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001_stara 03 002 180 Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

L’esprit du contexte et le rôle de la langue dans les romans de Valère Staraselski

J’ai toujours considéré les marionnettes — ou les pantins et les poupées, déguisées selon la mode d’une époque révolue, par exemple les « pupi » siciliens et les masques vénitiens et napolitains — comme quelque chose de « stucchevole », à la saveur écœurante, à l’aspect mièvre. Ou alors je les vois comme des objets qui entrent dans notre vie de collectionneurs ou tout simplement de rêveurs ayant besoin de toucher notre fétiche en miniature, notre jouet personnel auquel nous donnons une fois la parole dans un théâtre pour les enfants de tous les âges.
Les marionnettes vénitiennes, habillées à la mode du XVIIIe siècle évoquent pour moi le théâtre de Goldoni, cette merveille à moitié incompréhensible pour tous ceux qui ne parlent pas cette langue-là, aussi charmante et riche d’éclats. Sinon je songe au théâtre de Marivaux, au jeu de l’amour et du hasard, aux histoires aussi emblématiques que figées, qui demeurent forcément éloignées et étrangères, ou bien ressuscitent pour un seul jour sur des tréteaux tout à fait éphémères.
Au contraire, quand j’ai découvert le « Mozart italien » de Così fan tutte ou des Noces de Figaro (empruntées ces dernières directement au laboratoire parisien), j’ai finalement vu le Siècle des Lumières s’approcher de moi, me convoquant dans ses rues et ses salons pour me faire savourer, comme il arrivait chaque matin à Georges de Coursault, un bol de chocolat chaud fumant en me laissant libre de respirer cette atmosphère unique.
Voilà, tout cela pour dire combien la langue peut se révéler le principal facteur de rapprochement dans nos échanges avec le passé… d’autant plus que, heureusement, les langues circulant en Europe à l’époque de Voltaire, Mozart et Da Ponte (et aussi de Giacomo Casanova) étaient des langues extrêmement dépouillées, de moins en moins rhétoriques et baroques.
Dans son « histoire française » Valère Staraselski brise l’écran qui d’habitude sépare ce passé révolu de notre sensibilité contemporaine. Cela, grâce au choix stratégique d’une langue qui nous parle — qui nous écoute même —, grâce à sa façon unique de s’imprégner jusqu’au bout de l’esprit du XVIIIe siècle, de se caler dans le contexte de cette époque ou, pour mieux le dire, dans les multiples contextes qui font la réalité parisienne saisie dans son flux quotidien. Une réalité d’ailleurs fort dialectique et souvent conflictuelle.
Évidemment, une telle maitrise est le résultat d’une très longue et assidue fréquentation, de la part de Valère Staraselski, de ces immenses personnages qui s’appellent Diderot, Robespierre, Voltaire, Rousseau, et cetera, mais aussi d’une infinité de documents et d’œuvres d’art qui lui sont devenus tellement familiers qu’il les partage tout à fait naturellement.
Toujours est-il que tous ces dons et talents poétiques n’aboutiraient pas à de telles merveilles de naturel et d’équilibre s’il n’y avait pas cette générosité, cette vocation à la transmission. Si tout cela ne faisait qu’un avec son indéfectible enthousiasme envers ce monde qui ressuscite debout, vivant, prêt à parler… sans aucune colle ou patine de vieille poupée de carton-pâte.

