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« Le paquebot est en panne ! »

Entre-temps, un anniversaire s’impose, avec sa foule de souvenirs et de pensées contradictoires ou contrariées… Un anniversaire à l’enseigne du mot « Oui ».

Oui, je le referai.

Oui, je ne me repens pas.

Oui, cela a été tout à fait naturel.

Oui, cela m’a enrichi, en me gratifiant finalement d’expériences humaines positives ! Une vision qui ne va pas se soumettre au pessimisme ni au découragement… malgré les événements que la France a subis me touchant directement, tels ces pervers holocaustes de 2015 et 2016 qui ne s’effaceront jamais de ma mémoire…

Oui, je suis en train de devenir Français dans le partage de la conscience vive d’une société qui s’efforce de tous ses moyens pour faire front aux défis de plus en plus durs, sans renoncer à sa culture millénaire, unique au monde. Une « culture-raison de vie » qui s’ouvre positivement vers les infinies opportunités de la pensée et de l’expression artistique des humains…

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Le 11 septembre 2006 — par hasard, cinq ans pile après le monstrueux holocauste des tours jumelles à New York —, c’était un lundi, je suis débarqué avec ma fille à la gare de Bercy avec deux lourdes SAMSONITE. Le train nocturne qui nous avait amenés était le glorieux Palatino que Michel Butor a si amoureusement immortalisé dans son incontournable « Modification », un de premiers livres que j’ai lus quelque temps après, en y découvrant une façon inattendue de vouvoyer le bercement de ce voyage infini, encore plus interminable à l’époque du livre… Ayant été bercé par le train jusqu’à Bercy, j’ai eu donc la chance d’être encore bercé par les mots de Butor, rythmés à l’allure des va-et-vient d’un Panthéon à l’autre, d’un bureau à l’autre, d’une femme à l’autre…

Tandis que le voyage de Butor se répétait dans ma tête, me poussant à sauter sur d’autres wagons extraordinaires, qui m’ont aidé au fur et à mesure à comprendre la France et Paris, le strict rapport liant son histoire à sa géographie, mes allers-retours avec l’Italie se sont progressivement diminués, jusqu’à briser nettement le sentiment intime de mes précédents voyages pendulaires de Rome à Bologne, de Rome à Parme ou Milan, ou Florence ou Naples, ô combien fréquents auparavant !

Entre-temps, je suis devenu « parisien ».

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Entre-temps, j’ai aussi interrompu mes voyages de Paris à Bordeaux, que selon mon imagination de la veille auraient dû être beaucoup plus fréquents. En fait, après l’été 2009, toujours au cours du mois de septembre, il y a eu ce que j’appelle ma « deuxième installation » à Paris. L’année suivante, encore en septembre, j’ai dû endurer une opération chirurgicale qui a sans doute marqué un passage crucial et inattendu dans ma vie. Rien n’a changé et tout a changé depuis cette date 2010, qui m’a fait connaître petit à petit une série de mondes et de personnages de cette patrie nouvelle, liée à mes soins grands ou petits, liée aussi à ma petite conquête d’une sereine citoyenneté.

Je pourrais faire une liste qui serait pour la plupart drôle et légère. Car j’ai rencontré de gens très humains et sympathiques, comme l’acupuncteur franco-indien ayant son cabinet auprès du métro George V, comme le jeune kinésithérapeute de la rue Eugène Varlin, le chiropraticien que je ne cesse de visiter auprès du métro Passy…

Mais j’ai surtout le souvenir du cabinet des infirmières de la rue du faubourg Saint-Denis, où je me suis rendu pendant une quarantaine de jours… Elles devaient me soigner pour une infection postopératoire, qui m’avait coûté un petit trou supplémentaire, pratiqué en urgence, au-dessous du nombril, avec une perceuse, par un chirurgien qu’on ne pouvait plus empressé et gentil. Je n’oublierai surtout pas la longue cour en forme de passage entre les deux immeubles parallèles frôlant des ateliers en bois où j’aurais aimé m’installer moi-même pour peindre ou pour écrire des poésies en cachette… Je n’oublierai pas l’attente à l’extérieur, à midi moins le quart, avec toute sorte d’habitués de piqûres contre la grippe saisonnière ou pour entretenir le diabète. Je me souviens des voix derrière le rideau, des recommandations peut-être inutiles adressées patiemment à des gens alcooliques… ou alors de pourparlers plus intéressants concernant quelques faits divers du quartier, tandis que j’attendais mon tour debout ou assis sur l’une de trois chaises que l’espace très exigu autorisait… Enfin, chaque fois que je me hissais sur cette espèce de planche brinquebalante, c’était pour moi le moment de me sentir un héros, avec cette mèche remplaçante qu’on fichait amoureusement dans le puits de moins en moins horrible de ma blessure…

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Bordeaux, les trois Grâces

J’étais venu en France, entraîné quant à moi par cet amour à sens unique pour la ville de Bordeaux qui m’avait valu pourtant des amitiés importantes pour moi… J’y étais venu imaginant que Bordeaux serait ma deuxième résidence, mon havre de paix où j’aurais cultivé d’autres rêveries plus concrètes que ce nouveau pont sur la Garonne, imaginé dès le juillet 1996, qu’apparemment personne ne voulait, à Bordeaux. Lors de mes dernières vacances en Aquitaine en 2008, dans une incontournable localité à côté de Bayonne, j’avais passé juste deux jours à Bordeaux… Ensuite, les circonstances de la vie — ne concernant, heureusement, pas seulement les pèlerinages chez les infirmières ou les cabinets médicaux — m’ont de quelque façon inhibé la pensée même de Bordeaux…

J’y étais revenu mentalement, bien sûr, pour une longue révision de mon roman en 2012, aboutissant à une complète réécriture dont j’avais publié, en 2013, sur ce blog, la première partie, titrée « Les visionnaires ».

