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« Il personale è politico »

Je suis le premier à m’étonner en découvrant, dans les plis de mes anciens poèmes d’amour, des traces, claires ou contradictoires, d’un discours politique.
Je demeure stupéfait aussi de ce malaise m’amenant à des analyses lucides, dans la réalité où je vivais, autour des signaux pourtant évidents d’involution, du manque de cohérence et de ténacité de la part de ceux qui avaient sincèrement voulu le changement et l’accomplissement de la démocratie en Italie.
Comment était-ce possible, en 1975-1976, à Bologne ? Dans le moment glorieux où le parti communiste italien touchait de formidables résultats aux élections régionales et politiques ? Voir le noir dans le rouge d’autant d’espérances réveillées ?
Était-ce l’amour, avec ses hauts et ses bas inévitables, qui me rendait particulièrement pessimiste ? De quels « étranges maîtres » parlais-je ?
Non certainement des gens que j’estimais et d’ailleurs fréquentais comme des pères et des frères. Mais je ressentais, même dans notre île heureuse, l’écho d’un monde qui tournait mal, d’une démocratie imparfaite et toujours menacée…
D’ailleurs, c’est en 1975 que nous avons dû pâtir la disparition, violente, de Pier Paolo Pasolini, un homme qui avait eu le courage de dire en contre-courant des choses très incommodes qui se sont révélées terriblement vraies…
J’avais déjà, il me semble, le pressentiment de ce qu’il allait bientôt arriver. À commencer par l’homicide d’Aldo Moro, la bombe à la gare de Bologne, la grave corruption qui aurait marqué l’épilogue d’une phase politique qui tournait autour de la Démocratie chrétienne et du parti socialiste, jusqu’à l’arrivée de Silvio Berlusconi et de ses partenaires de la Ligue du Nord…
On disait, dans cette époque révolue « il personale è politico » : tout ce qui touche la vie de chacun ne peut pas rester renfermé dans une chambre close, et vice versa. Car chacun de nous a toujours affaire avec la vie des autres, la collectivité, la politique.
On nous avait autorisés peut-être à aimer de façon plus libre qu’auparavant, mais par la suite on nous a enlevé, jour après jour, le droit de parler, de dialoguer, de participer à une discussion constructive. Dans le moment précis où l’Italie commençait à devenir un pays libre, elle en a été détournée en échange d’une fausse liberté basée sur l’argent et sur l’égoïsme institutionnalisé. Un pays « dérangé ».
G.M.

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

La meilleure école

I
On nous a fait croire
que c’était la meilleure école
que vivre sans déboires
au milieu des lianes et des serpents
d’une jungle carnivore.

On nous a appris
à placer notre voix
sur des notes sauvages.
On nous a inculqué
une langue sans adjectif
un dialecte sans accents
pour que nous ne soyons pas exclus
de la luxuriante kermesse
peuplée de souriantes princesses
enrubannées.

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Bien tôt
ces étranges maîtres
réunis en aparté
se sont équipés
de miroirs et colliers
autour d’un feu
ou d’un gouffre improvisé.

Bien tôt
ils ont rassemblé
leurs instruments de torture
leurs informations d’occasion.

Maintenant, ils le savent bien
comment se défaire
de tous ceux qui préfèrent
l’anti-rhétorique
incommode et insouciante
des mots estropiés,
des histoires inventées,
des voix incontrôlées,
des silences éloquents,
des gestes irrévérencieux.

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

II
Après la bataille,
l’abrupte colline
fut envahie par les boy-scouts
par les colonels à la retraite
par une pluie de billets
d’illusoires chasses
au trésor.

Après la défaite,
les femmes que nous avions aimées
firent semblant
qu’elles étaient des arbres
collés aux murs sans décors
d’appartements de banlieue.

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

III
En cette société dépourvue de sens
ce sera inutile espérer
d’événements légendaires.
Le parking de notre jeunesse
ne se frayera pas de chemins
à soumettre demain
à la roue de nos pas.

Et pourtant, malgré tout
je veux avoir vécu, je veux avoir lutté.

Et pourtant, nonobstant
mon esprit meurtri,
mon âme fichue,
mon corps blessé
je veux avoir aimé.

Giovanni Merloni

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TEXTE EN ITALIEN