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Entre-temps, combien de choses essentielles allons-nous perdre ?

Entre-temps, je me suis aperçu qu’il me fallait une montre au poignet. Cette évidence ne s’est pas manifestée tout de suite. Il a fallu un temps très long, d’abord pour vaincre le sentiment d’incertitude provoqué par le bracelet cassé, ensuite pour me décider à laisser la montre Swatch dans le tiroir, enfin pour élaborer le deuil dû au manque de la notion du temps.
Je ne peux pas dire pendant combien de temps je me suis privé du petit plaisir de consulter la montre rien que faisant tourner un peu l’avant-bras gauche, tout en retirant le poignet de la chemise de l’index de la main droite… Ce fut sans doute un temps assez long, vécu avec la sensation de vivre dans un monde qui se passe de toute montre et aussi des horloges placées de moins en moins dans des endroits stratégiques de la ville comme les gares et les stations du métro ; un monde qui s’est désormais habitué à trouver toute réponse dans cet objet infernal qu’une fois s’appelait téléphone portable et maintenant fait tellement de choses que le renseignement horaire aussi y a perdu d’importance.
Si c’est inquiétant de vivre sans plus se soucier du temps qui passe — ou alors d’assimiler cet écoulement comme dans le film toujours en marche d’une réalité parallèle, qui va nous devenir plus familière que la réalité effective —, c’est aussi paradoxal d’utiliser de moins en moins le téléphone pour communiquer de vive voix avec nos semblables. Mais je veux me borner à cette expérience « horaire ».

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J’avais donc cette montre abandonnée au fond d’un tiroir, quand on m’a volé l’iPhone et j’ai saisi de but en blanc combien j’en étais gâté et, par conséquent, transformé en esclave. Pendant quelques jours, tout en savourant l’agréable sensation de devenir miraculeusement injoignable, je ne savais plus où lire l’heure et j’avais peur de provoquer l’embarras des passants qui auraient pu se trouver dépourvus de montre et aussi de téléphone portable, comme moi… D’autant plus, que l’expression « quelle heure est-il », apprise entre les premières dans mes lointaines études de français élémentaire, me semblait désormais démodée et même honteuse.
Avec les smartphones, tout le monde sait l’heure, connaît en avance la température qu’on aura demain, consulte de boussoles ultra-précises et fait rapidement des calculs demandés par l’urgence. Sans compter que s’il nous semble d’avoir lu ou entendu dire quelque part, par exemple, que Buffalo Bill s’était rendu un jour dans la Camargue, y amenant une troupe d’acteurs déguisés en cow-boys… même debout sur une rame de la ligne 4 entre ÉTIENNE MARCEL et CHÂTELET, nous trouverons facilement sur Wikipedia la confirmation de ce vague souvenir !
En plus, nous apprenons (ou désapprenons) à écrire, pris comme nous sommes entre conversations privées sur Twitter ou Facebook, entre commentaires aux blogs et e-mails… D’ailleurs, les e-mails sont aussi en nette régression. Car les conversations écrites dans les réseaux sociaux nous donnent, comme auparavant le téléphone fixe, la sensation de communiquer en temps réel. Qu’importe si les correspondances par mail se réduisent ? Qu’importe si tout va se perdre tandis que seuls ces géants de Twitter ou Facebook auront « stocké » l’immense odyssée de nos mots échangés !

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Entre-temps, je m’étais acheté un nouvel iPhone. Mais je ne pouvais pas m’y affectionner. Comme si la perte inexorable du précédent, auquel j’avais donné même un nom, « Hélène » — c’est-à-dire Elena, ma plus fidèle amie et collaboratrice du temps de mon ancien travail à Rome — avait laissé un vide impossible à combler.
J’utilise bien sûr mon nouvel iPhone, mais je ne l’aime pas. Je le laisse volontiers éteint à respectueuse distance et je ne me soumets qu’à contrecœur à la consultation de l’heure, là-dedans. Car désormais, si je lis l’heure je n’en retiens pas l’information. Comme si le temps ne s’écoulait pas ou alors comme si le temps n’avait aucune importance vis-à-vis d’autres choses, comme les publicités amenées par les cookies, comme les invitations à rentrer dans de nouveaux réseaux s’ajoutant à Twitter et Facebook, comme Google ou Tumblir ou Yahoo, pour ne pas parler de LinkedIn…
Est-ce qu’on nous exigera le mot de passe, quand nous serons là, à la lisière de la mort ? Est-ce qu’on nous obligera à gaspiller voire à jeter au vent nos derniers instants dans l’effort spasmodique de remplacer le mot de passe oublié ?
Je suis sincèrement affectionné et lié d’amitié à beaucoup d’amis virtuels dont j’en ai rencontré plusieurs fois quelques-uns. Donc je ne veux pas nier qu’il me donne beaucoup, ce hasard de naviguer entre mots de passe, citations poétiques et images touchantes… Mais je refuse d’aimer pour la vie ces trucs nous exhortant à l’autosuffisance et à la mégalomanie tout en nous enlevant, au contraire, cette indispensable assurance qui vient de la maîtrise de notre corps, de nos pas, de nos mains habiles, de nos yeux perçants, de nos oreilles capables de mémoriser…
Je crois que les trucs d’antan, comme les horloges et les montres, et les livres, et les vélos par exemple… avaient été conçus pour aider l’homme à s’affranchir et à vivre mieux dans la société…

Comme vous voyez, je proteste, pourtant je vis comme beaucoup d’autres, dans la même condition d’esclavage que je viens de citer… Et mes rébellions sont alors infinitésimales sinon carrément ridicules !
Un jour, il y a un mois désormais, je suis parti avec ma Swatch au bracelet cassé en direction de la Gare de l’Est. Là, dans les splendides espaces qu’on a aménagés à côté du hall d’entrée, devait y avoir une boutique avec de belles vitrines et deux jolies serveuses. J’y avais toujours rencontré un service lent, mais impeccable…
Plus rien ! Les gens interrogés ici et là dans la gare se souviennent tous très bien de cette boutique : « là-bas, sur la gauche, en direction de la rue d’Alsace ! » Mais à la place de la boutique, il y a un vide inquiétant. Plus de Swatch !
Entre-temps, je m’aperçois que le coin consacré aux spécialités d’Alsace a disparu aussi…
Quelque temps après, j’ai demandé à mon fils de chercher un bracelet pour ma montre chez un chinois qui fait réparations de toutes sortes. J’ai obtenu ainsi un bracelet, mais celui-ci n’a duré que trois jours !
Je me suis plié alors au pouvoir de l’iPhone et y ai cherché sur internet : « Swatch à Paris ». Ça existe encore ! La grande enseigne place de l’Opéra me rassure. J’y vais. J’y trouve non seulement de nouveaux bracelets, mais aussi la possibilité de réparer le mien. Rien qu’à y ajouter une fermeture en plastique… transparente ! Ils ont aussi un choix de montres pour homme et femme. Mais la boutique, hélas ! est bien réduite. Il s’agit d’une espèce de cagibi serré par d’autres vitrines consacrées à d’autres choses plus importantes… Le jeune homme, très collaboratif, qui était derrière le comptoir hochait tristement la tête. Le Smartphone a définitivement écrasé la Swatch, le plus économique entre les horloges de poignet ?
Entre-temps, combien de choses essentielles à nous-mêmes, à notre vie d’hommes et de femmes allons-nous perdre ?

Giovanni Merloni