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« Il avait fini sa journée, il en avait fini avec sa jeunesse. Déjà des morales éprouvées lui proposaient discrètement leurs services : il y avait l’épicurisme désabusé, l’indulgence souriante, la résignation, l’esprit de sérieux, le stoïcisme, tout ce qui permet de déguster minute par minute, en connaisseur, une vie ratée… Il se répétait en bâillant : — c’est vrai, c’est tout de même vrai : j’ai l’âge de raison.” (Jean-Paul Sartre, L’âge de raison)

Une décision, 1964

Je crois que personne n’éprouve du plaisir, la première fois. On se résout d’abord pour un besoin de parité vis-à-vis des autres, ensuite pour se sentir tranquilles à l’égard de nos possibilités. Mais, au moment donné, quand on a choisi l’heure apparemment la plus adaptée, la femme la moins vulgaire ainsi que la route la plus sombre et solitaire, on désire faire demi-tour, en recouvrant toutes les possibilités de l’existence à brûler, ou écarter, selon notre caprice.
Roberto conduisait ma voiture, à la recherche d’une place où la garer, ensuite non, le bar est trop loin désormais ; on avance ainsi, en quête de bars ou de places libres, le ciel est rouge, les belles femmes glissent comme dans un film rapide devant le pare-brise, je m’ennuie, je ne sais pas si c’est à cause des attitudes de Roberto ou parce que je suis en train de réfléchir… La vérité… Je ne sais pas quoi me répondre, je suis nul surtout quand j’essaie de comprendre moi-même. “À présent, j’ai envie de vivre” : la vie ce n’est pas, cela c’est sûr, le fait de demeurer assis dans une Fiat 500 aux amortisseurs qui craquent comme genoux. D’ailleurs, je ne m’aperçois pas non plus de vivre quand je vais au cinéma ou que je parle au téléphone. La vie ce n’est pas toutes les choses auxquelles on s’habitue.
Roberto se peigne avec attention, il se coiffe avec la raie, il paraît toujours “en ordre”, il n’a surtout pas l’air de se résigner ; il travaille, même si rarement, suivant ses inspirations ou déceptions, dans son parti ; pour beaucoup d’aspects, je l’admire, pour d’autres je perçois ma diversité et je deviens incompréhensif, parfois hostile. — J’ai l’argent, je lui dis, tout de suite après je sens une chaleur m’envelopper comme un remords soudain : l’incapacité de vouloir vraiment me jeter dans l’action, la rage de devoir commencer la phrase avec une allusion à l’argent.
Ce n’est pas le cas de Roberto, bien sûr. Il va sourire intérieurement, mais il ne montrera pas sa réaction. Vous serez au pair, il te donnera les conseils dont tu as besoin, parce qu’ainsi tu feras les choses bien. Mais tu as surtout besoin de compagnie, pour le temps d’après, quand tu seras seul en face de toi même. Il ne s’agit que de commerce, en fin de compte cela demande la désinvolture nécessaire pour acheter un paquet de cigarettes.
Après, tout coulera plus facilement, et tu auras dans la bouche la saveur de lessive des grands magasins, et probablement tu n’éprouveras rien. Ce serait d’ailleurs bien étrange d’éprouver quelque chose (n’importe quelle) rien que posant la main à l’argent ! Tout cela, pour dire à moi-même que j’ai une conscience, c’est-à-dire du discernement, du bon sens. Roberto voudrait me conseiller, tandis que la voiture flâne en long et en large dans le “lungotevere”. Mais j’ai déjà choisi d’y penser après, quand je l’aurai laissé :
— Descends, Roberto, j’y vais tout seul ! Avant, j’avais imaginé de pouvoir dire cela avec énergie, par un détachement héroïque. Maintenant, j’avais peur, craignant que Roberto ne descendît pas, en me contraignant à tout renvoyer aux calendes grecques.

