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La poésie dans la prose de Stéphanie Hochet : « Je ne connais pas ma force », Fayard 2007 

Vous trouverez ci-dessous un article que j’avais d’abord publié le 9 janvier 2012 sur « La Toile de Pandore » et ensuite, avec son approbation, le 26 février 2012, sur mon ancien blog littéraire. Lors de cette publication je n’avais pas lu le bel article d’Amélie Nothomb« Führer de son corps » paru sur Libération le 13 mars 2008.

1. « Qui a peur de Stéphanie Hochet ? »
J’espère qu’on me pardonnera la citation provocatrice de la pièce Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee (1962), d’où on tira en 1966 un fameux film avec Elizabeth Taylor et Richard Burton. Dans le titre de la pièce et du film, on jouait sur l’assonance entre Woolf (le nom de Virginia) et Wolf (le méchant loup des fables : Who is afraid of big bad wolf ?Qui a peur du grand méchant loup ?). En ce temps-là, j’étais jeune et ne connaissais pas encore les livres de la grande écrivaine et polémiste anglaise. Donc, le fait que Virginia Woolf faisait peur pour ses critiques féroces me suffisait.
La lecture — quatre ans après sa publication — de Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007) de Stéphanie Hochet me pousse à reformuler une question pareille : « Qui a peur de Stéphanie Hochet ? », ou plutôt, « Quelle fonction a-t-elle, la peur, dans ses écrits ? ». Car la peur existe dans la plupart de ses textes et cette écrivaine s’est peut-être gagné une réputation de créatrice d’histoires dures, menaçantes, désespérées jusqu’au dénouement final. Comme c’est le cas pour Je ne connais pas ma force, dont le titre pourrait aussi représenter très efficacement la nature et l’esprit de la plupart des personnages animant ses romans.
Mais, au contraire de ses personnages, Stéphanie Hochet connaît bien « sa » force, qui ne réside pas dans les chocs que souvent provoquent les histoires qu’elle invente. Car son but n’est jamais celui de nous bouleverser ou faire peur sans une raison. La véritable force de cette écrivaine est dans le courage de son regard. Elle ne se dérobe jamais à la vue de ce qui se passe dans le film quotidien qui coule dramatiquement devant ses yeux. Au contraire, elle ose carrément y entrer pour en extraire ses personnages, qui sont à l’origine bien réels. Elle les observe de l’intérieur, pour en maîtriser les pulsions et les rêves, pour les comprendre et les faire comprendre. Elle en a parfois peur. Car tout ce qu’on ne connaît pas peut faire d’abord peur, à elle aussi.
D’ailleurs, ses choix démontrent qu’elle n’a aucun intérêt à s’occuper de maux qui restent impunis ou de gens perturbés qui restent figés dans des situations qui n’évoluent pas. Stéphanie Hochet cherche les fleurs qui jaillissent du mal pour en faire des romans sombres, psychologiques et poétiques tout à fait particuliers, où l’on nous contraint à des passages de plus en plus difficiles et nous oblige, enfin, à espérer.

2. Je ne connais pas ma force  
Avant de m’exprimer de façon spécifique sur Je ne connais pas ma force, un livre que j’ai beaucoup aimé et juge une petite perle de la littérature française contemporaine, je me permets d’ouvrir une parenthèse sur le premier impact que ce livre a eu sur moi.
Je n’ai aucune difficulté à avouer mon tempérament craintif quant aux situations extrêmes — comme c’est le cas de la mort annoncée par une tumeur touchant des organes vitaux —, à avouer aussi une intarissable phobie pour les animaux morts, en particulier les oiseaux (je fais toujours des bonds en arrière quand je vois un pigeon écrasé par une voiture dans la rue). Donc, quand j’ai pris dans mes mains le roman de Stéphanie Hochet, j’ai dû d’abord enlever la couverture avec le canari raide mort et rester ensuite « en garde » face à la possibilité de rencontrer les redoutables situations que ce mot « tumeur au cerveau » suggérait à mon esprit délicat.
Mais, après quelques pages, la lecture de ce livre a coulé parfaitement et je me suis trouvé tout à fait rassuré. En fait, ce livre ne parle pas de « tumeur au cerveau » ni d’oiseaux morts. Ou bien, il en parle, mais dans les limites strictes de la nécessité. En plus, l’acceptation de la mort et de toutes les horreurs possibles ne comporte aucune complaisance envers la réalité de nos jours, souvent plate et sans espoir. D’ailleurs, les livres de Stéphanie Hochet ne se servent jamais d’effets spéciaux : ils reconduisent chaque histoire à la dimension temporelle et corporelle d’une vie humaine.
