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Embrasse-moi, idiot !

Chère Fermina,
Je viens de lire la lettre de la jolie factrice italienne, débordant d’optimisme et de promesses. Pourtant, je n’ai plus rien trouvé ni dans ma ville — Reims — ni dans la région du Champagne !

En attendant que le Galérien sorte du cachot où s’est volontairement sauvé… je vais prendre le relais… et je vous fais une surprise !

Je ne vous dirais pas tous les détails. Mais j’ai moi aussi une histoire à raconter. En fait, ce qu’on a publié à propos de Tino, cet être infatigable dans l’attente que son âme sœur l’accueille dans ses bras — avec cette image symbolique du clystère s’épousant aux litres de thé ou de champagne —, tout cela m’a inspirée.

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William Mc Gregor Paxton, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Je me suis souvenue d’un cher ami, Dino, que je connais, je ne sais plus depuis quand. Son « profil » rentre parfaitement dans un des clichés typiques de la population masculine de toutes les époques ayant eu un rapport important avec une mère de quelque façon charismatique dans le bien ou dans le moins bien.

Dino ne raconte pas volontiers sa longue histoire. Il préfère qu’elle s’impose toute seule dans une alternance d’évidence et de mystère, de noblesse et de misère.

D’abord, il n’a pas envie d’expliquer son prénom tout à fait insolite pour l’enfant aîné et unique d’un paysan champenois aussi riche que modeste. Ayant comme unique but celui de devenir un jour millionnaire par la force de ses bras et la ruse de son cerveau, frôlant sans doute la finesse d’esprit, son père Charles n’avait jamais eu le temps de lire les romans de Flaubert ou de Balzac, ni de se rendre le soir au petit théâtre de Château-Thierry où l’on projetait de temps en temps des films américains. Pendant l’été de l’année 1964, cet homme simple et bon qui se laissait facilement emporter par la colère et la jalousie venait juste d’épouser Charlotte, une femme très belle, aussi jalouse que lui et facile aux emportements. Deux ans avant, elle avait perdu le père et la mère en peu de jours, juste au lendemain de la Déclaration d’indépendance de l’Algérie, leur pays d’origine, à la suite d’un accident de voiture qui les avait frappés tandis qu’ils sortaient d’une fête. Orpheline inconsolable, Charlotte n’avait accepté de se marier avec Charles qu’après deux années de deuil : la première pour la mère, la deuxième pour le père. Ce ne fut donc qu’à la mi-août 1964 que les parents de Dino formèrent un couple officiel… Mais j’oublie de vous dire le plus important, c’est-à-dire la raison pour laquelle Charles et Charlotte avaient donné ce prénom Dino à leur enfant aîné, futur héritier universel d’une fortune à la saveur de vinaigre de champagne.

Une raison grave, si j’ose le dire, car dans l’espace de vingt-quatre heures environ la violente bourrasque qui avait entraîné le bonheur conjugal dans un cul-de-sac, s’était enfin apaisée, grâce à ce prénom magique — Dino — ouvrant la porte à leur premier véritable baiser d’amour.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Mais je dois raconter les choses selon l’ordre… Le jour même de leur mariage, Charlotte, se dérobant à l’excitation générale, était partie en vélo, sous le prétexte de récupérer dans son petit appartement de célibataire une photo de ses parents pour la montrer aux invités. À minuit, au départ du dernier invité, Charles s’aperçut que la maison conjugale était vide et que son épouse n’était pas rentrée. Inquiet à l’idée qu’elle eût été touchée par une disgrâce, Charles l’avait cherchée partout dans la maison faiblement illuminée et harcelée par le vent. Le lendemain, au petit matin, Charlotte, méconnaissable, en larmes, recouverte de terre et d’herbe et pleine de bleus avait frappé à la porte. Charles avait écouté son incroyable récit d’une seule oreille, avec générosité, malgré son tempérament passionné et jaloux. Une heure après, appuyé au comptoir du bar d’à côté, il n’avait pas su expliquer à ces gens méfiants et grossiers qui l’entouraient l’histoire de tombes et de croix rouillées que Charlotte lui avait racontée. Personne ne croyait que quelqu’un puisse rester enfermé pendant la nuit dans le cimetière !

