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Mes chers lecteurs,
pour mieux organiser mon travail (et en proposer la lecture) je suis en train de concentrer mes publications en trois blogs seulement :
— en premier, « le portrait inconscient », qui va hériter tous les articles jusqu’ici publiés sur « giovannimerloni.net » ;
— ensuite, « il ritratto incosciente », le blog jumeau en langue italienne, où je transférerai au fur et à mesure la version italienne des textes publiés ici ;
— enfin un troisième blog WordPress, que je viens d’installer, « Giovanni Merloni, peintre », où je transférerai tous mes articles et photos jusqu’ici publiés sur mon site « giovannimerloni.com ».
Je choisis surtout un seul système d’exploitation, celui de WordPress, tout en abandonnant mon vieux site-vitrine de peinture que je ne pouvais pas gérer aisément, selon mon esprit personnel.
Le « déversement » d’un site à l’autre demandera du temps, parce que j’en profiterai pour revoir les textes, dans le but d’une lecture plus intéressante et claire.
Pour ce « transfert » des articles « littéraires » venant du blog cité, que je vais recueillir pour la plupart sous la catégorie « anciens commentaires », je profiterai du samedi, un jour de passage et de réflexion.
J’entame aujourd’hui ce déménagement. Avec un article consacré au roman de Claudia Patuzzi qu’elle vient de publier et de proposer à nouveau sur son blog en forme plus compacte (dix chapitres à la fois) pour une lecture agile et confortable.
Merci à vous.

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Le soupir emmuré de l’oncle Ghislain
(article publié une première fois le 4 janvier 2014 sur giovannimerloni.net)

Dans le but d’analyser la parfaite construction de l’histoire de « La chambre di Garibaldi » (« La stanza di Garibaldi ») de Claudia Patuzzi, récemment publiée en français sur Décalages et métamorphoses, le blog de l’auteure, avec le titre Zérus, le soupir emmuré, j’essayerai de caractériser les lieux, les moments et les événements principaux autour desquels se constituent le sens et la valeur littéraire du livre.

« Il est de moments magiques, déclare Claudia Patuzzi, durant lesquels un écrivain ne doit pas être dérangé. Dans ces moments, je deviens capable d’oublier mon corps et de vivre hors du temps et de l’espace. En fait, je ne sais même pas quelle heure il est. L’air est encore frais, peut-être parce que le soleil donne au sud, sur la véranda. Au nord, dans la petite tour de tuf, la chaleur arrive toujours en retard, vers deux ou trois heures de l’après-midi, aveuglant d’un coup toute la chambre. Je ferme alors les volets et les rideaux..»
Un lieu présent dans un temps présent, dont le mouvement physique est soumis au cycles de la Nature : la chambre au sommet de la petite « tour » accoudée sur le jardin de la maison auprès de la mer. Une espèce de Aleph, où toutes les mémoires sont recherchées, trouvées ou devinées : « le lieu où demeurent, sans se confondre entre eux, tous les lieux de la terre, qu’on peut voir depuis tous les angles possibles et imaginables  ».
« …en réalité, il habite une grande chambre carrée, avec des toilettes adjacentes… » 
Une autre chambre, elle aussi présente, mais disloquée dans un temps physiquement immobile, que seulement un esprit frénétique pourrait mettre en mouvement : la chambre de l’oncle Ghislain dans l’Institut des frères chrétiens de Bruxelles, où les cycles naturels du monde extérieur sont toujours décalés et insaisissables. La mémoire de Ghislain est précise mais trop douloureuse pour qu’elle puisse se renouer aux rythmes de sa vie passée dans une reconstruction crédible.

« Chère petite féé, qui sait combien de questions tu voudrais me poser… »
Les lettres à la « petite fée (toujours bienveillante) de cet oncle âgé (demeurant jeune dans l’esprit), commentent, dans une espèce de contre-chant au ralenti   (comme dans une moviola), le film visuel et sonore des faits qui se suivent l’un après l’autre.

« Depuis mon enfance… J’ai cherché la tache de ma grand-mère Eugènie sur les murs de la petite tour… »
Une série de flashback nous ramenant aux passages décisifs, heureux ou dramatiques, qui font l’histoire de Gény (Eugénie), le personnage clé du livre — situé dans le juste milieu (géographique, chronologique et affectif) entre le protagoniste Ghislain et sa nièce (l’Auteure du roman) —, c’est-à-dire la grand-mère de cette dernière (la grand-mère enfant, la grand-mère jeune, la grand-mère morte). L’histoire douloureuse de Ghislain s’encadre parfaitement dans l’histoire douloureuse de Gény : rebelle par nécessité ; héroïque  en fonction pour ses deux hommes et de ses trois enfants ; victime innocente de la perfidie homicide de la famille de Paul Mancini, le véritable père de   Ghislain; faible vis-à-vis du refus du Niba, le père adoptif de Ghislain.