Cependant, j’ai dû faire face à une troisième provocation, qui, au cours de la lecture de ce livre, allait pourtant se révéler un de ses primordiaux points forts. Après l’entrée en scène de cette tumeur, « foncée et poreuse comme une truffe » et, ensuite, du sentiment qu’un destin tragique touchera tôt ou tard le canari Tristan — autrement dit Sale Besogne —, un fait encore plus bouleversant s’invite dans la vie du protagoniste, Karl Vogel, un jeune français de 15 ans. Karl décide d’accueillir en lui des anticorps capables de prendre part à la terrible guerre contre le « corps étranger » de la tumeur : il décide « … de lutter contre ce malaise métaphysique en puisant de la force dans le plus grand conteneur d’énergies primitives : l’armée… Dès lors, je devins le Führer de mon corps. ». Il adopte sans hésitation une nouvelle identité, tout à fait inacceptable pour son cercle familial, en épousant sans réserve l’idéologie nazie de l’extermination.
D’ailleurs, au cours de la lecture, on est conduit, de façon tout à fait « agréable », à donner le juste poids aux choses, à ne pas se faire épouvanter par ce qui se passe — de façon réelle ou tout à fait imaginaire — dans le corps et dans l’âme de cet être de quinze ans qui est obligé, en définitive,  de créer un filtre entre le monde extérieur et lui-même. Et sa « course aux armes » se traduit en une pensée qu’il n’a pas honte de d’énoncer noir sur blanc : « J’ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ».
Cette idée d’un corps humain qui devient champ de bataille est un très brillant point de départ. Car il n’y a pas de bataille plus incertaine que l’affrontement entre la vie et la mort. Mais aussi parce qu’en cette bataille, où évidemment « tous les coups sont permis », au sujet concerné — et au lecteur avec lui — il peut bien arriver de voir s’installer aussi, dans ce même champ, un Tribunal appelé à porter un jugement sur les forces en train de s’affronter.
Et c’est avec cette idée de bataille que Je ne connais pas ma force m’a conquis, en me rappelant d’abord l’importance de la mémoire, des souvenirs de toutes les horreurs que l’humanité a subies, ensuite la valeur du doute, qu’on ne doit jamais sacrifier sur les autels de fois absolues et inoxydables, enfin le courage, qu’il faut avoir devant les faiblesses ou les méchancetés des autres.
Ce choix « inquiétant » de Stéphanie Hochet n’a d’ailleurs rien à voir avec certaines œuvres littéraires, cinématographiques ou théâtrales de nos jours, où la dimension de l’horreur se révèle souvent gratuite et où le négationnisme de la Shoah risque de regagner du terrain, en accréditant une réécriture impossible de l’Histoire. Ce livre dit le contraire, du début à la fin, car il nous aide à exploiter notre mémoire. Et parfois, en lisant certaines pages de ce roman à contre-jour, on a même l’impression d’entendre les vers poignants de Primo Levi (Si c’est un homme, Primo Levi, Julliard 1987) :

Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous

Je trouve donc tout à fait correct et intelligent cet effort de Stéphanie Hochet, qui, pour essayer d’en comprendre l’origine et le parcours néfaste, a eu la force d’assumer comme des maux nécessaires les risques que la seule mémoire des atrocités nazies peut entraîner. D’un côté parce que le phénomène néo-nazi, surtout chez les jeunes, se présente cycliquement dans nos sociétés, toujours avec la même gueule redoutable. D’un autre côté parce que les pulsions de destruction et d’autodestruction sont des conséquences typiques de toute rupture interpersonnelle et sociale.

3. Une Apocalypse laïque
Le long monologue qui accompagne Karl Vogel, un adolescent de 15 ans, dans sa « traversée dans le désert », est une Apocalypse laïque où l’on ressent toujours la menace, pour lui, d’un jugement dernier n’excluant pas de sentiments religieux : je m’autorise à utiliser ce mot redoutable « Apocalypse » pour ce livre au registre tout à fait humain et agréable parce que, comme j’essayerai de l’expliquer par la suite, beaucoup d’éléments structurant le texte et l’histoire mènent à une telle image.
