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Vendredi 7 mars 2014 le texte suivant avait été publié, dans l’esprit des « vases communicants« , sur le blog de Jessica Maisonneuve, tandis que le texte à elle est publié ici à la même date.
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Londres, métro 1978

La maison de nos rêves (1) 

« Celui qui laisse la maison vieille pour la maison neuve, sait bien ce qu’il perd, mais ne sait pas ce qu’il trouve… »
J’avais reçu une lettre non signée de quelqu’un qui devait me connaître très bien. Donc, apparemment, j’aurais dû découvrir à mon tour celui ou celle qui m’avait écrit.
Pour tout dire, je n’avais pas entièrement lu cette lettre. Je m’étais borné aux premières cinq lignes, faisant au commencement confiance à cette écriture fluide et généreuse… Mais j’avais dû m’arrêter lorsque j’avais constaté que l’on connaissait mon secret. Une chose que je n’avais avouée à personne.
Ce monsieur (ou madame ou mademoiselle) savait que je n’en pouvais plus de cette copropriété ainsi que de cet appartement clair et calme au troisième étage d’un immeuble haussmannien dans le quartier de l’Horloge… D’ailleurs, il était trop petit. Ses quarante-cinq mètres carrés ne me suffisaient pas. Je rêvais d’une petite chambre à coucher sans cheminée ni moulures où j’aurais pu finalement me passer du canapé-lit ou de ce lit fantôme s’adaptant à toutes les circonstances. Ce deux-pièces que maintenant je voyais se perdre dans un brouillard épais… Étais-je moi celui qui avait creusé une niche dans le mur mitoyen pour élargir le placard ? Comment avais-je pu apprendre si bien l’art de la menuiserie ainsi que le métier redoutable de l’embaumeur ? Tout cela, maintenant il me semble impossible. Par contre, je trouve cohérente à ce drame mon impulsion aveugle pour le changement :  je pouvais m’adapter à tout, me contentant même d’un petit hublot encastré dans le toit. J’avais juste besoin de quatre murs où me vautrer quand j’aurais eu envie de m’isoler…
Cette lettre arrivait, d’ailleurs, dans un de ces moments cruciaux, décisifs, où l’on est obligés de se faire violence pour sortir d’une effrayante impasse. Néanmoins, ces lignes pleines de charme et de parfum m’inquiétaient. Je me sentais menacé et attiré en même temps.
« Venez, vous me remercierez ! » c’étaient les derniers mots.

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Londres, métro 1978

Si je pense que tout cela s’est déroulé en quelques heures seulement ! Ce matin, j’étais sorti à l’aube, tout de suite après que mon voisin de palier s’était lancé la tête première, comme d’habitude, dans l’escalier. En profitant de ce vacarme, qu’il augmentait au jour le jour pour se donner de l’importance, j’avais vite refermé la porte à double clé. Je ne voulais surtout pas que mes voisins s’intéressent à ma « disparition ».
En me dirigeant vers le métro, j’avais songé aux milliers de personnes prêtes à faire n’importe quoi pour prendre ma place. Mon cœur bondissait comme une boule de ping-pong, tandis que mon cerveau poussait sur le crâne à la seule idée que quelqu’un trouvant la porte ouverte rentre chez moi… J’essayais de me rassurer, en me disant que je l’avais soigneusement refermée à clé, profitant de la voix de contralto de la concierge, ainsi que de son aspirateur en pleine action… Pourtant, j’avais laissé la vieille chaudière allumée. Elle était assez décrépite ! Je paniquai à l’idée d’une explosion de quatre sous, qui aurait pu déclencher l’intervention des Sapeurs-Pompiers, l’irruption des curieux, la bagarre de la police.
Dans le métro, la vision d’une jeune femme pensive, renfermée dans un imperméable identique à celui du tenant Colombo, eut la force de me distraire. Ses yeux bleus et sa bouche en perpétuel mouvement me plongèrent dans une histoire d’assassins et d’espions internationaux. Pourtant elle ne m’était pas étrangère. Son parfum était le même…
Il m’avait fallu presque une heure pour atteindre la station de Saint-Ouen. À pied, puisque je n’avais pas envie de me renseigner chez des inconnus, je m’étais rendu en bord de Seine…
« Dans les emplacements des anciens entrepôts, un nouveau quartier va surgir. Au bout d’un parcours tout à fait inattendu, vous resterez bouleversé à la vue d’une construction ultramoderne, solide et légère à la fois ! » C’étaient les mots qui m’avaient provoqué, en me faisant sortir de mon cocon. Ainsi que ce parfum…
Je me tournai en arrière, brusquement. La femme à l’imperméable avançait derrière moi, tranquille, avec l’air typique de tous ceux qui se rendent au travail à pas de course. Un éclair jaune illumina violemment le petit tunnel où je m’étais joint au troupeau. Cela me donna une étrange euphorie. À la sortie du tunnel, je lorgnai un banc public. Je m’assis.
Sens dessous dessus, je décidai que je ne pouvais plus avancer, même d’un millimètre, si je ne lisais pas la lettre, de A à Z.
(tandis que je lisais, la femme à l’imperméable frôla imperceptiblement mon genou et me sourit, s’accompagnant d’un petit geste complice.)
Je me forçai de lire : « n’ayez pas peur ! » disait au final le mystérieux expéditeur. « On vous montrera plusieurs habitations de différentes tailles. Vous êtes attendu au pied du tapis roulant »
Je me levai, prêt à tout. J’avais reconnu le parfum qui se dégageait de ce profil de femme hâtive qui m’avait gentiment salué. C’était le même parfum inondant la lettre ; le même « Tocade et fuite » de Madame Rochas qu’utilisait…