Heureusement, parmi ces êtres avares de tout élan, il y avait un monsieur aux cheveux complètement blancs, en dépit de ses quarante ans, qui lui conseilla de boire de l’eau à la place du champagne : — d’abord parce que ce n’est pas bon, ce vin-là… Ensuite parce qu’il faut toujours réfléchir à ce que l’on a ! N’ayez pas hâte de tout perdre, prenez votre temps !

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André Kertész, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Le soir même, Charles emmena Charlotte au cinéma, croyant trouver une distraction et une trêve dans un film avec Dean Martin et Kim Novak. Histoire d’Orville, un compositeur tout à fait inconnu vivant dans un éperdu village des États-Unis où il passe ses journées alternant la création de chansons d’amour aux leçons de piano qu’il donne chez lui. Cet homme désireux du succès que le lancement d’un disque avec sa chanson pourrait lui apporter, essaie de convaincre Dino, alias Dean Martin, le fameux chanteur italo-américain, à écouter sa dernière création, « Sophia »… Mais les événements évoluent de façon inattendue : Orville est obligé d’héberger Dino chez lui. Toujours est-il qu’il est jaloux jusqu’à la paranoïa de Zelda, son épouse, une très jolie femme, tandis que Dino a visiblement l’habitude de consommer les femmes comme des hamburgers ou des cigarettes. Pris dans le piège que lui même avait fabriqué, Orville essaie de concilier ses ambitions de musicien de province avec la jalousie, faisant appel à la complicité de Polly, alias Kim Novak, une véritable « bombe sexy ». Mais la dynamique de la comédie humaine, accélérée par les allures exagérément désinvoltes de Dino et l’agitation croissante d’Orville, provoque, au cours de la nuit, une diabolique inversion des jeux : Dino couchera avec Zelda dans la roulotte de Polly tandis qu’Orville, tout à fait ignare ou abruti, fera le même chez lui, avec Polly… Finalement, Dino chantera « Sophia », tandis que Zelda, orgueilleuse d’avoir aidé son mari et intimement touchée par le « moment » vécu avec son idole, rassurera enfin son mari avec une boutade ayant la force d’aller droit au coeur.

En sortant du cinéma, Charlotte avait répété cette même boutade à Charles : — embrasse-moi, idiot !
Ils s’étaient alors rendus au cimetière, enjambant la grille noire sans se blesser gravement. Ensuite, ils s’étaient étendus sur le pré fleuri gonfle de pluie — là où Charlotte jurait avoir passé la nuit d’avant — juste à côté de la photo jaunie de ses parents, visiblement contrariés d’être morts si tôt. Sous le regard vigilant de ce couple disgracieux et d’autres fantômes en grand nombre, un amour doux et violent à la fois les avait emportés, imprégné de la saveur du vinaigre de champagne et de l’odeur des fleurs fanées. Leur nouvelle vie avait finalement repris son haleine avant de s’acheminer dans une seconde fête de mariage, ayant juste eux pour invités.

On vit par la suite qu’il s’agissait d’un amour fertile : au bout de neuf mois, au lieu du vinaigre, une petite communauté d’envieux trinqua du véritable champagne à la santé du petit Dino, sachant dès le début qu’il serait un fils très dévoué à sa mère. Une sorcière colorée aux pouvoirs imprévisibles qui s’était désormais fabriqué l’habit noir et rustre d’une sainte nitouche.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

