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Mes chers lecteurs, amis et suiveurs, je vous propose, ce vendredi, la lecture (ou relecture) du texte que j’avais publié le 7 novembre dernier dans l’irrégulier, blog de François Bonneau, dans l’esprit et dans la praxis désormais consolidée des « vases communicants ». Je sais bien que cela peut intéresser juste une petite partie de vous, n’ayant pas eu le temps ni l’occasion de vous rendre dans le blog hôte pour y chercher mon texte. Je fais cela (comme dans les précédents « vases » auxquels j’avais participé) pour souligner aussi mon soutien indéfectible à cette initiative.
Au-delà, peut-être, d’un petit esprit concurrentiel qui anime parfois les participants aux « vases », en dehors d’une compétition implicite, qu’on pourrait imaginer assujettie au jugement plus ou moins bienveillant de quelques invisibles jurys, je vois toujours une grande valeur dans l’échange qu’exploitent les deux (ou parfois trois) blogueurs concernés par chaque « vase ».
Un échange assez démocratique, qui oblige chacun à « sortir de son cocon » et « parler » à l’autre, donc indirectement à tous les autres suiveurs des deux blogs « jumelés ».
Dans cet échange des « vases », je vois moins un étalage de bravoure qu’un effort de sincérité et disponibilité à faire circuler le travail de chacun dans un esprit de « culture partagée ».
Un objectif semblable est bien sûr très difficile à atteindre dans une condition « vague » et tout à fait spontanée comme c’est le cas des blogs littéraires francophones de l’actuelle génération.
D’ailleurs, on ne doit pas s’attendre à des appels à la « volonté ». Dans ce contexte objectivement nébuleux, on ne trouverait pas de points d’appui pour une éventuelle idéologie du « partage littéraire » qui devrait aller à contre-courant vis-à-vis du cloisonnement élitaire des différentes formes d’art et d’expression — que le système dominant de nos jours a imposés désormais comme unique solution à la marginalisation ainsi qu’à la pulvérisation des apports individuels.
Je ne veux pas non plus m’occuper de la recherche de la lumière ou du besoin de reconnaissance d’un écrivain ou d’un poète ou d’un artiste.
Je me borne à parler des blogs, de cette « area » qui héberge une pluralité très stimulante de propositions et personnalités même si elles sont parfois divergentes et contradictoires. Je parle d’un phénomène en soi, qui ne doit pas forcément se soumettre aux mêmes règles sélectives en vigueur dans les contextes artistiques et culturels traditionnels.
Dans ce territoire nouveau, qui est objectivement destiné, dans le temps, à exercer un rôle important dans la circulation des informations et des idées, tout comme dans l’expérimentation de nouvelles formes d’expression littéraire et artistique, je crois que le mot clé soit la « sincérité ».
Un terme, hélas, qui ne fait plus partie de notre quotidien. On nous éduque à apprécier tellement l’efficacité d’une image ou d’une pensée, qu’on peut arriver à préférer, à la limite, un mensonge bien structuré vis-à-vis d’une précaire vérité.
Et pourtant la sincérité est un ingrédient dont on ne peut pas se passer quand on parle de poésie ou d’œuvre d’art.
Vous me diriez : est-il indispensable qu’un blog — le mien, le tien, le sien — ait pour but l’art ? La poésie ? N’est-il pas déjà suffisant d’avoir la chance de pouvoir s’y exprimer ?
Je ne dis pas que le but de chaque blog doive être coûte que coûte l’art, la création de quelque chose d’extraordinaire et unique. Cependant, il n’y a pas d’art sans qu’il y ait de la sincérité dans l’expression d’un propos quelconque.
Je découvre, dans la participation à l’échange des « vases », une disponibilité à franchir et parfois effacer les barrières entre les mondes dont chacun est porteur, une attitude à laisser dégager cette sincérité qui seule peut faire déclencher une véritable expression poétique ou artistique ainsi qu’une communication humaine plus directe et ouverte.
Je soutiens donc cette initiative, même si je n’ai pas l’occasion d’y participer tous les mois. Je regretterais vivement qu’elle fût abandonnée, comme une mode obsolète. Comme j’ai pu voir au fil de nombreux échanges, les « vases communicants » ont souvent provoqué dans les blogueurs participants une réflexion sur leurs blogs et parfois une positive crise de croissance se traduisant tout de suite après dans la recherche de nouvelles formes d’expression et de communication.
Vous avez bien compris que je n’aime pas les blogs ou les sites qui se prétendent « maîtres de vie », de culture ou de savoir, tout comme je me méfie des vitrines exposant des objets trop chers ou inaccessibles. Je n’ai rien contre les belles couvertures et le papier parfumé, mais je cherche toujours, pour ma santé et mon plaisir, des livres sincères où je puisse rencontrer des gens imparfaits et problématiques ayant l’humilité de se confronter avec les autres et surtout le courage de « parler » aux autres.