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Je n’avais pas besoin d’affection, ni d’ordure, j’étais froid comme un poisson, même si peut-être je n’avais attendu que cela, pour m’amuser au sujet de moi-même, sur ce que mon corps aurait été obligé de faire. Un étudiant !
La prostituée doit m’avoir ressemblé aux camarades de mon âge — portant des lunettes ou pas —, ayant passé à travers elle sans pitié.
— Veux-tu faire l’amour ? m’a-t-elle demandé, en faisant éclater en moi une hilarité sombre (est-ce que je ne savais rien de ce qui m’attendait, peut-être ?) Par un esprit académique, ou alors scolastique, elle disait la leçon de l’habitude, une habitude quelconque, un métier vieux comme l’histoire et même davantage.
Je conduisais ma voiture de façon très approximative lorsqu’une Giulietta brillante m’aveugla de ses phares antibrouillard avant de me klaxonner dessus.
— Avec le gant, n’est-ce pas ? j’ai demandé. Le « gant », c’est un terme que Roberto m’a appris. Un mot qui danse dans ma bouche comme du sang dans les gencives, j’en ai honte et, en même temps, je me sens comme tous les autres. Certes, l’idée d’avoir une prostituée à bord ne m’exaltait pas, je savais par coeur ce que j’aurais fait pour la première fois, en imaginant dans les détails où elle m’aurait emmené…
Un long instant s’est écoulé depuis que j’ai tourné la voiture dans la ruelle pleine de trous, et que j’ai éteint les phares. Ensuite, d’un geste expérimenté, la prostituée a enlevé sa jupe, tout en ôtant ses slips. Je ne bougeais pas.
Que faites-vous ? s’agite la femme. Elle a les cheveux roux, mais ici on n’y voit rien, qui sait de quoi elle a peur, après m’avoir traîné jusqu’ici. Ne souffre-t-elle pas la lumière ?
Sortez-le ! Tout cela arrive mécaniquement, au milieu de malédictions et de rougissements intimes : du respect pour moi même. À la surface, j’ai du toupet. Et pourtant je ne désire pas la toucher, je la regarde agir, tout en posant une ridicule main sur ma poche pour voir si l’argent est toujours là, j’ai même perdu l’aplomb de l’observateur, j’ai chaud, ici l’on suffoque, je voudrais être seul, un livre dans la main, je laisserais tout perdre, si je ne devais payer tout de même. Il est misérable, mais je me suis uni physiquement avec cette femme pour la seule raison qu’en tout cas j’aurais dû payer. En plus, la voiture était bien étroite et je suis grand. J’ai dû m’installer les genoux sur le fond, du côté de son siège. Enfin, j’ai presque oublié moi-même et l’argent…
Tout de suite après, la prostituée soupire et ouvre la porte de son côté. Rapidement, chacun de nous reprend sa place, on est de nouveau deux personnes différentes. Je découvre que j’aime connaître les gens, maintenant que je me suis uni avec une étrangère dans la plus intime des façons. Celle-ci ne donnait pas à cela assez d’importance, elle a allumé une cigarette, en offrant une à moi aussi.
Qu’est-ce que j’ai fait ? Je n’ai pas touché de mes paumes le sommet du néant, je suis seulement plus craintif et indifférent qu’avant, moins vulgaire peut-être. Je ne suis qu’un étudiant ! Trop grand vis-à-vis des nécessités de l’amour dans une Fiat 500, trop pauvre pour envisager d’autres solutions. Il reste dans la voiture une odeur insupportable de parfum et de talc. J’ouvre la vitre, la prostituée est en train de faire pipi dans la rue :
Je dois faire une goutte d’eau, a dit-elle, immédiatement avant de sortir.
Je ne lui ai pas demandé le prénom, comme l’aurait fait Roberto. D’un coup, je me désintéresse de tout, il ne me reste qu’à me donner des airs allègres et satisfaits, le rejoindre au bar où il m’attend, raconter.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27 mai 2014

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