Karl Vogel, fils cadet d’une famille plutôt traditionaliste, aux convictions immuables, souffre d’un tempérament sensible et rebelle. L’amour de sa mère Victoire — qui n’a jamais eu la force de contredire son mari Mathieu et de contrebalancer son penchant pour Armel, le fils aîné — ne lui permet même pas de briser le mur d’incompréhension qui de plus en plus s’installe au sein de leur foyer.
Au rythme même d’une pendule, ce roman se balance entre deux affirmations très fortes. La première, au milieu des pages initiales : « J’ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ». La seconde, « Je ne connais pas ma force », donnant du sens au dénouement final. Au beau milieu de ce mouvement pendulaire, il y a un gouffre épouvantable.

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4. Premier Acte
Karl Vogel tombe évanoui et rouvre les yeux à l’hôpital. Le médecin lui explique la gravité de son mal : il est touché par une maladie mortelle, là où tout se déclenche — le cerveau. À partir de ce moment-là, il subira une transformation ou, si l’on veut, une véritable mutation : puisque la tumeur a décidé de s’installer dans son corps, il est vite conscient du défi qui l’attend au passage : « Je redoutais mon mal, mais j’appris à l’aimer — il devint une sorte d’emblème totémique. Après tout, cette tumeur avait choisi de croître dans mon cerveau, elle me distinguait. À moi d’être à la hauteur ». La famille s’efforce de le distraire et de réduire les dégâts de l’hospitalisation. Il se laisse un peu gâter, et plonge dans le désespoir lorsque « l’odeur de désinfectant… [dissipe] le parfum de [sa] mère ».
Mais Karl sait bien qu’il est seul dans sa lutte et se fabrique son propre appareil défensif, qui est le contraire de ce que son père, par son exemple silencieux, lui a appris. Il change de « cadence » vis-à-vis de ce qu’il était avant la maladie : « Quand un garçon n’est pas sportif, il pense qu’il sera tenu à l’écart de la vie héroïque, il se sent obligé de compenser sa nullité par un don de l’esprit — chez moi, c’était la poésie : je m’étais reporté sur une autre forme de cadence. Mais au fond, il demeure frustré… ». Il abandonne donc « son » Apollinaire et le rythme des vers pour prendre celui de l’exercice physique et de la marche : « J’avais commencé à évoluer… observer un adolescent de quinze ans changer d’engouement comme on change de chemise, mépriser la poésie de Guillaume Apollinaire qu’il avait aimée pour sa simplicité lumineuse et se passionner exclusivement pour les chants martiaux… c’était le début d’un bouleversement hors du commun. ».
Plongé en enfer, il essaie de trouver un allié aussi féroce que sa maladie. En même temps, il sent le besoin de se détacher de sa famille, surtout parce que le « manque de force » de ses parents s’apparente à un fatalisme qui n’a aucune chance contre ce mal « qui tout pourrit ». Il dévore de plus en plus de livres et de films de guerre, qui n’ont rien à voir avec À l’ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque que son père lui envoie : « Je détestais le dégoût de l’auteur pour le conflit… Ce type partiellement féminin, comme l’indiquait son nom. »
Il voit son père en victime d’une idéologie fausse et « lénifiante » (« cet adjectif… je l’avais rapproché de Lénine, personnage abhorré »), ce communisme au visage inhumain qui arborait en France les caractères d’idéologie « de la défaite ». Comme Karl raconte, « Les Vogel croyaient au Parti… Ma mère… s’était ralliée à la cause de son mari pour avoir la paix — elle fuyait les discussions politiques de fin de repas… mon père… s’était imaginé en soldat français de la Grande Guerre parce qu’il avait accompli son service militaire à Verdun. Il avait fait Verdun ».
Pour s’opposer aux convictions politiques et au comportement familial de son père Mathieu — qui n’a jamais caché son penchant pour son frère aîné, Armel —, Karl a besoin d’un appareil idéologique aussi féroce et aveugle, et il croit le trouver dans une nouvelle forme de nazisme selon sa mesure : « … J’avais résolu de lutter contre ce malaise métaphysique en puisant de la force dans le plus grand conteneur d’énergies primitives : l’armée… Dès lors, je devins le Führer de mon corps. […] Ma force croissait à mesure que je diminuais l’importance des autres… ».
