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« Terminus plage », un roman prémonitoire d’Alain Wagneur

« Richard Zamanski : un flic. Un homme brisé, qui a perdu son amour et cherche son honneur. » Se termine ainsi le premier chapitre de « Terminus plage » d’Alain Wagneur (Actes Sud, Babel noir, 2005).
Le deuxième commence comme ça : « Sur les lieux, c’est la Saint-Gyrophare. Il y a les véhicules des pompiers, des ambulances, les bagnoles de la police municipale. Toutes, feux de détresse clignotant, stationnent devant une grosse villa 1900 transformée en hôtel-restaurant ».
Nous sommes à Blainville — l’auteur nous avouera dans un entretien que Blainville est Royan —, une ville de vacances sur la rive droite de la Gironde en face de la mer. Il y a eu un incendie et l’hôtel La Capitainerie va s’effondrer dans quelques minutes.
On apprécie, dès les premiers pas de ce roman, la façon paresseuse, nonchalante et même vague de plonger le lecteur dans l’action. Car les faits se déroulent sur une scène toujours un peu décalée, du moins les événements qui ne touchent pas directement — ou pas encore – les deux protagonistes de cette « recherche de soi ».
Richard Zamanski, protagoniste principal, s’approche sans aucun enthousiasme à cette scène de fumée et de mort, qui se révèlera bientôt le lieu du meurtre d’un client de l’hôtel qui s’appelait René Martens. Il travaille ici depuis un an et, « pour un flic qui a fait toute sa carrière en DPJ à Paris, Blainville c’est la préretraite, un avant-goût de la mort, le placard avant le cercueil ! Terminus plage, tout le monde descend !  »
Avec le chapitre 4, un autre personnage entre en scène : « Jean-Claude Bertin est en train d’affecter quelques poignées d’euros à l’animation culturelle des quartiers dits sensibles… [Il est un] fonctionnaire de catégorie A, détaché à la politique de la ville » de Montgeron, une commune de la banlieue de Paris. Il va partir. À Limoges, sa mère, très inquiète, va l’obliger à une quête dont il n’avait pas besoin ni envie. Son père, un ancien commissaire de police en retraite, a disparu, peut-être le jour même de l’incendie de La Capitainerie.
L’histoire avance donc lentement. On a même la sensation que l’auteur hésite devant la cadence banale et répétitive de l’action des policiers, des sapeurs pompiers et de la justice. Un grand tourbillon (symbolisé par le gyrophare), un étalage d’efficacité qui ne dure qu’un jour. Après, la vie continue, avec les vacances, les ports de plaisance et les laissez-faire, sinon les complicités, envers certains personnages — avec en tête Ravaud, le propriétaire de l’hôtel — très bien connus et même fichés, mais qu’on épargne en certains cas, voire très souvent. Au deçà et au-delà de ce tourbillon, que d’ailleurs on ne pourrait pas aussi bien décrire que dans un « plan américain », Alain Wagneur nous promet une recherche de la vérité qui ne peut se passer de la complexité de notre vie contemporaine et des transformations dans les habitudes, les mœurs et la psychologie des personnages. C’est à cause de cela qu’il « balance » toujours la nécessité d’actions rapides et de réflexions lentes, car il faut prendre son temps, et remonter, si nécessaire, à Adam et Ève même, si l’on veut tout comprendre et faire comprendre.
C’est là aussi le pari d’une génération « compressée », celle d’Alain Wagneur, qui avait à peu près vingt ans en 1968 : une génération qui n’a pas eu de grandes chances jusqu’ici de se raconter et d’expliquer sa propre vision des choses ainsi que ses expériences… Je suis d’ailleurs convaincu que l’originalité de ce livre et de toute l’œuvre d’Alain Wagneur réside dans une halte significative qu’il interpose sagement entre la « rapidité qui haït les règles » (et aussi les règles d’une correcte communication) et la « lenteur » qui offre à celui qui expose et s’expose la possibilité de tout expliquer pour qu’il n’y ait pas de malentendus.
Cette lenteur est d’ailleurs devenue de plus en plus nécessaire, si c’est vrai, comme il est toujours vrai, que l’action du roman se déroule juste en six jours. Une action intense et tout à fait extraordinaire : « Bizarre comme l’impression de la durée peut-être élastique. Bertin fils a la sensation que les vacances de son existence durent depuis des semaines, des mois. »
Richard Zamanski, à l’âge de soixante ans presque, avait été réduit — après le sombre suicide de son dernier grand amour, Véra Trahner — à s’occuper « tout au plus de quelques cambriolages de villas inoccupées et mal protégées, quelques conneries de gamins mal élevés ». La nuit de l’incendie de La Capitainerie, il se propose pour l’enquête, mais on l’empêche.
Ce seront après des « pistes » découvertes par hasard, les fautes que les survivants à cette mort commettront, essayant d’effacer les traces de leurs réseaux illégaux, enfin ce sera un mélange d’intelligence et de fatalité qui emmènera Richard Zamanski à refermer le cercle jusqu’à arrêter la dérive des morts en série.
