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Les mots : des cailloux blancs dans le labyrinthe de Stéphanie Hochet

« Moutarde douce » (éditions Robert Laffont) est le premier roman de Stéphanie Hochet, publié en 2001, il y a donc dix années désormais. Après celui-ci, six autres romans (« Le Néant de Léon », éditions Stock, 2003 ; « L’Apocalypse selon Embrun », éditions Stock, 2004 ; « Les Infernales », éditions Stock, 2005 ; « Je ne connais pas ma force » éditions Fayard, 2007 ; « Combat de l’amour et de la faim » éditions Fayard, 2008 ; « La distribution des lumières », Flammarion, 2010) se sont écoulés dans un crescendo qui rend peut-être chaque nouveau livre meilleur par rapport au précédent.
Cela se lie strictement à la logique de la « rentrée littéraire », du passage de l’achèvement au commencement : tout ce qui appartient au passé s’efface, tout ce qui s’aventure dans le futur brille de sa propre lumière comme une étoile. Ce serait le cas d’analyser cette « rentrée » française, cette ritualisation des rendez-vous avec la culture que je perçois comme une ritualisation de bonnes et justes valeurs à défendre (la « rentrée » d’automne est aussi la reprise du travail, la rentrée à l’école, aux bons sentiments), par rapport à ces pays qui n’ont pas de rentrées, qui ritualisent chaque événement au dehors de toute mesure de temps, de saison. Je parle de l’Italie où, certes, il y a encore le Festival de Spoleto et la Mostra du Cinéma de Venise, mais l’on préfère — encore ! — fêter les vacances plutôt que ritualiser les moments qu’on devrait consacrer « collectivement » au devoir.
Je laisse tomber, pour manque d’espace et de documentation, et je reviens tout de suite à Stéphanie Hochet, l’encore jeune écrivaine — jeune bien sûr par rapport à l’âge et à son esprit combattant —, qui a déjà publié sept magnifiques romans sur la solitude et la lutte parfois désespérée de chaque humain pour atteindre un statut d’existence et de reconnaissance, avant de vivre des véritables rapports avec d’autres humains.
Je n’avais lu, jusqu’ici, que les deux derniers, « Le combat de l’amour et de la faim » et « La distribution des lumières », dans lesquels j’avais surtout essayé de dénouer les sources de l’inspiration et du style de Stéphanie Hochet, plutôt que d’y rechercher une progression, une évolution « indispensable » vers le mieux.
On a bien compris que j’ai un penchant contradictoire envers ce système de la « rentrée », qui d’un côté bien sûr valorise l’engagement, le travail et le mérite, mais de l’autre côté, entraîne le consentement à l’oubli, à la disparition précoce des livres des librairies et des réseaux de vente. Le bouquin devient livre pour une parfois fulgurante saison pour redevenir trop tôt bouquin.
Je me suis donc donné le but de lire tous les « précédents » de « La distribution des lumières » et j’ai commencé par le premier, le livre d’exorde, « Moutarde douce ».
Dix ans exactement se sont écoulés. En prenant ce livre dans mes mains, j’ai dû me souvenir de cette année 2001, proche ou lointaine selon l’importance des mémoires que ce moment de notre vie nous relance. J’étais venu alors en France en touriste, j’étais hébergé près des amis à Paris, rue Keller ; maintenant j’y habite depuis quatre ans, et je commence à en connaître l’esprit. L’esprit qui ne fait qu’un avec cette langue charmante et parfois difficile. Dix ans de ma vie… dix ans de la vie d’une jeune écrivaine.
Mais pourquoi me suis-je arrêté sur cette question du temps ? Mais évidemment parce que ce premier livre de Stéphanie Hochet est un beau livre. Un livre qui pousse le lecteur à réfléchir, à se plonger dans des rêveries utiles, à comprendre le monde autour de lui et soi-même.
Je songe en particulier aux journées parisiennes, qui s’écoulent rapides, inexorables parmi des humains comme nous toujours en quête de quelque chose de qu’ils n’ont pas — ou pas encore — atteint. Je réfléchis sur la difficulté de briser la glace des rapports avec nos proches, de toutes ces façons de nous dévisager qui cachent parfois l’indulgence, ou la perplexité, ou la peur, ou encore la concentration sur soi. Je ne peux pas dire qu’il y a trente ou trente-cinq ans la société humaine était le paradis en terre. À l’époque où Stéphanie Hochet naissait, on parlait déjà beaucoup d’aliénation et des dommages, qu’une technologie aveugle nous aurait apportés. Mais peut-être grâce à l’absence de téléphones mobiles et d’internet, on était obligés de se chercher « physiquement ». Donc le « physique » qui s’engageait dans les rencontres entre humains ce n’était pas seulement le « rapport physique », voire amoureux, ou sexuel qu’il nous resterait aujourd’hui comme unique possibilité, après ce crescendo de « rapports virtuels ». Je me souviens, par exemple, qu’on plaisantait, entre copains, de « l’amour vertical », c’est-à-dire de l’amour des couples sans abri, qui se déplaçaient en discutant dans les villes et les jardins, qui rarement s’asseyaient sur les bancs publics pour s’embrasser et se chérir. « L’amour horizontal » c’était notre chimère, longuement rêvée et longuement vécue, au moment donné. Maintenant, on pourrait dire que même l’amour n’existe plus, que son mystère est en train de disparaître. Une époque dure et difficile, cela est sûr.
« Moutarde douce » ou moutarde « dure » ? Voilà la petite question que Sonia Rossinante, dans ce livre très intrigant, propose à Marc Schwerin, jeune écrivain qui a déjà écrit, en 1996-97, les sept livres de succès que Stéphanie Hochet a écrits maintenant. Il y a aussi avec cela, dans ce livre, une autre question sous-entendue : l’écriture doit-elle représenter la vie tout court, avec sa violence, ses mensonges, ses accords de pouvoir, ces alliances pour le bien ou pour le mal ? Ou bien, doit-elle entraîner le lecteur dans une évasion agréable, dans les mystères de l’histoire d’une seule vie ?
Allons voir. Le livre de Stéphanie Hochet est très bien structuré. Le choix du roman épistolaire, qui veut représenter la multitude des voix et des points de vue qui tourmentent notre quotidien jusqu’à le combler, se marie très efficacement à une façon très originale de rechercher « une » vérité — ou « la » vérité — et d’y emmener le lecteur : on dirait le Sherlock Holmes de Conan Doyle ou le Docteur Jeckill de Stevenson qui se rencontrent avec André Gide.
D’ailleurs, on connaît la biographie de Stéphanie Hochet, qui a vécu une importante expérience en Angleterre dont elle a beaucoup ressenti, surtout dans ce premier livre. Un dualisme en fait s’installe entre la doublure du personnage masculin, Marc Schwerin avec son ami-frère Mustapha et celle du personnage féminin, Sonia, qui a son double en Odette Heimer. Ce dualisme, qui trouve son contrepoint dans la rapsodie des voix multiples de lecteurs et lectrices qui continuent à exprimer des jugements même après le dénouement de l’histoire, se retrouvera aussi développé et de plus en plus conscient, dans les deux derniers livres de Stéphanie Hochet.
Mais ici, dans « Moutarde douce », le message est déjà fort. Le contexte c’est-à-dire un repère culturel et politique clair, évident est en train de disparaître. Du moins, la période entre les deux siècles se présente dépourvue d’idéaux et de certitudes. La société est de plus en plus fragmentée, tandis que survivent encore quelques institutions, quelques règles extrêmes parmi lesquelles le livre semble-t-il représenter un pilier primordial. Ici, à Paris, les personnages se cherchent et se jugent de façon très grossière. Ça suffit de ne pas répondre à une lettre ni au téléphone. C’est un monde où l’on peut très bien éviter de se rencontrer. Cependant à travers leurs lettres Sonia et Odette, avec leurs personnalités opposées, ont le pouvoir enfin de serrer leur cible et victime désignée dans un étau. Un étau virtuel ou un étau réel ?
C’est là la véritable question qui en entraîne une autre : quel rapport y a-t-il entre l’amour — ce besoin basique de nous mélanger avec nos semblables — et le désir d’un écrivain « d’entrer » officiellement dans le monde de la littérature, avant de participer à ses successives « rentrées » ?
Une première réponse est dans la caractérisation du personnage principal, Marc Schwerin. Il s’exprime toujours en première personne. Car, pour vraiment exister, il a toujours besoin des autres « je » qui le recouvrent d’attentions épistolaires. C’est un homme qui se révèle en ronde-bosse, puis se peint dans le « vers du nez » — lorsqu’il écrit son sensationnel livre-vérité au titre homonyme — ou bien se cache dans un privé où même le lecteur n’a aucune envie d’entrer. C’est un homme qui se transforme, ou bien un écrivain sage aux deux visages : la facette extérieure n’étant qu’un miroir sur lequel toute provocation se répercute ; la facette intérieure, seulement une certaine Camille peut vraiment la connaître (Camille est l’unique personnage, dans ce roman bruyant de voix, qui n’ait pas le droit de parole, comme l’Anna Lussing de « La distribution des lumières »).

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Et voilà la réponse finale aux questions qu’un lecteur comme moi a pu avancer : la provocation, voire la contestation est l’indispensable moteur pour donner le réveil à ce monde conformiste et distrait et surtout bien serré dans ses convictions qui est le monde littéraire. Une provocation basée évidemment sur une connaissance profonde de cette constellation très compliquée. La conviction de Sonia Rossinante d’avoir tout compris — elle aussi imprégnée, comme Stéphanie Hochet, de la culture anglo-saxonne —, conviction qui l’emmène à aimer terriblement celui qui est devenu sa cible, est peut-être une force positive. Une force qui l’aidera enfin à atteindre son but littéraire, tandis que l’écrivain affirmé survivra, grâce aux provocations qu’il a su métaboliser et transformer en un livre qui deviendra un « best-seller ».
J’ai enfin retrouvé une cohérence formidable, et même une prévoyance qui est dans ce premier livre et se retrouve encore dans le dernier. Cohérence de sujet — toujours une lutte toujours une cible — et cohérence de style. À propos de style, j’ai retrouvé dans « Moutarde douce » le même suspense créé par la langue que les livres suivants. Stéphanie Hochet, comme Arianne, choisit toujours de petits mots à part – anciens, littéraires, argotiques ou parfois inventés — qu’elle dépose sur notre route de lecteurs comme des cailloux blancs, qui nous aident, dans la nuit sombre et dangereuse où nous nous sommes librement aventurés, à trouver la sortie du labyrinthe.

Giovanni Merloni

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P.-S. Je voudrais ajouter quelques mots sur les « nouvelles correspondances » à cartes découvertes qui ont fait de « facebook », à présent, un miroir diabolique de nos souffrances solitaires qui ressemblent tellement à celles que Stéfanie Hochet écrivait quand « facebook » n’existait pas encore. La solitude et le besoin d’en sortir avec une reconnaissance convenable sont encore le sujet primordial de tout rapport humain, réel ou virtuel. Malheureusement, il faut commencer par le virtuel, s’entêter dans notre idée fixe…

G.M.