« Juste après les funérailles, Annibale Fata démantela la radio… »
Le Niba — même si l’on peut considérer comme un rebelle, un passionné de la mer, un entrepreneur courageux, insouciant de l’éloignement de son pays en temps de guerre —, se soumet pourtant très docilement et sans discussions à la mentalité anachronique de la famille des Marches, jusqu’à forcer sa femme Geny pour qu’elle abandonne Ghislain à leur départ de Bruxelles, en le livrant enfin dans les mains de Cyrille Balthasar, un chef de famille assez redoutable qui n’avait pas caché, en plusieurs circonstances, son égoïsme ni son absence de scrupules dans le rangement des affects familiaux.

« Tandis que Rolando s’affaire dans la cuisine, nous nous faisons face dans la véranda, ma mère et moi. Fille cadette de Gény Balthasar, demi-soeur de Ghislain, elle a désormais quatre-vingt ans. Chaque jour, elle perd une infime parcelle de sa mémoire… »
À côté du sillon principal — la véritable histoire de Ghislain Balthasar — on découvre d’ailleurs une histoire parallèle, en contre-chant, représenté par les vicissitudes d’Henriette et de Roland, les deux gardiens  de la maison-tour avec jardin, des répétiteurs mais non des passionnés de la mémoire. Une vision parallèle, souvent ironique, assez proche à l’esprit de l’homme contemporain, se déclenche autour  d’eux. D’ailleurs, entre cette Henriette (une mère à la mémoire désorganisée) et l’autre Henriette (une fille restée orpheline de sa mère à l’âge de quatre ans) semble-t-il s’installer une césure incurable. Malheureusement, quand l’écrivaine-petite fée est finalement prête à honorer ses engagements avec « l’oncle des lettres », c’est trop tard : Henriette n’est pas en condition de maîtriser sa propre mémoire. Tandis que Ghislain se réjouit à vide dans l’examen répétitif des vieilles photos et que l’émotion l’empêche de les fondre dans un flux de conscience libératoire et ne vitale (parce qu’en réalité il ne veut pas se dérober à cette fixation), Henriette — ayant résisté toute la vie aux questions de son enfant sans lui fournir un cadre plausible de la séquelle de tragédies qui avaient posé une si lourde hypothèque sur son destin —, se réfugie presque volontiers dans la sénilité précoce et dans le désordre de ses souvenirs.
Il resterait Rolando, comme possible témoin et interlocuteur. Mais la succession des destinées croisées qui a fait rencontrer Henriette e Rolando au milieu de la Seconde Guerre, avait déjà prévu des dérives de chagrin, des abandons et des souffrances pour lui aussi : orphelin de son père à l’âge de quatre ans, Rolando aussi, comme Ghislain, crût dans des collèges, loin de chez lui. Heureusement, grâce à son tempérament sportif (ainsi qu’à l’absence de dangereuses distractions), il réussit à se sauver jusqu’à vivre finalement une vie pour ainsi dire normale. Rolando, en définitive, ne fait qu’un avec une vision tout à fait cristallisée et réthorique du passé de sa femme et de sa famille, ainsi que de leurs rencontres de Macerata et des vicissitudes de Ghislain…

« Un jour, j’ai commencé… J’étais convaincue d’être entraînée surtout par le dédain et le désir de justice… »
Le livre de Claudia Patuzzi se propose donc de faire justice, pas seulement des fautes les plus graves — celles de Cyrille et de la famille farouche de Paul Mancini —, mais aussi de celles de son grand-père Niba, en particulier de son manque d’amour (partagé au cours des années par sa famille de Macerata), sans compter le manque de courage de Geny et aussi cette sorte de complicité d’Henriette et Rolando dans le maintien du secret, encore des années après la disparition de Ghislain. Un secret absurde, vis-à-vis de cet abandon destiné à se traduire ensuite en exclusion, marginalisation, effacement. Zérus, c’est-à-dire zéro.

Un deuxième contre-chant — parfois éloigné, parfois plus marqué et explicite — est représenté par la figure de Garibaldi, le héros qui a eu un rôle décisif dans l’accomplissement du procès unitaire du Risorgimento. Garibaldi fut toujours considéré comme un personnage incommode, non seulement à cause de son intransigeance et honnêteté mais aussi pour sa vision libre et anticonformiste de l’amour et de la famille. Peut-être Ghislain — qui était particulièrement reconnaissant envers le pape Jean XXIII, un grand homme qui n’avait pas eu honte, lui aussi, de la modestie de ses origines — était-il convaincu que si son père avait été Garibaldi, au lieu de rebelles à moitié comme le Niba ou Paul Mancini, il n’aurait pas été abandonné.