Mais le vrai protagoniste de « Terminus plage » est la question morale, esthétique aussi : le rapport avec l’argent, le fric, la facilité d’arriver à s’emparer d’une mallette avec un million d’euros au-dedans, la facilité de corrompre ou se laisser corrompre, la faible frontière entre légalité et illégalité, policiers et gens malhonnêtes. Tous meurtriers potentiels. (1)
Sauf Zamanski, qu’il y a un an avait frôlé le cachot pour avoir laissé son arme sur une table, et maintenant a toujours le soin de glisser son flingue dans un tiroir fermé à clé, lorsqu’il sort et qu’il ne veut pas le porter sur soi.
À l’opposé de Jean-Claude Bertin, un homme de quarante ans qui est peut-être incapable de trahir vraiment sa femme Brigitte, mais trahit enfin soi-même en devenant meurtrier parmi les meurtriers. Le fait-il pour l’argent ? Je ne crois pas. Il le fait pour plaire à son père, Philippe Bertin alias Philippe Berthier, qui depuis longtemps avait dépassé la frontière de l’illégalité, toujours en gardant le culte de son image de soi : une image de perfection et même de style.
Cependant, les deux personnages-clés, sans se connaître, travaillent ensemble, sans jamais se marcher sur les pieds.
Zamanski, de sa façon lente et systématique, découvre le « grand truc » qui liait un vaste monde de malfaiteurs internationaux tandis que Bertin junior, de façon ultrarapide, tout à fait incohérente et dangereuse aux autres et à soi-même, découvre le reste, jusqu’à rencontrer les « maîtres chanteurs » et les assassins.
Et voilà le coup de génie de l’auteur, par rapport aux romans policiers américains et aux récents polars français. Jean-Claude, fils méprisé de Philippe Bertin, ne songeant pas à aller à la police avec la prétention de tout résoudre en solitaire, ressemble à Philippe Marlowe, donc on ne doit pas s’étonner si le parcours qu’il suit est enfin plein de cadavres. D’un côté, il ne veut pas endommager son père, qui sinon finirait en prison. De l’autre, quand il était gosse, son père lui avait appris à tirer. Et, lors de sa rencontre avec Jessica Dunan, ancienne maîtresse de son père, toute l’histoire se déclenche : « — Et le chantage organisé ? C’est dégueulasse ! [avait dit Jean-Claude, au moment de la vérité.] — C’est même pas de lui ! Ça t’étonne, hein ? C’est moi qui ai eu l’idée. [lui avait répondu Jessica Duncan.] »
Ensuite, un crescendo de violence l’obligera à réagir. Mais il ne sera pas capable de s’arrêter, d’affronter un jugement, de mettre son flingue dans un tiroir et, surtout, de renoncer au fric.
Ce sera à la fin du roman, avec le dénouement de la vérité, que le rôle de Philippe Marlowe reviendra à Richard Zamanski. Car Jean-Claude Bertin, au moment donné, a cessé d’être le remplaçant d’un agent désinvolte pour devenir un criminel et Zamanski, dans la logique de cette histoire serrée et sans répit, se révèle finalement le responsable moral de toutes ces morts qu’il n’a même pas essayé d’empêcher.
Il faut d’ailleurs considérer qu’ici, comme dans les romans de Chandler, Zamanski agit contre les décisions de ses supérieurs. Lui aussi est un remplaçant. Il se charge de faire à son compte le bien qu’aucune police ne ferait jamais sur terre, tandis que Bertin « junior », le remplaçant qui continue et achève le mal entrepris par Bertin « senior », l’aidera sans le savoir jusqu’au bout.
Il faudrait préciser le rôle des autres personnages, dont quelques-uns se figent dans la mémoire du lecteur de façon très positive. D’abord Lolo, c’est-à-dire Laurence Fuzier, le lieutenant de Zamanski qui dès le début le pousse à la lutte. Ensuite : Véra Trahner, un fantôme bienveillant qui voltige sur la tête du flic ; Jacqueline Bissel (pour ne pas dire Bisset) qui est juste sur la frontière dont on a parlé et peut donc donner beaucoup de suggestions à l’enquêteur distrait et rêveur ; Robert Vautier, ancien commissaire de police à la retraite, associé de Philippe Bertin-Bertier dans son agence d’investigation privée, qui s’était arrêté lui aussi sur le bord du gouffre sans s’y jeter. Dans le portrait de ce dernier personnage, on profite d’ailleurs d’une très belle description, apparemment oisive : un train électrique frôlant la perfection, avec tous ces particuliers de la vie de tous les jours — et même des amoureux sur les bancs publics —, que Vautier entretenait avec un soin tout à fait particulier.
Tous les 25 commencements des chapitres de ce livre généreux et sublime sont eux aussi très beaux. Je vous cite, à titre d’exemple, les premières lignes du chapitre 17 : « Sur la falaise que longe un chemin, le chemin douanier évidemment, parmi les yeuses soumises au vent, c’est un petit bâtiment administratif fin XIXe, semblable à une école de village. Au-dessus de la porte d’entrée, il y a un pignon sur lequel flottent les trois couleurs. »
Une merveilleuse curiosité pour les architectures et les paysages entre Landes, Charente et Belgique, qui changent au milieu d’une singulaire monotonie. Toujours au moins deux niveaux de lecture, deux mondes en lutte entre eux : les parcours terrestres des bagnoles plus ou moins luxueuses de Zamanski et de Bertin Junior et le parcours maritime de ce Sealion, lion de la mer, qui sortant des eaux territoriales gagne toujours l’impunité…

