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ASCANI Maurizio, BARBERA Luigi Maria (Mario), FIORE (Francesco Paolo), GERBINO Renato, MARCHITELLI Antonio, MERLONI Giovanni, MURATORE Giorgio, NATOLI Marina, SARACENO Andrea, QUADERNO N. UNO

Le personnel est-il vraiment politique ? Lettre à Giorgio Muratore

Cher Giorgio,
Chacun de nous, chacun de ceux « qui ont essayé de faire quelque chose » devrait expliquer où sont les racines, les causes profondes de son « indignation ».

Peut-être, au-delà des nombreuses affinités électives qui nous rapprochent comme des frères ou des cousins, nous n’avons pas les mêmes idiosyncrasies, les mêmes rages pour les mêmes offenses à l’œil ou à l’estomac, à l’esthétique et à la morale, je veux dire.

Peut-être, avec le temps, nos batailles respectives sont devenues plus ciblées, ou alors elles se trouvent forcément coincées dans des contextes plus étreints, différents et lointains l’un de l’autre.
 Certes, après un parcours commun, nos vies se sont séparées. Non seulement en raison de ma décision de partir à Bologne.
En fait, inaugurant une nouvelle vague d’architectes romains émigrants à Bologne et en Emilia-Romagna (dont faisaient partie, entre autres, Giuseppe Manacorda, Pier Camillo Beccaria, Marco Peticca, Edoardo Pregher, Maurizio Ascani et Gian Piero Rossi) deux ans depuis la fin des études universitaires j’avais décidé de franchir les Apennins pour couper le cordon ombilical avec Rome, aimée et haïe, tandis que tu as décidé de rester, de lutter, à Rome, dans cette même faculté d’architecture, offrant aux nouvelles générations un exemple lumineux de ce que veut dire transmettre démocratiquement et honnêtement le savoir ainsi que les expériences indispensables pour progresser dans un esprit de liberté.

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Moi, je fis le choix de l’urbanisme. De cette « chose » qu’à Rome, pendant nos études, nous regardions avec suspect, que nous critiquions même farouchement, comme la responsable principale de « l’absence de forme » de nos villes.

Si j’ouvre, avec circonspection — et crainte d’y trouver qui sait quoi — ce « livre », que nous voulions titrer « Droit à la ville », ce livre où nous avions déversé nos espoirs ainsi que nos frustrations, je m’aperçois d’emblée du fait que nous devrions justement partir de là si nous voulions faire une autocritique sincère, jusqu’au bout.

Rétrospectivement, et de façon synthétique, je vois notre expérience universitaire piégée par deux éléments primordiaux.

Le premier élément, bien sûr le plus important dans la « longue période », se relie au manque de générosité de la plupart de nos enseignants et assistants. Sans considérer les exceptions lumineuses, comme l’exemple de Maurizio Sacripanti, ou la ténacité d’Antonio Quistelli, ou alors le sérieux de Paolo Marconi et Vieri Quilici, par exemple.
À la base de tout, s’appuyant sur le douteux prétexte de l’excès d’inscriptions (1) une irréductible jalousie professionnelle s’installa chez les enseignants. Un manque de partage qui endommagea la plupart des futurs architectes de l’époque, exception faite pour une élite de privilégiés, qui pouvaient rentrer dans les « ateliers des maîtres » par le biais de formes de cooptation tout à fait discrétionnaires.

Donc, on n’a pas « voulu » enseigner les trucs du métier à la plupart des étudiants et futurs architectes. En même temps, on nous a indiqué ou proposé des buts trop vastes et difficiles à atteindre.

Je ne peux pas me souvenir de Ludovico Quaroni en dehors de sentiments d’affection et d’estime sincère. C’était un homme extraordinaire et charismatique qui savait transmettre de grandes suggestions. Sur sa bouche et dans ses gestes, le « town design » prenait vie jusqu’à s’imposer comme une chose tout à fait abordable. Mais comment est-il possible de concevoir le « town design », c’est-à-dire le dessin préliminaire et unitaire d’entières tranches d’une ville, tout en ignorant ou oubliant l’urbanisme ? Ignorant ou oubliant que d’êtres solitaires ne peuvent « tout résoudre » avec leur baguette magique, pourvu qu’ils la possèdent ?

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Le second facteur de dérangement, nous tomba dessus à peu près à mi-chemin de notre tourmentée « auto-formation ».
Il s’agit de l’explosion, avec le mouvement 1968, d’une dimension politique, aussi traînante que radicale, qui nous amena à remettre en discussion, à la vitesse de la foudre, la plupart de nos modestes certitudes.