Les lecteurs de La chambre di Garibaldi devraient lire un autre roman de Claudia Patuzzi, La rive interdite, qui a beaucoup d’éléments en commun avec celui-ci. Un livre apparemment différent, situé dans le Paris du Moyen Âge, où la réinvention du contexte et de ses humeurs jaillit d’une recherche filtrée par l’art et la littérature, tandis que pour la “chambre” la réinvention est véhiculée par les photos de famille, par les maisons cristallisées dans la mémoire, par les récits. Mais les deux personnages principaux des deux livres sont les mêmes : le personnage de la petite Regard de la “rive” sera incarnée par la petite fée-écrivaine-nièce de la “chambre” tandis que Marcel, le jeune clerc disciple de Sigier de Brabant dans la « rive » sera Ghislain, le frère chrétien de la “chambre”. D’ailleurs, soit dans la “rive” soit dans la “chambre” on perçoit un flux narratif et un rythme fabuleux qui vient du passé, de la tradition. Je vais révéler maintenant que l’oncle de Claudia possède un double prénom : Marcel Ghislain. Le premier prénom, le plus utilisé en famille, a été donné au protagoniste qui “vient de l’autre rive” et au final sera obligé de renoncer à l’amour de  Regard. Le prénom Ghislain a été donné au protagoniste de ce deuxième livre. Un autre élément liant strictement ces deux textes, qu’on pourrait considérer comme complémentaires ou alors comme porteurs d’explications croisées, c’est la critique douloureuse à  la duplicité de l’éthique catholique, aux infamies qu’on perpètre à l’ombre du crucifix. La force de ces deux romans réside en définitive en cette capacité de s’émerveiller et d’éprouver du dédain pour l’hypocrisie qui bâillonne et opprime un nombre incalculable de consciences, de familles, de rapports interpersonnels. Ce sont donc, subtilement et profondément, deux livres “politiques”, de la part de tous ceux qui ne renoncent pas à la vie.

« Alors que j’écris sur la guerre, j’assiste, impuissante, à des évènements qui précipitent. L’Histoire avance au hasard, comme le bouchon d’une bouteille sur le point d’exploser : tu ne sais jamais où il va tomber…  »
L’histoire aux deux « h » est très importante pour Claudia Patuzzi : ce ne sont jamais que des hommes particuliers ni qu’une seule famille (petite ou grande qu’elle soit) les seuls responsables du destin d’une pauvre intruse ou d’un pauvre exclu. Cependant, il faut toujours reconnaître à l’Histoire une fonction narrative primordiale et proéminente dans la « reconstruction de  la vie ». À défaut du tissu de l’Histoire, ainsi bien reconstruit par l’auteure, ce livre-film, avec tous ses effets spéciaux, bruits et odeurs n’arriverait pas a toucher le lecteur en lui donnant la chance de participer au dédommagement de toutes les souffrances subies par Marcel Ghislain Balthasar.
Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui je vous ai parlé de deux livres de Claudia Patuzzi où elle — de façon apparemment inconsciente — coud et défait la toile de la littérature qui aspire à devenir la vie. S’il est vrai qu’un livre c’est comme un enfant – ayant de la chance ou malchanceux, réalisé ou incompris — qui peut mener une vie normale juste s’il est accueilli comme enfant légitime  dans la Maison des Littératures, (tandis qu’en cas contraire il finirait, comme un pauvre handicapé, dans un cagibi avec les balais, avant d’être renvoyé dans le pilon…) il est de même vrai que la petite Regard de la “Rive interdite” et le jeune-vieux Ghislain de la “Chambre de Garibaldi” sont des livres-personnes dont la vie malheureuse sera enfin affranchie pour être  divulguée jusqu’à s’imposer à l’attention de tout le monde.
Ce roman — qui semble jaillir parfois de la plume d’une Natalia Ginzburg désinhibée, d’un Italo Calvino sincère ou d’une Elsa Morante de nos jours — est aussi tributaire de la vaste et profonde culture cinématographique de Claudia Patuzzi. Il est lui même  un film, qu’aurait pu réaliser un Alfred Hitchcock sain d’esprit ou un Stanley Kubrik moins américain qu’européen. Un livre-film que pourrait diriger aujourd’hui le grand Win Wenders, remportant bien sûr un véritable succès de critique et de public.

Giovanni Merloni