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« Et maintenant ? » a écrit dans un tweet Serge Gabriel Roche depuis son observatoire éloigné et pourtant proche beaucoup plus que la fenêtre d’en face, au-delà du boulevard. « Chemin tournant », comme tous les vrais poètes, possède un sixième sens (et même un septième) pour le côté concret de l’aventure humaine.
Avec cette question synthétique, ce collègue que j’aimerais compter parmi mes amis m’interroge autour de ce texte « clair et calme avec balcon », dont je viens de mener à terme la publication en dix-neuf « épisodes ». Ou, plutôt que répondre à sa question, il m’invite, amicalement, à interroger moi-même, à profiter de la pause inévitable pour réfléchir.
Et voilà la réponse : « je ne sais pas ».
Ce qui me tient à cœur, aujourd’hui, c’est de comprendre le sens de ce que j’ai écrit, avant de m’en séparer. Je suis d’ailleurs convaincu que cela peut intéresser ceux qui m’ont suivi en m’encourageant à avancer jusqu’à la FIN.
Avec « Clair et calme avec balcon », conte-récit théâtral sur le thème du hasard réglant le bonheur ou le malheur des gens, se termine une petite « trilogie » de contes-récits marquant pour moi la période désormais révolue de l’installation à Paris.
Cette trilogie avait eu son exorde avec « La cloison et l’infini », conte théâtral en quatre épisodes. Ici l’esprit amer donne souvent le relais à l’esprit sombre, cela juste pour mettre en évidence le décalage des sentiments et des passions de deux hommes aux antipodes de la vie vis-à-vis d’une femme aussi extraordinaire que commune, assez simple dans ses attitudes « eau et savon ».
Le deuxième texte en ordre chronologique — « X, Y, Z, W » —, peut être enfin considéré comme un conte-récit picaresque (en six épisodes) où le paradoxe s’impose comme une contrainte que la catharsis finale rendra humain et tout à fait réel.

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Ces trois textes de « l’installation à Paris » n’ont pas en commun que cette circonstance cruciale.
Le premier lien évident est représenté par mon adoption idéale de la rue de la Lune comme endroit privilégié pour le déroulement des trois « actions » différentes. Une rue que j’ai découverte pendant mes premières promenades dans Paris. J’aime cette rue d’abord pour le nom, évidemment, ensuite parce qu’elle est montante, courbe et étroite, respectant apparemment un ancien parcours moyenâgeux à l’intérieur des anciens remparts parisiens. Enfin, je m’y suis affectionné en raison du livre de Queneau et du film homonyme de Louis Malle, de mon penchant pour Philippe Noiret et surtout de mon identification avec Zazie : si je creuse dans le fond de mon âme, je découvre que moi aussi, comme Zazie, je suis venu à Paris surtout pour « voir le métro ».
Présente de façon explicite dans « Clair et calme » et dans « La cloison », la rue de la Lune s’identifie, dans « X, Y, Z, W », avec le cours principal d’Âpreville. Cette localité est un pays installé au sommet d’une colline imaginaire, « copié-collé » à partir de mon modèle ancestral, c’est-à-dire Sogliano sur le Rubicone, le village de mon enfance en Romagne.
Le deuxième lien est celui de la frontière. « La cloison » est une frontière sans consistance séparant deux destins : celui d’un homme mourant, l’italien Trepaoli ; celui du jeune professeur Jérôme et de son amie italienne Antonia. Dans « X, Y, Z, W », le mur d’incompréhension entre X et Upsilon s’ajoute au mur du couvent des Carmélites en haut du village d’Àpreville ainsi qu’à de murs invisibles : entre Àpreville et Villedouce (une Bologne transfigurée) ; entre Âpreville et Villecalme (une Cesena transfigurée aussi). Dans « Clair et calme », une frontière invisible s’est installée sur le balcon de l’appartement de la rue de la Lune. Toujours, dans ces trois textes, un courant affectif brise ces frontières pour transporter l’Italie en France et la France en Italie.
Le troisième lien est celui de l’avalanche. Une avalanche de contradictions accélère la rupture entre Jerôme et Antonia dans « La cloison ». Une avalanche humaine marque la catharsis finale de « X, Y, Z, W ». Une avalanche de votes aux élections politiques italiennes de 2008 accélère ou précipite le dénouement des destins incertains d’Anna et Michele dans « Clair et calme ».
Évidemment, tous ces enchevêtrements de situations et de pulsions humaines ne sont pas nés qu’à Paris. Ils viennent de loin, depuis cette Italie qui reste au-delà du mur. Paris c’est le plateau de théâtre où les fantômes de l’imagination et de la mémoire se sont croisés et multipliés comme autant de lapins agiles.
Et maintenant, je crois que j’oublierai les avalanches, les volcans et les intempéries des pays du Sud. Je vais m’inscrire dans un paysage nouveau, dans une langue nouvelle.

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Giovanni Merloni