Pendant cette publication, personne n’a marqué que ce livre se passait d’une information indispensable. Pendant huit années, de l’été 2008 à l’été 2016 aucun de mes amis et correspondants bordelais ne s’est douté que je ne le savais pas…

Entre-temps, à grande vitesse, entre 2009 et 2013, après la grande réalisation du Tram, on a réalisé un nouveau Pont à Bordeaux, à peu près dans le même emplacement que j’avais prévu pour lui dans mon texte.

J’ai découvert cela tout simplement en me rendant à Bordeaux cet été, pour une vacance éclair décidée à la dernière minute. C’est en me rendant en visite chez mes amis Philippe et Marie-Hélène Maffre que j’ai appris que le pont était là, que j’aurais pu le parcourir en voiture tant bien qu’à pied et que j’aurais pu l’admirer depuis une infinité de points de vue, et même de l’eau, grâce au BATCUB !

Évidemment, je suis dangereux à moi même, car je mets l’art et la poésie trop au-dessus de la vie réelle, jusqu’à considérer comme honteuse la nécessaire attention à ce qui se passe dans les mondes qui nous entourent.

Évidemment, Bordeaux est bien éloigné de Paris, en dépit des efforts que l’on fait pour les rapprocher, en réduisant prochainement à deux heures la distance entre la Gare Montparnasse et la Gare Saint-Jean.

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Bordeaux, le pont Chaban-Delmas vu depuis le BATCUB

Mais je peux dire désormais, bien sûr avec assurance, et respect , après dix ans de « full immersion » dans cette merveilleuse réalité que les Français se comportent comme les habitants de Sardaigne quand on leur pose les questions de façon trop vague…

Voilà l’exemple pour moi mémorable. Sachez que Cagliari, où je me trouvais pour un travail d’urbanisme, se trouve au sud de cette grande île rectangulaire, tandis que Olbia, l’autre nœud international, se trouve au nord, pas loin de la « Costa Smeralda », des îles de La Maddalena et de Caprera et bien sûr de la Corse.

Puisque mon travail se déroulait alors à 70 kilomètres à nord-ouest de Cagliari, je m’y rendais par avion et plus fréquemment par bateau. Le voyage d’aller entre Civitavecchia et Cagliari se déroulait pendant une nuit tandis que le retour se déroulait sous un ciel, en général, lumineux. C’était très long et mouvementé, mais je préférais cela à l’avion, qui en ce trajet était souvent obligé de traverser, surtout en hiver, de redoutables tempêtes.

Un jour, achevé mon travail, je me rendis au port de Cagliari avec mon billet, prêt à grimper sur la passerelle et à suivre avec émoi les lentes opérations du détachement de la terre ferme.

Je présentai mon billet.

— Le paquebot est en panne !

Après cette laconique information, je sortis de l’agence et me demandai quoi faire.

Quelques minutes après, je rentrai pour poser une deuxième question :

— Est-ce qu’on peut acheter un billet d’avion, ici ?

— À présent, il n’y a que des « Fokker » ! ce fut la réponse.

À moi de décider si je voulais risquer déjà ma vie, à l’âge tendre de mes trente-cinq ans. Car tout le monde savait que plusieurs avions de fabrication allemande, les « Fokker », remontant, selon ce que l’on disait, au temps de la guerre, étaient tombés récemment. Je cherchai alors une cabine téléphonique, d’où j’interpellai ma mère, habituée à mes incertitudes anxieuses… Ce fut elle qui me suggéra la troisième question :

— Excusez-moi… Est-il possible de profiter de la journée pour monter en train à Olbia et attraper, là-haut, le paquebot pour le continent ?

— Bien sûr ! Le paquebot d’Olbia attend toujours la coïncidence avec le train venant depuis Cagliari !……………….

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Bordeaux, le pont Chaban Delmas le 16 mars 2013, jour de son inauguration

J’aime la France et les Français et je comprends maintenant les raisons de cette réserve mentale, où parfois les « non-dits » sont très importants sinon indispensables. Pourtant, je ne peux pas m’éviter de me demander si quelqu’un des lecteurs de mes « Visionnaires » savait par hasard qu’un pont avait été inauguré à Bordeaux juste au bord de l’ancien port de la Lune, maintenant disparu…

Ce qui est sûr, personne ne m’a rien dit et cela a rendu encore plus inquiétante la surprise — et la joie, je dois l’admettre — en constatant que cette merveille, imaginée par moi aussi, depuis le lointain 1996, était la preuve vivante et visible que ce rêve-là était alors possible !

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Giovanni Merloni