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001B_chimère meilleure 180

Giovanni Merloni, La chimère jaune, 2015

Elle me manque (1)

Elle me manque, la demoiselle
littéraire et romanesque,
cette élégante hirondelle
dont Leopardi fit la fresque.

Elles me manquent, elles aussi,
ces dames belles pleines de soucis
dont les lecteurs avaient envie.

Elle me manque, la grisette
qu’on conçut, pauvre fillette
en poésie ou en éprouvette,
obligée sans autre enquête
de poursuivre, même si inquiète,
deux jumeaux dans la poussette
de la crèche à la chambrette.

Ils me manquent sinon
les « oui » ou les « non »
de la pauvre Manon,
héritière d’un forgeron.
(Avant de proférer un juron,
elle va peindre bien sûr de marron
ses belles lèvres de Junon.)

Il me manque le jour de fête
le manège dans la tête
d’une épouse analphabète
sauvage comme une bête
qui signerait, sans enquêtes,
comme un trait d’arbalète,
la pendaison du poète
au bout d’une journée malhonnête.

Personne ne s’aperçoit du soir qui tombe.

Il me manque le village
frôlé un jour dans un voyage
qui ne fut qu’un bref hommage
au poète triste et sage
obnubilé par des mirages.
(Le square est un trou noir
où des garçons sans espoir
jouent au foot sur le trottoir
en bas du manoir.)

Personne ne s’aperçoit des amies
revenant de leur journée infinie
pour tenir le pari
de renouer avec leur mari
désormais parti.

Personne ne s’aperçoit des amants
péniblement revenants
d’un pas lourd et inconstant
dans leur nid sans diamants.

Il me manque, le samedi,
ce village perdu de comédie
où rarement le Paradis
se changeait, pendant la nuit,
en Enfer inouï :
toi, la pêcheuse hardie,
moi, le poisson englouti,
prisonniers abasourdis
d’un aquarium maudit.

Elle me manque
peut-être, pardi
une certaine Italie.

Giovanni Merloni

(1) Petite désacralisation du « Samedi du village » (« Il sabato del villaggio ») de Giacomo Leopardi (1798-1837) et de sa ville natale, Recanati, où l’on peut visiter son manoir-musée.

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