J’ai connu Dino le jour de son seizième anniversaire, le 8 mai 1981. Je m’en souviens bien parce que c’était un jour férié… commémoratif de la « capitulation sans condition » de l’Allemagne nazie mettant fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe. Une fête que le précédent président, Giscard d’Estaing avait supprimée et qu’au contraire François Mitterrand avait rétablie juste en cette année. Orgueilleux d’être né dans un jour consacré à la paix et à l’espoir d’un monde meilleur, Dino fut aussi reconnaissant à ce François Président, comme il l’appelait. Il avait décidé ce jour même de s’engager en politique, « rigoureusement à gauche » du parti socialiste. J’avais essayé de le déconseiller, ayant assisté à plusieurs déceptions dans ma famille d’ouvriers qui avaient petit à petit glissé dans le chômage sans que le parti intervînt pour les aider. Mais il était tellement emporté que j’avais changé moi-même d’avis… J’avais son même âge, à peu près, et je voyais bien qu’il appréciait mes cheveux châtains et ma poitrine exubérante… Mais j’étais la fille aînée d’une chère amie de sa mère… et cela créait une barrière plus haute et épaisse que le mur de Berlin ou la grande Muraille chinoise. Cela n’empêchait pas Dino de m’accueillir, unique représentant du sexe féminin, dans son cercle d’amis. Il était évidemment le leader du groupe, organisant, « de sa façon » bruyante et délibérément provocatrice, nos balades en vélo dans la campagne et dans les villages tout autour. Ensuite, lorsqu’il eut finalement accompli ses dix-huit ans, il brûla les temps pour obtenir le permis de conduire…
Mais pourquoi me perds-je dans tous ces détails ? Sont-ils ainsi importants ? Sans doute, cette période que je viens d’évoquer fut importante pour moi. Je découvrais au fur et à mesure, avec Dino, une infinité de choses de la vie, de la politique et des attitudes ridicules des gens et cela me donnait une étrange solidité.
Je ne pensais que du bien de son père et de sa mère. Même aujourd’hui, je demeure bien émue en me figurant la modestie de leur cuisine, avec la table installée au centre, au-dessous d’une lampe jaune qui isolait ce monde assis du reste de l’univers connu… Et ces deux personnages, Charlotte et Charles, qui se ressemblaient même physiquement. Deux êtres petits, au nez unique, qui avaient transmis à Dino toutes les raretés de leurs expressions. Sans lui enlever pourtant la chance d’une lueur spéciale jaillissant de ses jeux ou peut-être de sa bouche faite pour le dialogue…
Je ne pensais que du bien de son père et sa mère et j’étais emportée par l’enthousiasme de ce copain et compagnon et ami aimant se mettre à l’épreuve, forçant un peu les limites, errant au-delà des bornes… Il était pourtant menacé par une voix, ou pour mieux dire par un robinet… prêt à tout arrêter. À tout reconduire dans le sillon de cette merveilleuse campagne, dont le père Charles était le maître et la mère Charlotte, vendeuse de fleurs sur le bord de la route, la marraine.
Un jour, je compris que Dino était un enfant gâté et, en même temps, une victime annoncée… Car il hébergeait en lui une bombe à retardement qui tôt ou tard devait exploser.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Mais je reviens aux faits. Du moins à tout ce que je connais. En 1984 Dino, qui s’était refusé de suivre jusqu’au bout le sillon tracé sans cesse par son père, obtint le diplôme de géomètre. Cela lui donna le droit, du jour au lendemain, de se déplacer en long et en large avec une confortable berline Peugeot 305, amenant ses amis — qui l’accompagnaient volontiers — en des excursions où le travail se déroulait vite, en peu de gestes essentiels et efficaces, toujours assaisonnés avec des sourires, des embrassements et des boutades ironiques sinon carrément dérisoires. Ensuite, on avait encore du temps, beaucoup de temps, trop de temps, pour fouiller dans les trésors de notre campagne, pour aller « jusqu’à… », pour se rendre dans un bar sur la route où Nino déjà connaissait tout le monde, infaillible dans son talent de moqueur. Ses boutades faisaient d’un coup jaillir des portraits qu’on ne pouvait mieux ciblés et inexorables, mais généreux et compréhensifs à la fois…
Combien de fois, m’a-t-il embarquée, unique rose dans son bouquet de chrysanthèmes ? Je n’oublierai jamais sa voiture élégante et silencieuse, le matin tôt, bravant la rosée et le brouillard, où nous nous rendions quelque part, accompagnés par ces sinueuses chansons en cassette ou alors par les voix rassurantes des radios locales… Sans doute, je l’aimais, même si je me disais qu’il n’était pas mon type. Dieu seul sait ce que j’ai fait pour gâcher et petit à petit ruiner mon existence, rien que pour me fusionner avec un homme idéal qui devait être en tout l’opposé de Dino… Cet homme n’existe pas. Et je ne peux rien regretter, car j’ai fait mon possible…
Quant à Dino, les petits tours autour du clocher de notre village ne lui suffisaient pas. Il voulait voyager pour de bon : il était aimanté irrésistiblement par tout ce qui était « ailleurs ». À commencer par les pays inconnus au-delà du « rideau de fer », que la propagande occidentale peignait comme des endroits pénibles et disgracieux et qu’il voyait, au contraire, par esprit de contradiction ainsi que par une passion invétérée, comme une espèce de Pays des jouets et de la fringale, ou alors de l’amour libre…
Entre 1984 et 1985, beaucoup de choses changèrent. Pendant ses tours « géométriques », comme il appelait ses vacations dans les chantiers ou dans les maisons à évaluer pour une agence immobilière, Dino rencontra Yves, un camionneur infatigable, fort ressemblant à son homonyme plus célèbre, cet Yves Montand dont Charlotte, la mère de Nino, était une fanatique.
Un jour, Dino monta sur le camion d’Yves et partit en voyage vers l’inconnu. Il en revint dix jours plus tard, les gestes plus précis que d’habitude, avec une jeune fille ukrainienne, Sophia.
Je rencontrai moi-même Sophia, bien sûr. Dino la présenta à tous les amis. Ses parents, qui avaient passé dix jours d’enfer, essayèrent de tous les moyens de le contenter. Au rez-de-chaussée de leur pavillon, on installa un grand lit au dossier de fer ayant appartenu aux parents de Charlotte. C’était l’appartement de Sophia, qui avait aussi le luxe personnel d’avoir accès à la salle de bains juste à côté. Dino gardait sa chambre à l’étage, qu’il devait essayer de rejoindre au petit matin, pour épargner à sa mère la pleine évidence de ce fait accompli.
Sophia était charmante et affectionnée. Elle essayait de se rendre utile, accompagnant souvent Charlotte sur le bord de la rue. Mais il arriva une série d’inconvénients, aboutissant dans un carambolage jamais vu à cet endroit. Car en fait, la vue de cette jeune fille, blonde et généreuse comme certains personnages de Brassens, provoquait des réactions immédiates et violentes chez les conducteurs de voitures, motos ou, pire, de lourds camions qui jusque-là avaient frôlé avec un demi-sourire le généreux étalage de violettes et jasmins.
Depuis six mois et six jours, Sophia partit en auto-stop, sans rien dire. Dino ne sut jamais si elle avait profité ou pas du camion de son ami Yves.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Après ce départ, vous pouvez bien imaginer, chère Fermina, les contrecoups que cet enfant bon et simple a dû endurer par la suite…
Pendant un mois ? Non.
Pendant un an ? Non.
Pendant deux ans, comme sa mère ? Non, pendant toute la vie.