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Londres, métro 1978

Au bout d’un instant où j’avais hésité, et que j’avais envisagé de faire demi-tour, je m’aperçus qu’il était tard, désormais. J’essayai d’imaginer une possible stratégie pour sortir de mon impasse dangereuse. Une fois installé dans le nouveau logement, j’aurais appelé la concierge, qui a le double de mes clés. Je lui aurais demandé, tout simplement, de rentrer dans l’appartement, d’éteindre la chaudière, avant de couper carrément la lumière et le gaz, se souvenant enfin de renfermer à nouveau la porte d’entrée. De mon nouvel appartement, m’accoudant paisiblement depuis un de ces étages en haut, j’aurais jeté un coup d’œil sur la Seine, avant d’expliquer que j’étais maintenant en voyage et que je serais rentré très tôt, au bout d’une dizaine de jours au maximum.
En fait, il n’y avait plus moyen de changer d’avis, ou de projet de vie. Une ombre épaisse m’emprisonnait sans remèdes. Elle descendait depuis un truc immense que je n’avais pas la force ni l’envie d’examiner avec la même désinvolture des gens qui arrivent au travail comme si c’était une alcôve. Heureusement, le paysage sombre était traversé par des flèches lumineuses et des silhouettes phosphorescentes qui se croisaient avec une sorte de joie complice. Je fus attiré par une inscription : LOGE. Étais-je déjà arrivé ?
Par une vive déception, je vis, au lieu des sabots usés de ma concierge bien aimée, une machine pour le péage ! Elle me demandant de façon dictatoriale de faufiler un billet de métro ou l’équivalent en argent dans un filet. J’obéis et…

BIM ! BUM ! BAM !

Comme si je devais entamer une longue visite dans un musée, je me trouvai dans les mains une espèce d’émetteur-récepteur à la voix très aiguë.

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Londres, métro 1978

Il n’y avait pas de choix, j’étais obligé de monter avec le tapis roulant par un parcours en courbe. On aurait dit que j’allais me lancer dans une autoroute ou dans une piste ne faisant qu’un avec un bateau de ligne ultramoderne prêt à partir sur le ruban bleu de la Seine.
Voilà, je fus sur une énorme terrasse, avec des saules pleureurs partout, où les gens circulaient comme des ombres parmi des haies en guise de labyrinthe…
— Quel est le mien ? Je demandai au microphone
— Suivez les charmilles rouges avec panorama incorporé. Elles sont là pour
vous, me répondit l’inconnue à l’air ricaneur.
J’eus peur. Et pourtant, sur le fond de mon pessimisme noir s’ouvrait une petite fente teintée de rose. Le couchant aurait pu se muter en aurore… En fin de compte, qu’avais-je fait ? Je n’étais qu’un exécuteur… Oui, le mot existe, j’avais été le bras armé, j’avais travaillé pour quelqu’un qui devait ensuite s’occuper de tout : de nouveaux papiers, un costume tout à fait différent ainsi que de lunettes métalliques… Je n’avais pas besoin de changer ma gueule, anonyme jusqu’à la transparence. Et voilà qu’il y avait un autre être qui se chargerait de me donner une chance, une place libre, un immeuble tout neuf en échange d’un immeuble tout pourri !
Pendant un instant, rien qu’un instant, j’entendis une voix de l’au-delà — ayant appartenu peut-être à mon silencieux compagnon de chambre — murmurant : «
Celui qui laisse la maison vieille pour la maison neuve, sait bien ce qu’il perd, mais ne sait pas ce qu’il trouve ! »

