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L’affreux cauchemar d’une nuit de mai

Je venais juste de me sauver d’un de mes cauchemars claustrophobes… qui me touchent chaque fois que j’excède dans la consommation d’aubergines. Tout d’un coup, sans aucune transition, je tombe dans un piège, une espèce de complot à mon intention. Je me trouve contraint à subir une corvée totalement insensée qui ne me regarde pas. Tout a commencé par ces deux tapis enveloppés dans des journaux que quelqu’un avait brusquement descendus de la soupente d’un appartement où j’étais hébergé… lors d’un voyage sans queue ni tête où je m’étais chargé d’accompagner un de mes enfants… En fait, la chute de ces deux rouleaux m’avait jeté dans un effroi épouvantable. Car ces encombres, m’empêchant de sortir de l’étroit couloir au milieu des étagères, m’avaient inculqué l’idée, totalement infondée, peut-être, que dans les deux enveloppes, au lieu des tapis, il y avait des cadavres féminins ! J’essayai alors de protester avec mon patron, ressemblant comme une goutte d’eau à mon chef de bureau du temps de Bologne (un homme tranquille, celui-là)… tandis que celui-ci n’avait pas envie de discuter : je devais absolument le débarrasser de ces encombrements, car « à son tour » il avait promis cela à quelqu’un d’autre… À son tour ? J’aurais voulu m’indigner, protester. Rien à faire, j’étais seul. Mon fils n’était plus là. Dans mon cerveau obscurci, une seule phrase allait et venait, inexorable : dès que j’avais accepté la première fois, ce pénible transport rentrait désormais dans mes obligations. Un boulot de fossoyeur qu’on aurait pu prendre pour assassin ! Mais… je ne pouvais pas revenir en arrière. Dans le rêve, l’obsession faisait des tours répétitifs, car mon cerveau terrifié n’était pas capable de résoudre les problèmes pratiques qui s’accumulaient : où est ma bagnole presque abandonnée ? Elle serait adaptée pour ce genre de travail… mais est-ce qu’elle partira ? Oui, mon fils était à côté de moi, avec la clé anglaise pour visser la batterie au moteur… Mais, comment faire après ?

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Heureusement, je me suis réveillé… Ou du moins, je l’ai cru. Un halo autour de la fenêtre me soulageait : j’étais « hors danger »… Je me suis mis tout de suite à taper sur un clavier aveugle le récit des étapes de ce cauchemar horrible. En écrivant, j’ai plongé dans une réalité encore plus absurde et inquiétante, dans son évidence diabolique, que celle rêvée. Ne sommes-nous pas — tous sans distinction — contrôlés ? Tandis que nous tapons sur le clavier la liste de nos courses, cela voyage dans un nuage et quelques-uns (même les sapeurs pompiers ou la police) pourraient s’amuser à lire et nous demander un jour, d’un ton menaçant : « pourquoi hier, dix minutes avant la fermeture de Franprix, avez-vous acheté les aubergines que vous n’aimez pas ? »

Giovanni Merloni