfondie. Parmi ces calembours, où l’admiration se mêlait à l’irrévérence, je me souviens toujours de cette phrase : « « travailler fatigue », et si tu ne fais pas attention « la mort viendra et elle aura tes yeux » ! »

(12) « La mort viendra et elle aura tes yeux » (22 mars 1950), p. 207 dans Travailler fatigue de Cesare Pavese, p. 31 (traduction de l’italien par Gilles de Van), Poésie/Gallimard 1969.

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 Mai 2014

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