002a_stara 03 004 180 Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

Pour ceux qui ont envie de continuer à le suivre, le journal du jeune écrivain Georges de Coursault devient de plus en plus passionnant, au fur et à mesure que le récit de Marc-Antoine Doudeauville s’approche de la fameuse année 1789.
Jusque du premier jour, le jeune écrivain écoute avec un intérêt sincère le récit de son hôte. Ensuite, petit à petit, il s’affectionne à cet avocat mal fichu et pourtant de plus en plus vivant et passionné, jusqu’à s’identifier en lui dans un rêve prémonitoire : convaincu d’être devenu Doudeauville et se trouvant guéri, il monte sur un carrosse qui pourtant ne veut pas l’emmener à l’Hôtel Dieu ou à la Pitié, mais à l’hôpital Saint-Valère… Même si cela peut bien être une pure coïncidence de prénoms, on est portés ici à déduire que Georges de Coursault, tout en acceptant de partager sans réserve les responsabilités de Doudeauville, en ajoutant sa propre signature au témoignage de celui-ci, se refuse à l’idée de devoir s’identifier aussi à Valère… Staraselski, l’auteur du livre. Cela serait trop engageant pour lui !
En se souvenant de cette ancienne « succursale » de l’Hôtel Dieu, l’auteur du roman nous dévoile donc le critère qu’il a adopté pour intégrer ses personnages dans la vie réelle du XVIIIe siècle, sans pour autant renoncer aux inévitables va-et-vient entre l’époque du roman et l’actualité de nos jours.
Dans la poésie, soient-ils des vers lyriques les plus passionnés et personnels, l’auteur doit forcément se servir de métaphores pour exprimer jusqu’au bout ses sentiments et ses pulsions. Ou alors a-t-il besoin de personnages fictifs, auxquels s’adresser en les transformant en des figures-écrans (derrière lesquelles se cachent toujours des figures réelles).
Dans le roman, où l’auteur entre toujours en jeu, il faut créer un filtre, embauchant un passeur, un interprète, des figures étrangères et non concernées qui puissent raconter de façon le plus possible objective et décalée la même histoire que l’auteur raconterait peut-être de façon trop explicitée ou partisane…
Dans « Une histoire française », à travers les deux voix narratives, Valère Staraselski crée aussi deux filtres éloignant le roman de lui-même. Coursault, « courant et sautant » de son logis de la rue Saint-Sauveur jusqu’à la maison rue de Nevers de Marc-Antoine Doudeauville, se charge de voir et décrire le Paris qu’il traverse dans ce mois de janvier 1789. Dans l’impossibilité de sortir de son immobilité, Doudeauville se charge quant à lui de voir et décrire le Paris des années jusque-là écoulées tandis que Coursault, nouveau-né ou enfant-adolescent, vivait encore en province. Donc, le récit de l’avocat intègre les connaissances encore incomplètes que le jeune écrivain peut vanter de Paris, tandis que ce dernier représente pour son hôte quelqu’un qui lui amène chaque matin un écho vivant du monde extérieur.
Si Doudeauville est l’alter ego « humain » de l’auteur, son interlocuteur privilégié, incarnant de toute évidence les passions que nous retrouvons dans d’autres romans de Staraselski, en particulier dans son premier texte, « Dans la folie d’une colère très juste », Coursault est son alter ego « littéraire », son disciple.

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Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

Tandis que ces deux « personnages-filtres » se chargent de la descente sur les lieux d’où lui renvoyer leurs reportages (comme le faisaient Lucas ou Janvier avec Maigret), l’auteur en personne se charge souvent d’intervenir dans le récit de l’un et dans le journal l’autre. Car le but primordial de son travail d’écrivain et d’essayiste engagé est enfin celui de transmettre efficacement au lecteur contemporain le véritable sens de ce plongeon dans le passé.
Je découvre en fait, dans certaines réflexions « politiques » particulièrement fouillées de l’avocat Doudeauville et dans les suggestions tous azimuts de son ami Maisonseule, un ultérieur niveau d’expression narrative. Car, au-delà de leur clairvoyance, ni Doudeauville ni Maisonseule ne seraient pas en condition de faire, en janvier 1789, un bilan rétroactif de ces vingt-trois années précédant la Révolution française, pour en transmettre les plus évidents facteurs de crise. D’ailleurs, Valère Staraselski juge cela indispensable, non seulement pour que les lecteurs contemporains y retrouvent les raisons de la « rupture » dans le long et fécond dialogue entre le peuple français et son roi, mais aussi pour qu’ils interprètent correctement la dialectique entre la transformation-involution de la monarchie et les effets évidents des idéologies philosophiques et politiques nouvelles.
Je trouve très originale l’adoption d’une telle perspective historique. Car ce roman, comme la plupart des romans de cet auteur, ne se borne pas à la mise en scène de l’histoire racontée selon les trois unités — de temps, de lieu et d’action —, mais répond aussi au but d’offrir au lecteur tous les éléments pour mettre en relation cette histoire racontée avec tout ce qui est arrivé par la suite : voilà que l’auteur s’autorise, et nous autorise aussi, à regarder cette « histoire française » avec le regard critique d’un œil contemporain.
Valère Staraselski réussit de façon superbe à nous transformer en concitoyens des deux personnages-narrateurs en nous donnant donc la sensation magique d’être là, à Paris, du temps de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Au-delà de la fiction narrative dont on a jusqu’ici parlé, cela dépend surtout de deux éléments caractéristiques de son écriture tout à fait originale : d’un côté l’attitude spécifique à ressentir de façon extraordinaire « l’esprit du contexte », de l’autre de travailler en profondeur sur la langue.