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En se plongeant dans ce monde abîmé qui risque d’un moment à l’autre de devenir complice envieux et pas toujours inconscient de crimes de plus en plus effrayants, Alain Wagneur nous indique une route difficile et périlleuse, mais enfin l’unique possible si l’on veut sauver la société humaine et sa culture : éviter d’abord toute complicité visant à s’approprier de l’argent et du pouvoir de façon malhonnête ; se soustraire au chantage ; ne pas hésiter lorsqu’on peut dire ce qu’on sait et faire ça publiquement. C’est drôle et exaltant aussi de retrouver tout cela dans un livre qui semblait d’abord raconter de façon objective un monde qui va « hériter » de la société américaine de nos jours l’aspect le plus dégoûtant ; un livre qui nous décrit, par contre, un monde qui résiste : la France des bonnes valeurs qui pourtant existe !
Un roman passionnant et très bien écrit, savamment structuré, soulagé aussi par une charmante multitude de petites transgressions. Un « polar » qui devient « roman » avant de redevenir « polar », comme une vague qui se cogne et se retire depuis.

Giovanni Merloni

(1) Quand j’avais écrit ce commentaire, on était encore loin du scandale de l’hôtel Sofitel à New York et de successives révélations et procès autour des rencontres près du Carlton de Lille ayant comme protagoniste Dominique Strauss Kahn. Au-delà de tout jugement personnel, cela nous a obligés à voir et entendre jusqu’à quel point l’argent et le pouvoir peuvent conduire les hommes. Dans la « fiction » de ce roman « prémonitoire », tout cela est raconté en avance, avec presque les mêmes détails que les successives téléréalités nous ont confirmés un à un par le menu.

G.M.