Lorsque la maladie devient moins aigüe, on sort Karl de son isolement en lui donnant l’occasion d’expérimenter et d’extérioriser son délire d’omnipotence inspiré du Führer. Dans le dortoir, parmi les quatre nouveaux camarades de son âge, il essaie d’abord de soumettre à son autorité François, puis Angelo, l’Italien mordu de foot ayant de nombreux de points en commun avec lui, et qui semble partager son exaltation.
C’est alors que Karl lance son défi au monde des adultes : « J’ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ». Cette phrase, longuement analysée et bien sûr enregistrée dans le livre noir, sera le premier pas d’un crescendo qui aboutira au projet d’ôter la vie à un malade du deuxième étage en phase terminale. « … L’idée ignoble dansa devant moi ; nous nous affolions mutuellement. Nous étions ivres, d’une ivresse taboue qui nous brûlait le corps ; jamais nous n’avions ressenti ça : l’exaltation de la mort, la frénésie des bourreaux. — Mort aux faibles, dit Alberto au creux de mon oreille. Je répétai. »

5. Deuxième Acte
Le deuxième acte s’ouvre sur la « mission de guerre » avec Alberto : « Accoucher d’une telle résolution aurait dû nous épouvanter, nous inspirer une méfiance réciproque. Ce ne fut pas le cas. L’horreur nous soudait… De ma vie, je n’avais rien connu de plus réconfortant que cette complicité bestiale, je m’y engageai tout entier. Sans doute Alberto se croyait-il protégé par moi autant que je m’imaginais l’être par lui. On ne pouvait plus reculer. »
La veille de passer à l’action, Karl revient sur un passage crucial de sa vie passée. Un jour, dans le sud, lors d’une promenade en Zodiac sur le lac, il avait jeté son frère par-dessus bord. Après, à l’hôpital, son père « … évitait de poser les yeux sur moi, ses regards balayaient la pièce. Au fond de son âme, il savait. Il savait dans quel état de conscience j’avais agi. J’avais tenté d’assassiner son héritier, son fils chéri, la plus narcissique image de soi jamais inventée. »
Il est évident, après une deuxième lecture de ce passage, qu’en ce moment d’exaltation qui le poussait à commettre une action criminelle, Karl avait besoin de fouiller dans le passé pour y trouver les raisons de son égarement, en dehors de la maladie ; ou bien pour signaler le fait qu’à ce moment-là, ni son père ni sa mère ne l’avaient puni ou réprimandé. Il avait été blanchi. On ne l’avait pas arrêté. Donc il avançait encore, jusqu’au moment où quelqu’un prendrait bien en charge son cas.
La scène-clou du deuxième acte se déroule comme dans un film noir américain des années 50. Les deux complices arrivent près d’un homme au bout du rouleau, un « homme inutile » dont « on disait, avec beaucoup de sous-entendus, qu’il avait toute une histoire derrière lui ». Karl veut lui « retirer » la vie, tout simplement pour faire un geste cohérent… Cependant, son fidèle Alberto n’est pas totalement « fiable » — comme d’ailleurs tous les Italiens, selon l’avis des Allemands d’Hitler. Il refuse de tuer un homme, d’aller au-delà d’un geste seulement symbolique : « — Ça sentait la mort, déjà… Je n’aurais pas cru que ça ressemblerait à ça. ». C’est l’échec du couple Karl-Alberto.
Le lendemain, Alberto ne veut plus s’engager dans cette action qu’il considère désormais comme grotesque. Mais Karl a toujours besoin d’une transgression violente et même autodestructrice. Il monte au deuxième étage, déconnecte le fil de la vie… mais son acte mortel est déjoué. Il doit changer de dortoir. Séparé d’Alberto, entouré de trois « garçons… au mieux les uns avec les autres », Karl essaie de se barricader dans le mutisme. Cette attitude, qui est la même que celle de son père, caractérise une longue phase de son enfermement. Il ne supporte même plus la voix de son seul ami, le canari nommé Sale Besogne, et s’autorise la « sale besogne » de son exécution, un geste de « pure violence », mais aussi, paradoxalement, d’amour.
Resté complètement seul, Karl conserve la bienveillance de Martha, l’infirmière. Il découvre aussi, petit à petit, les charmes féminins de la docteure False. Mais personne ne le protège de la haine montante de ses nouveaux camarades. Une nuit, deux des trois garçons le frappent violemment, le plongeant dans un coma profond qui durera plusieurs heures.