La famille de Dino était bien sûr une famille silencieuse. Mais le départ soudain de Sophia avait réveillé quelque chose qui couvait sous les cendres de la cheminée. Charles avait quelques petits problèmes de santé et se découvrait seul à devoir s’en inquiéter. Sa femme, toujours très empressée vis-à-vis des engagements acquis, n’avait pas envie d’en ajouter des autres. Pour soigner son estomac, il devait se dérober à la cuisine répétitive et grossière de Charlotte, se voyant obligé à chercher lui-même les aliments censés être moins gênants pour sa lente et pénible digestion. Il avait aussi quelques problèmes avec la production du vinaigre de champagne, dus, selon lui, à la mauvaise gestion de Robert, un jeune assez présomptueux qui s’occupait désormais de tout. Charles avait alors commencé à se plaindre avec Dino, en l’accusant indirectement d’avoir dévié de la bonne route, la sienne : ainsi, leur petite entreprise n’avait pas de futur ! En plus, il désirait voir circuler dans la maison une petite créature à chérir, un enfant ! il regrettait… Sophia !
Le soir et la nuit même de cette discussion Charles n’avait fait que penser ou rêver de Sophia. Au petit matin, ayant encore ce nom sur la bouche, il s’était souvenu de la chanson fredonnée par Dean Martin, avec son charme inimitable, dans le seul film qu’il avait vu de sa vie. Ensuite, il avait compris la raison de la fuite de Sophia : elle n’avait pas résisté aux brimades visibles et invisibles de Charlotte. Enfin… il avait vu clair dans cette ombre épaisse qui l’avait enveloppé le jour pénible de ses noces ridicules : Charlotte avait attendu deux ans avant de donner son assentiment au mariage… parce qu’elle aimait un autre homme ! C’était incroyable, mais il avait reconnu l’évidence de ce sentiment irrépressible dans le front courroucé de Dino. Le fils affichait la même expression indomptable et impénétrable qu’avait « alors » sa mère !
À midi, Dino n’avait pas envie de manger. Charles le pria de s’asseoir tout de même à table. Personne n’a su ce qui s’était passé exactement entre eux. Tellement liés jusque-là, tellement pleins d’attentions les uns envers les autres ! Tellement éloignés et renfrognés en eux-mêmes dorénavant ! Une catastrophe pour Charles et Charlotte, qui virent dès lors leur vie brisée sans remède. Quant à Dino, il n’a jamais voulu parler de cette journée qui l’avait écrasé, lui donnant même le sentiment d’avoir été effacé de la face de la terre !
Il aimait sa mère. Il ne pouvait pas l’aimer moins, maintenant que la dure vérité se révélait : elle n’avait aimé son père qu’une seule nuit. Elle n’avait respecté son mari que pour une raison seulement, l’existence de cette créature au prénom cinématographique qui devenait pour elle la seule raison de vie.