Le phénomène de l’université « de masse », comme l’on disait alors, trouva dans ce qu’on appelait la « contestation » une espèce de faux allié.
Si l’université devait se charger d’un changement quantitatif dans le rapport entre professeurs et étudiants et bien sûr aussi pour ce qui concerne les méthodes de formation et de préparation professionnelles, le « mouvement » prêchait une rupture verticale et définitive avec le « système », poussant bien au-delà de l’hypothèse de la lutte à l’autoritarisme, un ennemi réel celui-ci, là où se cachaient des réalités obscurantistes, élitaires et antidémocratiques de l’école et des institutions culturelles. 
Comme Pasolini même l’avait remarqué, au lendemain de la « bataille » de Valle Giulia, dans son poème « Il PCI ai giovani » dans ce mouvement il n’y avait rien de révolutionnaire.
Au lieu de « tuer le père » et assumer jusqu’au bout de vraies responsabilités, on lui a enlevé le statut formel, quitte à profiter de son statut réel pour exploiter jusqu’au fond du puits tous les privilèges et les avantages possibles.

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En ce 1968 désormais révolu, tu te souviens, peut-être, que je pris une fois la parole, dans l’amphi comblé de gens. Pour dire, sous le regard sarcastique de Sergio Petruccioli, que nous aurions pu et dû profiter d’une grande occasion.
Je me souviens que nos camarades étaient muets, qu’ils m’écoutaient très attentivement, même si j’étais fort timide et que je m’exprimais péniblement, par saccades : il fallait utiliser notre provisoire « pouvoir », ce pouvoir de l’imagination dont le ’68 nous faisait don, pour nous exprimer, pour nous asseoir « autour d’une table » avec les professeurs et les assistants. Pour essayer de comprendre, avec eux, ce qui ne marchait pas dans notre faculté en piteux état, pour essayer de donner vie à une didactique et à une recherche plus cohérentes vis-à-vis de l’exigence d’une maîtrise dans notre métier de futurs architectes. Une maîtrise qu’on ne pouvait pas voir séparée de la vie réelle, donc d’une conception démocratique du travail de l’architecte dans la société.
On n’utilisait pas, de ces temps révolus, le mot « transparence ». Pour cela nous avons dû attendre l’arrivée, tardive hélas, de cet homme illuminé et généreux qui était Michail Gorbaciov, avec sa « pérestroïka ». Et pourtant, j’en suis sûr et certain, dans mon intervention timide, je pensais surtout à la transparence.

Si tu étais là, peut-être te souviens-tu que mon invitation au concret ainsi qu’à l’honnêteté des rapports fut interprétée comme une « action dérangeante ». Sergio Petruccioli m’attaqua, en disant dans la substance que je n’avais pas le droit de parler, puisque je n’avais pas participé à toutes les actions et réunions du mouvement des étudiants, donc je ne savais même pas de quoi je parlais.
En vérité, ce leader indiscutable du mouvement dans notre faculté était assez inquiet, puisque tout de suite après il alluma un magnétophone, à plein volume, qui obligea l’assistance à écouter la voix souffrante d’Oreste Scalzone.
Ce dernier avait risqué de mourir au cours d’une très récente manifestation en face de la faculté de Droit, ayant été frappé violemment sur le dos par un banc d’école qu’un étudiant d’extrême droite avait jeté depuis une fenêtre. Un épisode bien sûr très douloureux, qui ramène à ma mémoire le climat spectral de cette journée qu’on ne pouvait imaginer plus absurde et tragique.

Ce qui reste pour moi et pour ceux qui peut-être s’en souviennent, pendant cette assemblée, on fit taire ma bonne volonté en la ridiculisant.
Je ne cessai pour autant de suivre moi-même et je m’aperçus d’ailleurs que je n’étais pas le seul à voir ainsi les choses.
Renato Nicolini, par exemple, fut toujours très lucide sur ce point-là, jusqu’à réaliser lui-même, quand il en eut la possibilité, dix ans plus tard, le vrai renversement auquel beaucoup d’entre nous s’attendaient. Même dans l’hypothèse « éphémère » de l’Été romain, avec son idée d’une culture pour le peuple (2) Nicolini a montré concrètement l’exemple de la voie juste qu’on aurait dû suivre davantage.

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Donc, foudroyés sur la route de Damas par ce « beau moment » de 1968, nous avons tous conclu nos études universitaires dans la condition la moins sereine possible. En sortant, nous avons trouvé devant nous, en cette Rome incapable de devenir capitale d’Italie, un monde extérieur en fuite, où l’autoritarisme idiot cédait la place à une bureaucratie de plus en plus taquine.
Dans notre for intérieur, une petite voix, une étrange obstination et presque une volonté nous contraignaient à résister, à chercher coûte que coûte une voie, pour nous, pour les autres et peut-être pour le reste du monde aussi.
Mais, en y revenant avec le regard et l’expérience d’aujourd’hui, il faut l’admettre : de ces temps-là, il y avait déjà tous les germes de la dégénération future.

Giovanni Merloni

(1) Avec notre génération, appelée pour cause la « classe des baby boomers », il y eut, chose tout à fait inattendue, l’inscription de 500 étudiants à la première année d’architecture !

(2) « panem et circenses » disait-il, tout en prônant une culture de haut niveau, intelligente, ambitieuse, insérée dans le contexte européen.

(Continue)

TEXTE EN ITALIEN