6. Troisième Acte
Le troisième acte ne pouvait commencer dans un climat plus sombre et désespéré que celui-là. Cependant, comme dans une pièce de théâtre au rythme serré, on peut s’y réjouir d’un dénouement aussi surprenant que généreux.
Grâce aux soins de la docteure False, Karl sort du coma. Ensuite, grâce à la ruse du docteur Greff, il commence à sortir aussi de sa paranoïa. Cet homme invisible et clairvoyant oblige Karl à avouer le fou geste qui aurait pu provoquer la mort du malade en phase terminale du deuxième étage. Heureusement, sans le savoir, Karl avait attenté à la vie d’un vieux SS que personne n’aimait dans l’hôpital. Comme dans le cas du grave incident où son frère Armel, par sa faute, avait risqué la vie, Karl sera blanchi ou plutôt acquitté. En même temps, la discussion avec le docteur Greff dégonflera en un seul instant la boule nazie dont il s’était servi pour se donner la force de combattre. Avec cet ancien tortionnaire, responsable de la mort d’innombrables innocents, qui en face de la mort n’avait su assumer aucune forme de dignité, une catégorie entière de super hommes montrait une dégoûtante lâcheté.
Sorti de l’hôpital, Karl ne peut pas revenir à la vie comme si de rien n’était. Dans son for intérieur, il ne peut pas accepter d’avoir été « blanchi » après l’assassinat raté du frère Armel ni, maintenant, d’avoir été « acquitté » sans procès pour la tentative de meurtre d’un malade en phase terminale. Cependant, Karl peut profiter, sinon d’une victoire, d’une trêve d’armes. Pour le moment, le mal est arrêté.
D’ailleurs, il ne peut pas revenir en arrière comme si de rien n’était. Il n’est plus le même qu’avant l’hospitalisation et, sans repères ni mythes auxquels s’accrocher, il se sent poussé à « repartir à zéro », loin à jamais de sa famille.
C’est le moment clé du roman. Il se rend compte qu’il n’a pas vraiment lutté contre cette maladie étrangère et implacable, car avant d’en être atteint il était déjà touché par une autre maladie, très grave elle aussi, qui l’empêchait de vivre : l’indifférence et la déception de son père qui, en l’excluant de la famille par un jugement inexorable et définitif, avaient tragiquement marqué son destin. C’était donc en cette perturbation grave et profonde que sa vraie maladie consistait, c’était elle le corps étranger qui, comme une tumeur des plus envahissantes, allait définitivement compromettre sa vie.
Comme les juifs de la Shoah, même après les camps d’extermination, il aurait dû garder un chiffre marqué au fer blanc sur sa peau, une fiche avec un profil postiche. Il avait combattu à l’intérieur d’un système concentrationnaire, celui que les malentendus familiaux avaient fabriqué. Au cours de ce combat, il avait pu mesurer la force de ses ennemis par rapport à la sienne. Maintenant, il se sentait démuni après avoir vu en un instant se dégonfler comme un ballon plein de trous la terrible machine de guerre de son imagination.
On peut finalement dire, à ce point-ci, que le mal physique a été conjuré ou qu’il s’est révélé franchement inexistant. En revanche, le mal psychique reste aux aguets. Karl pense qu’il n’aura jamais la force de se rebeller et de renverser cette montagne de jugements qui ont rendu immuables les équilibres familiaux. Il n’a pas non plus la force de se tuer, de disparaître de ce monde pour « faire plaisir » à son père. Il décide alors de faire mourir, de façon symbolique, l’enfant prodigue, de l’enterrer avec son faux profil et, en même temps, de se donner la chance de renaître dans un nouveau contexte où, inconnu parmi des inconnus, il pourra retrouver sa véritable identité.
On pourrait conclure ce récit avec un exemple, celui d’un rendez-vous important, très important. Dans le cas de Karl Vogel, c’est le rendez-vous avec son père qu’il désire et qu’il craint, avec la même terreur et la même force d’attraction que peut exercer un immense gouffre. Il est rare que deux personnes arrivent toutes les deux à l’heure. Il y a toujours quelqu’un qui attend. En général, celui-ci est très patient, parfois même trop patient. Il peut attendre des heures, qu’il remplit de réflexions, de songes, de propositions et de suspects. Il est très patient, mais il arrive toujours un moment où il ne supporte plus le retard de l’autre, où il s’impatiente et décide de s’en aller. Mais où aller, si un rendez-vous important comme celui-là n’a pas lieu ?
