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Aujourd’hui, dans l’esprit et dans le style des vases communicants, j’ai le plaisir de publier sur le portrait inconscient un texte de Piero Cohen-Hadria, tandis qu’il accueille le mien sur son blog pendant le week-end
Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
La liste des participants est établie par Angèle Casanova, à laquelle Brigitte Célérier a passé le relais (voir son anthologie).

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Rome, Campo de’ Fiori, 1978

Ce n’est que la lumière. Si Paris est dite de cette qualité, c’est Rome qui la diffuse.

Il faisait froid, c’était Noël, fin des années soixante dix, nous avions loué une chambre au dessus de la place d’Espagne, via Sistina je crois me souvenir, on montait les escaliers le soir, on riait Rome, Rome c’est cette lumière-là, de ce Noël-là, le début de l’âge adulte quand on commence à entreprendre seul les voyages, qu’on laisse derrière soi sa famille, ma grand-mère qui derrière nous jette  un verre d’eau dans lequel elle a mis une pièce de cinq francs, pour qu’on revienne, si Paris alors avait sa lumière dans la cour de la rue Fabert, chez ma mère, Rome avait aussi la sienne quand une de mes tantes descendait en se dandinant un peu via di Ripetta, prenait-elle via del Fiume, rejoignait-elle le Tibre qui à une coudée de là passe et serpente et va à la mer ?

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Rome, lungotevere près du Ponte Sisto, 2005

Je ne sais pas, elle s’appelait ou du moins nous l’appelions Mimi et cet hiver-là, elle vivait encore à Latina, dans ses environs au moins, avec un mari vigneron, viticulteur plutôt –aujourd’hui, on dirait œnologue – je me souviens de ses effets d’or, de sa brillantine sans doute, des poissons qu’on mangeait au bord de l’eau, à Nettuno, c’est à l’été, n’importe ces villes, loin dans l’espace et le temps, la lumière dont on parle, la lumière même en hiver sur la piazza Farnese, les petites boutiques comme un marché, des colifichets qu’on rapportera, j’ai tant aimé Rome, et ses ocres à l’automne

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Rome, lungotevere Ripa

et une autre fois en été, plein été, le bus vingt trois qu’on prend à Pyramide pour aller au lido d’Ostia mité de plages privées parasols et transat serviettes éponge et crème odorante, corps bronzés, nager et au loin, un yacht blanc qui croise doucement le souvenir d’Antonioni, celui d’Amarcord (même si c’est du côté du mollet), non l’Italie, tu te souviens ce petit restaurant menu unique près du Corso Vittorio Emmanuele II c’était il y a quelques années, largo del Pallaro, la dernière fois à Rome, les hommes qui fument dehors, lisent étalé sur les capots, sur les voitures garées là le journal sports football politiques ou culture, on ne sort qu’à la nuit, ils sont là, cette fierté idiote de vivre dans une capitale qui n’est pas au sud, voir Naples et mourir, qui n’est pas au nord Milan Turin et cette Venise, cette merveille, non, l’Italie je te jure, une deuxième patrie ou seulement la seule, on aimerait y mourir, on aimerait y vivre, il y a le chaud de la couleur des pâtes à la sauce tomate, celles qu’on fait toujours un peu de sucre un peu de thym de l’ail et du basilic, tu attends, rajoutes de l’eau, laisses cuire doucement, les oignons qui s’effilochent, laisses reposer, encore un peu d’eau, le sel dans celle des pâtes, le gros, l’olive et les câpres et les anchois, la viande coupée si fin qu’au travers on y voit l’assiette, les « contorni » de da Bruno, Trastevere, en face de la pension plus ou moins (plutôt plus) catholique, l’église Sainte Cécile (Santa Cecilia), non loin

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Rome, église de Santa Cecilia, 2005

la cour, les chèvrefeuilles peut-être, les parasols les tabourets au pied des immeubles, tout est vrai dans les souvenirs, toujours, tout, et c’est ce qui fait leur force, on les convoque et ils viennent, une autre fois pour ma mère aller clôturer un compte je ne sais plus, aller voir un notaire, un avocat, on appelle ça des affaires, j’avais regardé vaguement la carte, je m’étais dit que j’irais à pied, c’est le matin tôt j’aime la lumière du matin, tôt, je n’avais pas vu qu’il s’agissait de gravir l’Aventino, l’une de ses sept collines, la banque était garée à l’arrière, mais non, ce n’était que l’adresse d’une succursale, emprunter pour contourner cette montée fatigante le chemin de retour qui tourne au forum, les termes de Caracalla, sauter dans un bus mars, c’était en mars au soleil, boire un peu d’eau tranquillement à l’ombre, les gens qui courent, les femmes qui passent, les couleurs les lunettes de soleil, les fleurs les marchands de fruits les odeurs qui rappellent un peu la rue Rambuteau d’il y a trente ans, revenir à Paris, Orly, le bus, oui un appel téléphonique « je suis rentré oui » je suis de retour, le sac les lires le livre ou les magazines le journal, le dialecte les « ahò » les « vaffanculo », les rires les chants, cette ville ouverte Anna Magnani (un billet de Rome sans elle n’est pas un billet, serait-il vase, serait-il communicant) et son « Francesco » déchirant avant qu’elle ne meure en hiver, le soleil, la lumière, la chaleur de la vie et l’amour d’elle, des fleurs et des rires, les larmes de ma mère, le vent qui souffle, le Tibre chancelant, le vieux morceau de pont comme à Avignon, et ne rien dire du Pape et de ses bulles, non, laisser le lien ouvert, les rues qui au loin rejoignent la place du Peuple, les chemises rouges de Garibaldi, le Guépard et Burt Lancaster qui dit sortant de son bain « allons mon père.. !! », Tancrède/Alain Delon qui sourit, borgne, comment, ça l’Italie ? La lumière n’est pas éteinte, on aura beau faire, la via del Tritone ou celle dédiée à Cavour, non, ça ne s’effacera pas, juste là, villa Borghèse ou villa Ada, sous les pins

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Rome, Villa Ada, 2005

ou en haut le Quirinale la découverte, le profond ciel bleu et au fond loin si loin qu’on ne la voit pas dans sa lumière, à l’est loin, au loin la mer…

Texte : Piero Cohen-Hadria

Photos : Giovanni Merloni

(Toutes les photos peuvent être agrandies en cliquant sur les images)