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux

La représentation du contexte historique et politique assume un rôle central, primordial même, dans la plupart des romans de Valère Staraselski. Selon sa vision théâtrale des vicissitudes humaines et sociales, le contexte entourant les personnages et leurs mondes doit vivre comme un contexte réel, avec les mêmes caractéristiques physiques, météorologiques, avec les mêmes odeurs et saveurs qu’on pouvait retrouver dans un quotidien constellé de carrosses, de chevaux, de chars et charrettes, de perruques et d’outils domestiques tout à fait différents par rapport à aujourd’hui. Valère Staraselski ressent l’esprit du contexte d’une façon très profonde : cela l’amène à une description rapide et en même temps précise, riche en particuliers. Si son premier repère était tout probablement Honoré de Balzac, les réalisateurs plus adaptés pour la transposition cinématographique de ses romans seraient à mon avis Éric Rohmer ou Bertrand Tavernier
Mais Valère Staraselski se donne aussi, comme on a pu le constater dans la plupart de ses romans, la contrainte de la langue. Si dans « Le maître du jardin », par exemple, le lecteur est plongé dans une langue française ondoyante et légèrement baroque, empruntée à la langue des poètes et des gens de lettres du XVIIe siècle, dans « Une histoire française » la langue qui nous arrive du XVIIIe siècle au couchant est une langue essentielle, souple, sans trop de tournures. Parce que les philosophes s’efforçaient de parler et d’écrire dans une langue assez limpide et compréhensible et que l’avocat Doudeauville et son ami Maisonseule sont aussi des hommes simples et concrets, particulièrement doués dans cet art de parler en public où la phrase élégante, codifiée, se mêle avec désinvolture aux expressions orales de la vie parisienne.
Il s’agit d’une langue littéraire réinventée, que Valère Staraselski maîtrise avec décision et poésie. Voilà, sinon une piste, des suggestions à suivre pour faire vous-mêmes de tels miracles. Allez-y !

Giovanni Merloni

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Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

Le journal de Georges de Coursault (deuxième partie) : une histoire française de Valère Staraselski

Mercredi 7 janvier 1789
Au petit matin, ouvrant les yeux, je n’osais quitter ma couche alors que mon esprit m’ordonnait de raviver au plus vite les braises gisant dans la cendre grise. De la cheminée. Je m’assoupis un peu quand je songeai tout à coup à ceux qui avaient passé la nuit dehors : rendu déterminé par cette pensée brutale, je m’arrachai à défaire une falourde. Après quelques minutes, une flambée bien franche réchauffait l’air glacial de la pièce. Ce qui me permit de faire ma toilette puis de me raser. Ce matin-là, je n’entendis rien et je ne croisai âme qui vive dans l’escalier. Il était trop tôt.
C’est enfoui dans ma pelisse que je traversais Paris à pied, filant par les rues où les êtres, hommes ou bêtes, passaient comme des ombres tant il gelait à pierre fendre…
(Pages 275-276)