Pour les vases communicants (*) de novembre 2014 (voir liste complète des participants), François Bonneau et moi nous avions décidé d’exploiter notre échange autour d’un thème unique : deux photos (réalisées par François Bonneau même) accompagnées par une phrase assez emblématique « Seule la musique est à la hauteur de la mer » (que nous avions empruntée à Albert Camus). À partir de ces traces aussi suggestives que vagues (comme les ondes de la mer), chacun de nous avait exploité tout à fait librement un petit conte ou récit imaginaire. Dans cet esprit ce blog-ci avait hébergé François Bonneau et ses réflexions poétiques et philosophiques, tandis que je m’étais invité, pour y déposer un conte assez farfelu, dans L’irrégulier, le blog de Francois, que je trouve très intéressant, sensible et anticonformiste, inspiré d’ailleurs à l’idée de l’échange, de la réflexion et du partage.

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Giovanni Merloni : « Seule la musique est à la hauteur de la mer »

(Quelques jours après le publication des vases communicants de novembre, Angèle Casanova a fait cadeau à tous les participants, d’une très belle lecture de chacun des textes au rendez-vous des vases. Vous trouverez ici celui de François Bonneau et le mien aussi. Un grand merci à Angèle Casanova et Brigitte Célérier pour leur travail génial !).

J’ai l’obsession de la boîte. Au jour le jour, je sors d’une boîte pour entrer quelques minutes après dans une autre. Ma liberté consiste en ce déplacement, dans l’insouciance de mes pas qui laissent sortir les pensées sombres pour accueillir à leur place les idées lumineuses. Dans le trajet d’une boîte à l’autre je deviens grand et même démesuré… insensible aux klaxons ainsi qu’au bruit de fond des moteurs. Mes jambes encore robustes, ne faisant qu’un avec mes pieds encore élastiques, me donnent une bizarre envie de courir, de briser à grande vitesse ce mur d’air gris et de gueules agitées pour me rendre le plus tôt que possible dans la boîte qui m’attend, inexorable.
Parfois, dans cet itinéraire répétitif, qui m’oblige à noter les moindres variations climatiques et sonores, il m’arrive de me souvenir d’une chanson assez mélancolique que ma grand-mère maternelle me chantait dans mon enfance : « Dans la mer luit l’astre d’argent/la vague est tiède, propice le vent/venez à la mienne barquette agile/Sainte-Lucie, Sainte-Lucie ! » (1)
Tout le monde se déplace d’une boîte à l’autre. Aux deux extrêmes, il y a les sans-abris qui chaque nuit se recroquevillent dans l’étau d’une boîte d’air gelé ; ou alors les galériens, qui ont juste la chance de sortir un quart d’heure dans une cour sordide avant de rentrer dans le même cachot.
D’ailleurs, la couveuse est une boîte comme la bière. On y est emprisonnés avant et après cette existence constellée de boîtes de toutes sortes. Les ascenseurs sont de redoutables boîtes, parfois en forme de bière verticale. Les cellules spatiales en voyage pour la Lune sont de boîtes encore plus redoutables… Ah, oui, je l’avoue, ma pensée la plus effrayante est celle de survivre à ma mort… de me découvrir vivant dans une bière scellée et clouée…

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Je supporte à peine l’idée d’un cagibi qu’un accident transforme en prison. Je peux m’imaginer résigné à y survivre avec ma provision de viande ou de sardines en boîte, à condition qu’il y ait une fenêtre voilée et que je puisse profiter de quelques traces de la vie réelle, même de la vie de mes ancêtres morts depuis longtemps. À chaque réveil, de mes yeux devenus presque aveugles, je pourrais regarder au-delà de cette dentelle abîmée et de ces excréments d’oiseaux ou de cafards… Je verrais ma fenêtre à pic sur les rochers, la mer qui va et vient léchant les pieds de mon pénitentiaire. J’entendrais la musique des vagues de la marée basse, au petit matin. Je regarderais confiant la petite île d’en face, inondée de lumière et de merveilleuse normalité. Une boîte heureuse, apparemment.
Ou alors, un jour, on m’ouvrira cette porte triplement verrouillée. On me dira : « Va-t’en ! » Je serai maigre, mes jambes et mes pieds auront perdu toute expérience. Je n’aurai que mes bras et mes mains, qui m’ont si bien servi dans cet exercice pénible à me hisser au niveau des toiles d’araignée pour voir un peu mieux au milieu de cette opaline aux reflets verts et célestes. Je roulerai mon corps jusqu’à la rive. Je me calerai dans la mer et je m’aventurerai au milieu des petites ondes grisâtres. La musique de la mer s’occupera de moi, bien sûr en orchestrant des courants bénéfiques. Je sais que là-bas, au-delà de ce bras de mer, Lucie, la veuve du geôlier — ayant pris l’habitude de m’amener sans critères des boîtes de miel ou de thon, de sauce béarnaise ou de haricots —, m’attend avec sa barquette. Elle viendra à ma rencontre pour me sauver : « Dans la mer luit l’astre d’argent/la vague est tiède, propice le vent/venez à la mienne barquette agile/Sainte-Lucie, Sainte-Lucie ! »

Texte et dessin : Giovanni Merloni

Photos : François Bonneau