Dans les avant-dernières pages de ce livre magnifique, le rendez-vous avec le père est reporté à jamais : Karl échappe au contrôle de la mère et se dérobe violemment à ce passage insupportable. Il est convaincu que sa rentrée au bercail ne sera ni plus ni moins qu’une farce inacceptable, à laquelle s’ajoutera un enfermement plus dur que jamais. Il préfère imaginer mourir et renaître ailleurs, n’importe où dans le vaste monde, pourvu que ce ne soit pas dans sa famille.
Mais dans cette décision extrême reste un fond d’opiniâtreté. Il lance à son père un signal, sans trop y croire : « Quand tu écouteras ce message, je serai mort. Je suis à Étretat, à quelques mètres des falaises où je vais me libérer de cette existence infecte. Je ne manquerai pas de faire le saut de l’ange. Tu m’as sans doute déjà oublié, je suis ton fils Karl. Adieu. »
Après ce texto, le premier de sa nouvelle vie, Karl se rend effectivement sur la côte, à deux pas du Havre, d’où il a décidé de partir pour l’Angleterre. Ici, toute la beauté douloureuse de la vie remonte à la surface : « Je gravis à tout petits pas le sentier qui menait aux falaises, laissant derrière moi la suite désespérante des jours passés et tout ce que les civilisations ont conçu de pire. J’étais bouleversé d’entrer dans l’immensité du vertige. Je m’approchai du bord, observai un long moment la rigueur du paysage qui chute et s’escarpe jusqu’à perte de vue. En bas, la mousse se gorgeait sur les rochers humides. Soixante-dix mètres me séparaient de la mer, mais cette distance semblait diminuer puis augmenter la seconde d’après à force d’être fixée. Le vent jouait avec mon corps, je me ressaisis juste avant de tomber ».
Je ne peux pas m’empêcher, ici, de songer au Comte de Montecristo ou au Feu Mathias Pascal de Pirandello, un homme qui feint d’être mort pour chercher une nouvelle vie. Karl organise sa disparition, en dispersant ses vêtements sur les rochers d’Étretat. Après, il assiste, au milieu de l’angoisse collective, au spectacle de sa mort présumée et s’aperçoit de la gravité de son geste. C’est à ce moment-là qu’il dit : « Je ne connais pas ma force ». Avec cette phrase, il sort de l’adolescence et devient un homme. Il n’a peut-être pas encore « l’âge de raison » dont parle Jean-Paul Sartre, mais il est sur la bonne voie.
Il survit donc après cette mort imaginaire et pourrait bien, comme tant d’autres jeunes, poussés par la rébellion et aimantés par l’aventure, poursuivre dans son projet. L’Angleterre l’attend. Cependant, il y a encore ce vieux compte non réglé avec la famille. Il allume son portable et lit : « Si tu entends ceci, c’est que tu es encore en vie. Je m’accroche à cet espoir. Ta mère aussi. Ta mort serait ce qui nous arriverait de pire. Demande-moi quelque chose s’il n’est pas trop tard. S’il te plaît. » C’est la voix de son père. Il se rend alors compte que les rapports peuvent évoluer. Et, peut-être…
« Quelle leçon entendrai-je quand je serai de retour à la maison ? » se demande-t-il tandis qu’il revient chez les siens. « Je m’attendais au moins à une série de remontrances. J’étais paré. Mais alors, pitié, qu’ils la fassent courte. »

7. Le rôle des noms attribués
Dans Je ne connais pas ma force, rien ne semble avoir été laissé au hasard, même les noms des personnages. Ces noms ne se bornent pas à « ajouter » des caractères à la narration. Ils en sont, au contraire, les moteurs.
Le jeune protagoniste, Karl Vogel, porte un prénom allemand (et un nom allemand) tandis que sa famille est française. Son frère aîné s’appelle Armel, tandis que sa mère se nomme Victoire. Son médecin s’appelle Greff, tandis que son infirmière s’appelle Martha. False est le nom qu’une autre docteure, une femme, porte sur elle. Aussi prestigieux que les autres, ce sont ensuite les noms que Karl a donnés à son bien aimé canari lors des deux périodes de leur vie en commun : Tristan et Sale Besogne.
Le nom de son père, enfin, mérite une réflexion à part : Mathieu.