[années évoquées : 1776-1779]

Soit fatigue due à une tension trop forte, soit début de refroidissement mais, ne me sentant pas très bien, je m’avais ai, cette fin de matinée-là, de solliciter ouvertement M. Doudeauville afin que nous nous en tenions là pour ce jour. Puis j’osais la requête d’être raccompagné en voiture. Mon hôte appela Baptiste qui aussitôt se présenta et écouta son maître le prier de bien vouloir préparer la vinaigrette afin de me conduire rue Saint-Sauveur. Avant que je parte, Marc-Antoine Doudeauville m’annonça que le lendemain matin Baptiste viendrait me chercher à neuf heures. Je remerciai, priai qu’on m’excusât et me retirai. Voyant mon état, Baptiste me proposa une tisane de sa confection à laquelle il avait mélangé du miel. J’acceptai. Il me fait patienter dans la cuisine où il me coupa de la brioche. La tisane était brûlante avec un arrière-goût de thym. Son absorption me fit transpirer aussitôt en abondance. Une fois chez moi, je me mis au lit et je m’endormais jusqu’au soir.
Vers huit heures, je me levai submergé d’une torpeur fiévreuse, j’allumai ma chandelle pour avaler une assiette de soupe, arrosée d’un verre de vin puis d’un second. Ensuite, je me frottai le corps d’un linge frais afin de me débarrasser de mes suées et changeai de chemise en même temps que le drap de mon lit. Je me recouchai et, attrapant une gousse d’ail, je me mis en besogne de la croquer en entier afin de me nettoyer le sang. Par la fenêtre, avant de fermer l’œil, j’aperçois un merveilleux croissant de lune qui brillait de façon intense dans la nuit. Je songeai que, au même moment, M. Doudeauville l’observait peut-être aussi, depuis son lit. Dehors, il gelait à perdre fendre. L’ail me brûlait la bouche. Je dormais jusqu’au lendemain matin.
(Pages 367-368)

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux

Jeudi 8 janvier 1789
Je parle depuis, comment nommer… appeler cela… disons un endroit dont personne, hormis Dieu, ne connaît ni l’origine ni peut-être la fin et qu’on appelle la vie. Je parle depuis un lieu aussi étrange que donné, semblable à un grand orme remué par le vent d’été, à un porte-falot qu’on croise dans la nuit, rue de Vieille-Draperie, pareil à un appartement éclairé par la faible lueur d’une femme par-dessus son épaule nue que parsèment des taches de son, gai et joyeux comme ces enfants qui chantent sans fin Le Bon Roi Dagobert sur le pont au Change, triste et pesant comme le remords qui vous mord et déchire sans fin le sommeil tant attendu de la pleine nuit, entêtant et émouvant comme le lever du soleil chaque matin sur les toits de Paris. Je parle depuis un long rêve recommencé dont seule la mort peut me réveiller et un jour me réveillera. Mais pour l’heure, en dépit de tout le mystère de vivre, mon métier est d’écrire, plume d’oie et encrier. Et c’est du reste pour cette raison que M. Doudeauville a fait appel à moi. Alors j’écris… Ce bruit… Ce craquement… ce tintement… Mon horloge ! Elle vient de sonner huit heures et je suis encore au lit. Je dormais. Et ces bruits de cognement, ces gémissements : le jeune couple d’à côté qui remet ça dès le matin ! Fichtre, quel froid… Vivement les beaux jours ! Il est grand temps que je quitte ma couche pour le lever. Broaouh, quel froid ! Où est la tinette…
(Pages 369-370)

[années évoquées : 1780-1782]