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Le reste de l’histoire est bien triste. Dino partit plusieurs fois dans les pays de l’Est à la vaine recherche de Sophia. Tout en revenant de temps en temps à Château-Thierry, il avait eu entre-temps la chance de traverser en long et en large la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, La Roumanie et la Bulgarie… Toujours avec ses voitures Peugeot en parfaites conditions, où il amenait, fourrés dans le coffre, des parfums raffinés et coûteux. Quand il revenait, n’ayant pas de nouvelles au sujet de Sophia, il se bornait à des gestes pour décrire le monde au-delà…
Après l’écroulement du mur de Berlin et la chute qui s’en suivit, encore plus traumatique, de l’empire soviétique, Dino perdit, avec la passion politique, son deuxième amour et, sans doute, l’une de ses primordiales raisons de vie. N’ayant plus de solides justifications pour résister, il devint de plus en plus tenace et désinvolte dans l’exploitation de sa double vie.

Sans doute, il avait trouvé son Éden en Crimée, une région du monde assez reculée, voire éloignée de notre Champagne. Je ne sais pas vous dire combien de kilomètres il devait parcourir pour rejoindre sa dame au petit chien se promenant nerveusement sur le quai qui côtoie la mer Noire à Odessa, à Yalta, à Sébastopol, à Balaklava ou Simferopol… Il était bien loin de sa mère quand il descendait de l’avion et montait sur sa deuxième Peugeot qui l’attendait tranquille.

Maintenant que sa mère est morte, à brève distance de son père, il est bien loin aussi de moi, sa femme officielle depuis quelques années. Oui, j’ai voulu lui accorder la petite confiance d’un mariage d’amis, sans autre échange que la promesse d’une vieillesse sans lubies. Ou, si l’on veut, en échange de cette insouciance sans égal qu’un certain Dino m’avait donnée à l’époque refoulée où j’étais, comme lui, une espèce de garçonnette sans paix…
Emma

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Giovanni Merloni