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Londres, métro 1978

Troublé par cette interférence, j’attendis que le problème technique fût réglé. Ensuite, tout en trébuchant péniblement sur les aspérités du sol — qui voulait peut-être évoquer les sous-bois pleins de branches et d’orties —, je poursuivis dans le parcours indiqué par mon assistant virtuel. Il me hurlait dans l’oreille BIM pour avancer, BUM pour m’arrêter à réfléchir et BAM pour me prévenir vis-à-vis des risques d’emprunter la fausse direction.
Bientôt, je me trouvai dans un escalier en colimaçon. Obéissant aux instructions de cette voix de plus en plus familière, je me plantai solidement sur l’une des marches triangulaires en m’accrochant aux poignées suspendues sur ma tête. Je plongeai enfin dans un espace gris et sombre (un garage au sous-sol ?) où cette voix me conseilla de suivre les petits cailloux de plâtre collés au linoléum : — juste trois secondes :

BIM ! BUM ! BAM !

La femme assise sur le fauteuil, tout en me tournant le dos, me demanda la carte vitale, le RIB et la carte fidélité de cette unité d’habitation, qui s’appelle

ROUGE LE SOIR, IL N’Y A QUE L’ESPOIR…

L’ayant reconnue, j’essayai de rester sage. Gentiment, je lui dis que je n’avais pas de carte fidélité, car je venais juste d’arriver.
— Si, si ! Vous l’avez ! Regardez bien dans votre portefeuille !
(Ces deux mots courts — « si, si » — me ramenèrent d’un coup en Italie, au souvenir d’une incontournable visite au Colisée, endroit que j’avais trouvé idéal pour s’y abriter, à condition, certes, qu’on renonce aux portes et aux fenêtres.)
Tout de suite après, la jeune femme à l’imperméable fit tourner brusquement son fauteuil, jusqu’à cogner son nez contre le mien.
C’était elle. Avec sa nouvelle coiffure, elle avait rajeuni d’une quinzaine d’années. D’un air hagard et sournois, elle ne cachait pas son triomphe. Croyant de voir en elle Ariane ou Eurydice je compris en un seul déclic que je n’aurais jamais dû, comme Persée, suivre ses cailloux ni ses ordres sous-entendus. Et maintenant, puisque c’était elle qui se tournait en arrière, moi j’aurais dû être plus sage qu’Orphée…
Mais l’attrait de la maison neuve ce fut plus fort que toute prudence : je vis la Seine couler dans ses yeux, tandis que les terrasses des bistrots, baignées de lumières, lui ouvraient la bouche dans un sourire…
— Arrête un moment d’étaler tes merveilles ! lui dis-je. Laisse-moi essayer de répondre à l’énigme qui règle ce cauchemar. Car je devine déjà, en un seul regard, ce que tu incarnes. C’est toi l’immeuble ultramoderne et ultra confortable ! C’est toi l’héritière de Le Corbusier et de son Esprit nouveau ! 
(2) 