Ce jour du 8 janvier 1789, je quittai Marc-Antoine Doudeauville à quatre heures de l’après-midi, littéralement affamé. C’était signe que la bonne santé m’était revenue ! En sortant, je constatais qu’il tombait une espèce de givre qui devenait aussitôt verglas. Je croisai des portefaix et des marchandes à qui on distribuait du café au lait : le breuvage était réchauffé dans des fontaines de fer blanc et servi dans de grandes tasses de faïence. Dans le froid, l’haleine des buveurs se mêlait à la vapeur du café chaud. La bonne odeur du breuvage agit sur mes papilles gustatives et accentua ma fringale. Je n’y tenais plus. Passé le Pont-Neuf, j’entrais dans la première gargote venue où je commandai du cervelas puis une livre de tripes que j’arrosai de preniac. Au sortir de manger, il était nuit.
(Pages 422-423)

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Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

Vendredi 9 janvier 1789
Lorsque l’horloge de l’église Saint-Sauveur vint à frapper neuf coups, je m’étais levé d’un bond pour me chausser, enfiler ma pelisse, coiffer ma perruque, mettre mon tricorne et pousser la porte de mon logement. Dans l’instant où j’étais sur le palier, le bruit d’un lit qui remue m’indiqua que, dans le logis d’à côté, mes jeunes voisins, que j’avais dû réveiller, étaient en train de se donner l’un à l’autre. Excellent moyen pour se réchauffer, songeai-je alors, sans doute pour faire taire mon émotion naissante. Au bas de l’escalier, que je descendis avec prudence et concentration car j’étais encore mal réveillé, j’entendis tout à coup des éclats de voix venant de la loge de Mme Bretonneau. Souvent, la concierge se querellait avec son mari. Passant devant sa porte, j’avais distingué sa voix reconnaissable entre toutes, qui lançait cette insulte suprême : « Je te méprise comme un verre d’eau ! » Aucune réponse n’était venue…
(Pages 426-427)

[années évoquées : 1783-1785]

Pour ce jour, Marc-Antoine Doudeauville en avait fini. Nous nous saluâmes et l’avocat me proposa de nous retrouver le lendemain, samedi. Il essaierait — m’assura-t-il — de me dicter ce qu’il lui restait à dire. À la demande de mon hôte, Baptiste me raccompagna en vinaigrette jusqu’à la rue Saint-Sauveur où dès mon arrivée je commandai chez la femme Bretonneau, de quoi me restaurer très sérieusement.
(Pages 498-499)

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux

Samedi 10 janvier 1789
J’ai mis du temps à distinguer non pas le vrai du faux, mais l’état d’éveil de celui du sommeil. En vérité, durant la réalité du sommeil, celle intense et extrême des rêves, j’étais devenu Marc-Antoine Doudeauville. Cela m’est arrivé, à moi. Mon déplacement d’identité me paraissait alors non pas naturel, mais entendu. Tout à fait ! Croyant, ainsi qu’il arrive parfois lorsqu’on rêve, même réveillé en totalité, j’avais alors acquis la certitude d’être la personne de Marc-Antoine Doudeauville ! D’abord, me trouvant dans un véhicule, je pestais en une éloquence peu châtiée contre le voiturier qui, je ne sais pourquoi, me conduisait à l’hôpital Saint-Valère. J’avais beau lui crier que Saint-Valère se trouvait à l’ouest, à proximité de l’hôtel royal des Invalides et que je voulais aller, moi, à l’Hôtel Dieu ou à la Pitié, et non à Saint-Valère, à la fin des fins, rien n’y faisait ! Cette bourrique de cocher poursuivait son chemin comme si j’avais été un stère de rondins. Et dans le prolongement du rêve, je traversais l’air glacé de mon logis et je pensais tout à coup : tiens, je ne suis plus cloué au lit par cette mauvaise chute faite dans le chemin de Belleville, je marche ! J’étais Marc-Antoine Doudeauville… Mon rêve eut une fin : des cris de postillons s’invectivant qui montaient de la rue me tirèrent du sommeil. Je me dressai alors et m’activai par habitude, me faisant l’effet d’un somnambule. C’est en ranimant le feu, à croupetons devant la cheminée, grelottant de froid, que peu à peu l’impression du rêve s’évanouit et que mon identité me réintégra. Les flammes s’élevant après que j’eus soufflé à répétition sur les braises, je m’entendis à ce moment-là articuler mon nom puis énoncer mon âge. Oui, j’étais bien moi, Georges de Coursault, né à Gracay en Berry ! Et j’avais dix-huit ans, et non l’âge de M. Doudeauville….
(Pages 501-502)