En rencontrant ces personnages, on est amenés à faire des hypothèses. Pour commencer, Karl et Armel semblent être une réincarnation de Caïn et Abel; le prénom Victoire (de leur mère) serait un oxymore, puisqu’elle ne représente, jusqu’à la fin, qu’une série de victoires ratées. (Ensuite, on aura l’impression que ce prénom avait peut-être une véritable force, car enfin un miracle se produit : celui de la « victoire » sur la maladie la plus implacable, avec la sortie de son mari — le père de Karl — d’un mutisme mêlé de convictions immuables.)
Le nom du docteur Greff — chef d’un service hyper-réputé — est très proche de l’idée de greffe ou de transplantation et possède une grande force symbolique. Ce docteur presque invisible (comme Karl le dira de son père) n’a pas seulement le mérite d’avoir soigné une maladie physique (réelle ou imaginaire), mais surtout celui d’avoir su brider la course folle de ce « crazy horse » jusqu’à le reconduire, par l’évidence des circonstances, à la raison et à la vie.
Martha, l’infirmière, porte, dans les Évangiles, le même prénom que la sœur de Marie-Madeleine et de Lazare. Elle assiste à la résurrection de son frère et après, à la mort du Christ. « Dans ma vision de la société idéale », dit d’elle Karl Vogel, « elle occupait parfaitement la place que j’attribuais aux femmes. »
La docteure False porte dans son nom une idée d’ambiguïté qui correspond efficacement à la métamorphose, signe de santé et de retour à la vie, qui s’active positivement dans le corps et dans l’âme de Karl dès qu’il reste seul, sans ami ni complice et apprend peut-être à mettre ainsi en relation son extrême solitude avec un « autre ». Dans sa mentalité empêchant tout épanouissement, Karl, qui encadre Martha dans un cliché traditionnel, doit nécessairement appeler False, celle qui réveille en lui un dérangement majeur qui pourtant pourrait le sauver.
En hommage à Wagner, Karl avait appelé son canari Tristan, avant de tomber malade. Cela marque un fort penchant pour toute culture de l’absolu et de l’homme supérieur. Après, en apportant le canari à l’hôpital, il l’appelle Sale Besogne en référence au mal qui l’y attend. On dirait que Sale Besogne est d’abord le gardien de la personnalité que Karl ne veut pas partager ni surtout soumettre à des règles communautaires, pour devenir ensuite son allié et sa victime (tout ce qui se passe pour Karl est, en fin de compte, une « sale besogne »).
Quant au personnage de son père, son prénom, Mathieu, n’arrive qu’à la page 24, indirectement, lorsqu’il pense d’abord à sa mère : « Depuis quelque temps, elle semblait accompagnée d’une présence invisible qui la suivait comme son ombre […] Elle avait gardé de moi l’image du faiseur de vers officiel de la famille Vogel… Elle m’admirait pour cette raison ; quant à Mathieu, sitôt qu’il me voyait écrire autre chose que mes devoirs, il respectait une ligne de démarcation invisible et s’éloignait, la mine contractée. ». Mathieu, le seul des quatre évangélistes à être qualifié d’« homme ». (Selon la tradition chrétienne, Mathieu n’a pas seulement abandonné en un clin d’œil son devoir de compteur d’argent pour suivre Jésus, il a aussi été l’auteur et le diffuseur de l’un des quatre évangiles, celui que Pasolini a choisi pour son chef d’œuvre.)
Et voilà le portrait que Karl peint de son père : « Mon père fut la première victime de cette entreprise de démolition. […] Je le revoyais rentrer du travail chaque fin d’après-midi, déposer sa lourde sacoche en cuir sur l’établi, ranger ses outils. Il était garagiste… Jamais il n’avait remis en cause la prose officielle du Parti. Mathieu Vogel approuvait ce qu’il était dit, critiquait ce qu’il fallait critiquer, il était conforme à l’art d’être anticonformiste… Souvent, le soir, je le trouvais seul au salon, lisant L’Humanité debout — il posait les feuillets sur la table, les paumes à plat sur chaque extrémité. Rien ne l’aurait diverti de sa lecture… […] Se demanda-t-il seulement un jour qui respirait près de lui quand il s’affairait ? … Les moments où nous vivions à trois, mon père, mon frère et moi, sans Victoire, étaient les plus pénibles. Nous étions à couteux tirés. Mon envie de fuir était irrépressible. Je sortais dans la rue avec l’obscur désir d’y faire de mauvaises rencontres. Ce qui n’arrivait jamais… ».

8. La poésie dans la prose de Stéphanie Hochet
Je ne connais pas ma force (Fayard 2007), cinquième roman de Stéphanie Hochet, est un roman de formation, mais aussi de transgression, où la formation et la transgression ne concernent pas seulement le sujet — d’importance vitale pour l’écrivaine — avec son déroulement dense et dynamique, mais aussi la prose poétique qui le soutient. Si d’un côté, on remarque le passage, avec ce roman, de la troisième à la première personne, on y découvre aussi le premier lancement de l’idée du combat.
C’est le combat éternel entre la Vie et la Mort, mais c’est aussi l’affrontement entre Père et Fils, qui peut atteindre des niveaux d’extrême gravité ou bien se résoudre favorablement en fonction de raisons qui ne sont jamais banales, ni toujours classables en fonction de cas connus. L’incompréhension réciproque n’aboutit pas nécessairement à la mort du Fils ou du Père.
Le sujet de ce roman, quant aux positions politiques et idéologiques s’affrontant au sein d’une famille, évoque le film Mon frère est fils unique de l’Italien Daniele Luchetti, inspiré du roman Il fasciocomunista d’Antonio Pennacchi (2003), présenté à Cannes la même année, en 2007. Dans le film comme dans le livre, le père, comme toute la famille, est communiste, tandis que l’enfant cadet devient fasciste.
Dans ce roman, un combat idéologique grossier et aprioriste, que notre auteure juge très négativement, s’ajoute donc aux deux autres combats primordiaux et cela a pour conséquence l’enfermement de tous les sujets traités — la Vie, la Mort, le Père, le Fils, le Communisme et le Nazisme — dans une douloureuse immobilité (il suffit de songer d’un côté à l’immobilité de Karl, saisi par un mal terrible et capricieux, et d’un autre à l’éloignement volontaire du père, qui devient une figure « invisible »).
Dans cet immobilisme, une prose objective, précise, sans concessions, est agressée par la poésie de mots élégants, qui vont se situer stratégiquement dans les points les plus inattendus de ce texte menacé, piégé ou, pour mieux dire, occupé.
Cette idée du combat, qui va au-delà du sujet pour s’emparer de l’écriture, sera reprise dans le roman suivant de Stéphanie Hochet, Le Combat de l’amour et de la faim, où j’avais déjà observé un « combat entre la mesure et la démesure ». Dans Je ne connais pas ma force, la démesure est dans la transgression extrême — poussant cet adolescent à couper tous les ponts derrière lui pour se lancer dans un inconnu pas du tout rassurant —, plutôt que dans la prose qui raconte, sans aucune indulgence pour l’héroïsme du protagoniste, l’enfermement concentrationnaire de l’hôpital.
Ici, le combat de la Vie — et de la Lumière — contre tous les éléments ténébreux et statiques de cet « Enfermement général », est confié à des noms symboliques — comme Victoire, le nom de sa mère — ou bien à de petites phrases chargées d’apporter un peu d’oxygène dans nos narines.
D’ailleurs, par le trouble de fond et le langage mélancolique qui caractérise cet enfermement, ce roman évoque le monde et l’écriture de François Mauriac. Stéphanie Hochet semble adopter consciemment ce modèle de prose poétique au rythme battant et à l’esprit tourmenté. Je pense à deux romans, en particulier : du côté familial Le nœud de vipères et du côté du protagoniste Thérèse Desqueyroux.
Mais, au fur et à mesure que le gigantesque « noeud » se débrouille, et que cet adolescent devient homme, de plus en plus attaché à la « beauté » de la vie, le modèle de Mauriac ne suffit plus. Il faut respirer à fond. Et voilà qu’une écriture dense et légère prend finalement le dessus : c’est Le silence de la mer de Vercors, c’est la libération de l’ennemi qui jusqu’ici nous enfermait dans nos propres maisons.
Avec la mise en place d’un véritable « combat » entre ces deux écritures — toutes les deux miracles d’équilibre entre poésie et prose, joie de vivre et douleur de vivre —, Stéphanie Hochet revient toute seule, juste à ses trente ans, à la rencontre d’une tradition qu’on aurait pu estimer séparée et lointaine, du moins pour les écrivains de sa génération.
Chapeau !

Giovanni Merloni