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— D’ailleurs, tu savais très bien combien j’admire cet homme visionnaire et réaliste à la fois. Tu vas même au-delà… Pourtant, tes yeux sont le toit-terrasse que le Maître prêche dans toutes ses publications, même posthumes, depuis en 1927 ; ta bouche ressemble comme une goutte d’eau à la fenêtre en longueur de ses unités d’habitation ; ton indispensable nez c’est un des pilotis qui soutiennent cette baraque-ci (si, si ! C’est une baraque !) ; tes oreilles, finalement à l’écoute, sont la dernière touche qui rend fort aimable ton visage juste un peu épuisé par ce travail pénible… tandis que tes cheveux ébouriffés et pleins de charme évoquent le plan libre !
— Bravo, avec votre exploit vous venez de signer un contrat avec votre « maison neuve », dit-elle, en me vouvoyant.
— Je veux voir mon appartement, avant.
— Mais vous y êtes déjà ! Vis-à-vis de 1927 on a fait des progrès. Abolis les couloirs ainsi que les portes, pour ouvrir les fenêtres il suffit d’écarquiller les yeux…
— Qu’après on referme avec la bouche, n’est-ce pas. ? essayai-je d’ajouter, tout en lui lançant un baiser, qui tomba pourtant dans le vide.
J’ai obtenu une chambre en plus, avec un hublot bleu-nuit de train, comme je désirais. Mais, je ne sortirai d’ici qu’au bout d’un long couloir d’années — vingt-cinq ou vingt-six : je n’ai pas retenu ce numéro. À condition bien évidemment de survivre avec tout ce BIM BIM BAM et cette modernité ultramoderne.
De cette immense construction, je n’ai pu saisir que quelques images en écho. Pourvu qu’elle soit robuste, cela ne change en rien, pour moi, si son aspect extérieur est agréable comme une unité d’habitation plongée dans la nature selon les prescriptions de l’Esprit nouveau, tandis qu’au contraire je suis abandonné dans un cachot humide aux tréfonds d’une galère.
Tout en recouvrant plusieurs rôles, dont celui de syndic de cet hôtel particulier, elle vient de temps en temps me voir, s’invitant dans le jeu redoutable et parfois pervers d’un rapport de plus en plus intime entre la victime — moi-même — et celui du bourreau, qu’elle incarne à la perfection.
En fin de compte, je n’aurais rien de quoi me plaindre, ayant enfin obtenu une chambre exclusive pour moi. Mais, à chaque fois qu’elle se rhabille — avant de prononcer le code de sortie, toujours différent —, j’ai toujours peur qu’elle me dise, à brûle-pourpoint :
— Mais pourquoi as-tu décidé un jour de tuer mon mari ? Il est vrai, il était fort ennuyeux, mais il faisait bien son travail de syndic, gardant toujours une séparation nette entre les questions concernant ta copropriété et les questions privées…
Heureusement, elle me disait cela assez rarement, car nos discussions architecturales autour de Le Corbusier et du baron Haussmann l’emportaient jusqu’à la rendre distraite. Par contre, dans les moments silencieux, un petit diable lui suggérait souvent de tout gâter par une phrase aussi déplacée qu’inutile, désormais :
— Ne pouvais-tu pas me dire que tu gardais le cadavre embaumé de mon mari dans ton placard-lit et que cela devenait de plus en plus gênant… car tu ne pouvais plus m’y recevoir à cause de ce tiers incommode ?

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Londres, Agatha Christie, Madame Tussauds, musée de cire, 1978

Oui, c’est vrai, avec ma fantaisie galopante, j’avais cru obéir à ses désirs, en la débarrassant de son époux. Mais, évidemment, j’avais eu ensuite quelques doutes à propos de ses intentions effectives. Cela m’avait affaibli et rendu incertain. J’avais perdu toute détermination dans le moment précis où je m’étais trouvé seul avec ce mort étendu de travers sur le lit pliant. C’était d’ailleurs impossible de sortir de cet immeuble frénétique, le jour ou la nuit cela aurait été la même chose. Alors, je décidai de résoudre « en famille » la question, achetant chez un bouquiniste à côté de Notre Dame un manuel pour embaumer les oiseaux. Quelques jours après, ce corps enveloppé dans les draps et les journaux m’était désormais familier. J’avais creusé une niche dans le mur où le cadavre gisait debout, caché tant bien que mal par un rideau noir de photographe.
J’avais dû me priver de la compagnie d’elle, évidemment, par des prétextes affreux. D’ailleurs, je ne pouvais pas lui expliquer que la momie ne me donnait aucun souci. Je m’attachais à l’air prétentieux des habitants de mon immeuble haussmannien, tout en déclarant que j’en souhaitais la mort violente.
Maintenant, dans les rares quarts d’heure d’air qu’on m’accorde sur le toit-jardin, je me répète la même question : « pourquoi Ariane et Eurydice, ont-elles voulu me convoquer ici tandis que, pendant longtemps, ni l’une ni l’autre ne s’est aucunement intéressée au sort du mari disparu sans une seule trace ? »

Texte : Giovanni Merloni

Photo : Giovanni Merloni

(1) (vases communicants mars 2014 avec Jessica Maisonneuve)

(2) Voilà les cinq points de l’architecture moderne lancés en 1927 par Le Corbusier et Pierre Jeanneret2 :

Premier : les pilotis (le rez-de-chaussée est transformé en un espace dégagé destiné aux circulations, les locaux obscurs et humides sont supprimés, le jardin passe sous le bâtiment) ;

Deuxième : le toit-terrasse (ce qui signifie à la fois le renoncement au toit traditionnel en pente, le toit-terrasse rendu ainsi accessible et pouvant servir de solarium, de terrain de sport ou de piscine, et le toit-jardin) ;

Troisième : le plan libre (la suppression des murs et refends porteurs autorisée par les structures de type poteaux-dalles en acier ou en béton armé libère l’espace, dont le découpage est rendu indépendant de la structure) ;

Quatrième : la fenêtre en longueur (elle aussi, rendue possible par les structures poteaux-dalles supprimant la contrainte des linteaux) ;

Cinquième : la façade libre (poteaux en retrait des façades, plancher en porte-à-faux, la façade devient une peau mince de murs légers et de baies placées indépendamment de la structure).