…Lorsque j’arrivai rue de Nevers, j’aperçus dans l’entrée un homme de forte corpulence. Je le considérai tout à coup. Une aimable physionomie, une expression avenante peinte sur son visage., un beau profil, du maintien, beaucoup, un dynamisme qui ne laisse pas place à des sentiments mous, une haute taille. Des yeux d’un bleu intense. Après l’avoir vu un peu, j’avais reconnu M. de Maisonseule ! Mon cœur battait la chamade. M’apercevant, il vint aussitôt à moi, le regard chargé d’inquiétude et se prit à me dire simplement : — « Acquittez-vous de votre tâche, jeune homme, du mieux que vous le pourrez, cela lui procure le plus grand bien ! Mais attention ! ne le fatiguez pas trop ! Je lui avais pourtant bien recommandé de ne pas s’y rendre sans moi, à la ferme de Savy. Oui, la ferme où mène le chemin de Belleville ! » Et, de ses mains gantées, il me tapota l’avant-bras et disparut avant que j’aie pu seulement prononcer un mot…
(Pages 503-504)

[années évoquées : 1786-1788]

Comme nous nous taisions, la voix de M. Doudeauville s’était alors levée : « Messieurs, nous allons, je crois, nous en tenir là, d’autant que voilà mon affaire terminée et que moi, me voilà assez épuisé pour aujourd’hui … Ah si, Coursault ! Le chemin de Belleville… J’ai omis de dire la raison
pour laquelle je m’y trouvais… C’est on ne peut plus simple : le chemin de Belleville mène à la ferme de Savy. Là se trouve une femme Perrault, une vieille femme. La sœur de ma mère, ma tante, que j’allais visiter pour la première fois…»
(Page 593)

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux

Vendredi 30 janvier 1789
D’abord la surprise… M. Doudeauville n’était plus dans son lit mais assis à son bureau en compagnie de Maisonseule, qui se trouvait, quand j’entrai, en face, bras levé et bouche ouverte ! Je découvrais le maître de maison dans une mise simple mais élégante. Bien bâti, et grand aussi. Plus que je ne l’aurais cru ! À première vue, il me parut être remis. Son accueil chaleureux, enthousiaste même, me mirent tout de suite tout à mon aise. Pour tout dire, j’étais heureux de me trouver là ! Selon son habitude, il me fit apporter par Baptiste un bol de chocolat chaud en m’assurant, dans un sourire espiègle, que Maisonseule avait déjà vidé le sien. À mon arrivée, j’avais trouvé les deux amis en grande conversation. Le plus naturellement du monde, après les salutations, ils m’incorporèrent à leur entretien…
(Page 596)

— Je vois, répliqua alors André Maisonseule qui s’était levé et que j’imitai car, durant la lecture que nous faisait Marc-Antoine Doudeauville, des clameurs qui se répétaient et enflaient nous étaient parvenues du dehors. « Je vois, lança-t-il à nouveau en allant jusqu’à une croisée, qu’il y a des flammes sur le Pont-Neuf. Juste devant la statue d’Henri IV, mon vieux !
— Des flammes ? Tu veux dire que ça brûle ? s’inquiéta Doudeauville qui ne possédait pas encore assez de force pour se lever de son siège et qui tendait le cou en direction de son ami.
— Oui, ça brûle, répondit Maisonseule. Une belle flambée même ! Tu peux me croire ! » lança-t-il.
(Page 605)

Valère Staraselski

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux