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001_chateau-lebel Photo de Laurence Lebel

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources. »
Georges Perec

Le monde est un château vide

Nos villes sont des châteaux vides. Mais, il ne s’agit pas, hélas, de châteaux de la Loire comme Chambord, par exemple, où les rois et les reines arrivaient comme des invités au Grand Hôtel. De ces temps-là, le roi et sa cour étaient précédés par une multitude de gens très adroits et rapides qui « installaient » du jour au lendemain tous les décors et toutes les accessoires indispensables pour « vivre le lieu » comme s’il avait été toujours habité. Elle me fascine, cette image des résidences des rois qui pouvaient bien s’installer sous le rideau d’un grand cirque ou alors se camper à la belle étoile. Une image de précarité, certes, qui demandait aux hommes et aux femmes de travailler sans arrêt, partout. Mais c’était, je crois, une précarité très humaine, qui apprenait aux humains la nécessité absolue de s’unir pour tous les efforts qui dépassaient les possibilités d’un seul homme, d’une seule famille ou d’un seul groupe. Cela obligeait à choisir des hommes à la hauteur de la besogne. Et, comme nous le savons, cette lutte était acharnée et rarement tranchée une fois pour toutes.

002_desolation-1 Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Petit à petit, l’Europe s’est formée, obligée au fur et à mesure à supporter des guerres fratricides, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, au lendemain de laquelle nous nous sommes réveillés dans un continent qui semblait avoir appris la leçon : les guerres ne sont pas la seule ni surtout la meilleure façon de régler les controverses entre les états. On a goûté la paix, on a travaillé de façon acharnée pour bâtir une Europe économique et ensuite, une Europe politique. Au cours des années, les pays d’Europe se sont mieux connus les uns et les autres, découvrant une série infinie de points communs, de ressemblances. Dans le domaine de l’art, par exemple, il n’y a plus de frontière : l’art européen circule. Il appartient à tout un chacun, du Beaubourg de Renzo Piano ; au Guggenheim de Bilbao de Franck Gehry ; aux Musées de plus en plus extraordinaires dont les Français sont les maîtres et qu’ils pourraient encore plus réaliser dans les innombrables coins de l’Europe où des trésors sont présents, parfois mal gardés et protégés, en attente de l’abri d’un château.

003_cubana-1Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Nos sociétés, très vivantes, sont encore debout, avec l’envie irrépressible de continuer dans un travail positif pour faire évoluer l’Europe sans renoncer à sa culture, au pluralisme de ses voix et de ses langues, évitant de creuser une distance irréparable entre des privilégiés d’un côté et des démunis s’effondrant dans la misère de l’autre. La force de l’Europe réside en cet équilibre et cet équilibre c’est le défi actuel de nos sociétés. Ce qui sauve l’Europe et chaque collectivité c’est le résultat d’innombrables rencontres invisibles et même inconscientes entre les « HOMMES DE BONNE VOLONTÉ » (n’ayant en général aucun rapport avec le pouvoir et les décisions importantes) qui sont partout dans le monde de tous les jours… et les « HOMMES DE BON SENS » qui existent, heureusement, là où, au contraire, les décisions se prennent au jour le jour…
Et pourtant, peut-être à la suite de la révolution informatique qui a totalement bouleversé nos existences, nous vivons maintenant deux extrêmes qui ne sont pas réglés. D’un côté, la prodigieuse circulation des informations, de plus en plus fouillées, en temps réel, nous donne un sentiment d’appartenance et de puissance, de l’autre, cette diabolique évidence des événements qui passent sous nos yeux semble avoir été conçue justement pour servir des intérêts méchants qui sont tout à fait opposés au bon sens ainsi qu’à un progrès qui est au service d’une humanité meilleure.
Tout cela, comme je viens de le dire, n’est pas réglé et ne rentre pas dans une dimension humaine des rapports de force réels. Ou alors, la démocratie informatique, qui n’est pas a priori une démocratie, crée elle-même des rapports de force qui s’imposent diaboliquement sur la réalité.

004_cubana-1 Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Maintenant, nous ne vivons plus dans les temps de paix où nous avions cru être nés et avoir grandi. Toute « facilité » est terminée. Toute certitude nous est niée, désormais, jusqu’à l’espoir de l’éternité du genre humain. C’est fini avec les « vols charter » et les voyages sans frontières. C’est fini avec les « vacances intelligentes » et peut-être avec les vacances aussi. Ça va finir, également, avec les échanges pacifiques entre différents pays d’un même Continent, l’Europe. Même en Europe la raison de l’argent, donc la raison du plus fort, voudrait à tout prix nous contraindre à faire demi-tour, à effacer le travail de la paix et les espérances d’un progrès partagé et bénéfique que seuls les hommes de bonne volonté s’obstinent à croire tout à fait compatible.
Nous avons traversé une longue illusion. Nous avons cru de voir le monde s’améliorer tandis que ce qui est « beau » allait vaincre, enfin, sur ce qui est « laid ». Nous avions la ferme conviction que le beau entraînerait le triomphe du bon, de l’honnête et du travailleur, tandis que le laid, à son tour, redonnerait du souffle au méchant, au malhonnête et au fainéant. Car en fait la culture et la science même nous ont montré, au fur et à mesure, l’évidence du mal, avec tous ses symptômes et ses risques de prolifération.
« Ce serait idiot, pensions-nous, qu’en voyant ce qu’apportent l’ignorance, la lâcheté et quelques poignées de voyous au mal du monde, le monde ne réagisse pas ! D’autant plus que les remèdes existent ! »
Eh bien, les remèdes existent et les bons exemples aussi. Pourtant, nous allons vers l’autodestruction, avec un étrange fatalisme, nous accrochant aux derniers feux de nos anciennes illusions…

005_cubana Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

En même temps, on va nous arracher la sérénité et même le droit d’accepter notre mort individuelle et de dialoguer avec elle, depuis qu’on nous a arraché le sentiment triste, mais enfin positif qu’en mourant nous allions quitter un monde sinon prospère au moins destiné à vivre longtemps.
Nous ne laissons même pas la « vallée de larmes » dont notre culture catholique nous a imbus. Nous allons laisser un monde qui meurt ! Ou alors un monde affreusement semblable à certains films américains aux effets spéciaux où la planète devient le théâtre d’un règlement de comptes entre des monstres s’attirant réciproquement dans le même gouffre.
En tout cela je ne découvre rien de nouveau. Car le pire qui s’annonce ce n’est pas l’héritier d’un phénomène nouveau, inattendu, qui nous dépasse. Cette dérive d’autodestruction hérite d’un monde décrépit, d’un capitalisme obtus qui n’est pas très différent du capitalisme que Marx avait connu et que trois générations d’hommes honnêtes ont combattu au prix d’immenses sacrifices.
Et cette dérive de grotesques « déjà vu » nous amène des vagues de plus en plus hautes et insupportables. Nous restons interloqués et comme étourdis en nous réveillant dans un monde où des gens comme Trump ou Poutine ont pu s’installer impunément au pouvoir, par exemple.
Tous les humains de ma génération se souviennent bien de Sean Connery dans les draps de « 007 », un espion international ayant la « licence de tuer ». Et combien de fois, pour plaisanter, nous disions, pendant ces temps insouciants, bien que difficiles, que celui-ci ou celui-là avaient eu « la licence pour faire ça ou ça » ! Il me semble que cette licence est devenue très facile à attraper, tandis qu’il ne s’agit pas d’histoires de tueries circonscrites qu’on voit dans les films.
Et l’on n’a plus à faire, aujourd’hui, avec des « règlements de comptes » entre bandes voire entre pays en guerre, comme nous étions « habitués » à avaler, horrifiés, dans notre actualité d’alors.
Aujourd’hui, ce n’est que la loi du plus fort, voire du plus riche, qui est aussi, désormais, le plus ignorant et le plus vulgaire. Une microhumanité laide, qui ne se sent même pas en devoir de se rapporter aux autres, ne connaît plus que le langage de la violence et de l’assassinat.
Je me demande où est la démocratie. Car je suis sûr et certain que ces hommes mauvais et ces oligarchies ultra-puissantes ne sont pas qu’une minorité très exiguë de la population du monde. Donc, bien sûr, là où les états s’appellent à la démocratie, comme les États-Unis par exemple, comment il se peut qu’un puissant milliardaire, qui depuis toujours ne sait faire que le dictateur, ait pu être élu ? Il y a évidemment quelque chose dans le mécanisme électoral qui ne marche pas ou qui ne marche plus. Le pouvoir de la publicité et des médias se somme impunément au manque absolu de préjugés dans l’utilisation des « trucs » informatiques.
Je commence à penser que la démocratie basée sur les « leaders » et sur les « leaderships » ne tient plus. Elle ne correspond plus aux besoins des gens d’autant plus si la société s’émiette jusqu’à la pulvérisation. Je ne crois pas à des leaders solitaires qui ne sont pas l’expression d’un parti et je ne crois pas non plus à des partis qui ne soient pas enracinés dans la société en correspondance de ses différentes réalités et besoins. Donc je n’accepterais pas, si j’avais le pouvoir de voter Non, tous les partis « inventés » du jour au lendemain par des « hommes nouveaux » qui ne le sont pas.

006_terremoto 2016 : Tremblement de terre dans l’Italie Centrale

Un exemple d’autoconstruction destructrice

Mais nous devons aussi reconnaître que cette destruction et autodestruction vient de loin. Si seulement je pense à l’Italie des années 60, quand on avait déjà vu par exemple la différence abyssale entre le « bon gouvernement » qui sauva Bologne de la spéculation immobilière et les « mains sur la ville » qui imposèrent à Naples la logique opposée. Au bout de mes études universitaires, aidées par un regard panoramique sur l’Europe où ne manquaient pas de « bons exemples », il était évident pour tout le monde « ce qu’on ne devait pas absolument faire ». Et on a perpétré tout de même une urbanisation massive qui ne s’est jamais arrêtée, touchant non seulement les banlieues de toutes les plus grandes villes italiennes (de Naples à Palerme, Rome, Milan, Turin surtout), mais aussi des endroits qui avaient été jusque-là préservés comme la conurbation entre Florence et Prato, les côtes de Calabre par exemple.
On a donc « mangé » du territoire par petites ou grandes vagues de ciment, empêchant soigneusement les architectes de s’y opposer. Quelques-uns, comme moi, ont essayé de « sauver ce qu’on pouvait » sans ajouter de dommages personnels, d’autres ont lutté pour faire le mieux possible un fragment ici, un autre là — ce que cette vague aveugle avait rendu inévitable ; d’autres encore se sont figés dans l’idée de beautés isolées qui auraient sans doute attiré des circuits vertueux…
En tout ce temps (cinquante ans à peu près), on a peut-être « sauvé » de milliers de centres historiques classés en les inscrivant dans des enclaves infranchissables. Mais si je regarde le film que j’avais fait en 1967 dans la localité où mon père passait ses dernières vacances, à Montecompatri, à côté du lac d’Albano, le décalage entre ce qu’on y voit et le paysage actuel est étonnant, c’est-à-dire monstrueux. Le tapis d’arbres vert foncé qui recouvrait uniformément et magnifiquement le cratère jusqu’aux rives du lac a complètement disparu. Il n’y a que de petites villas entourées de tout petits jardins. Puisque chaque construction pille l’eau précieuse du lac, l’ensemble d’habitants fixes ou saisonniers qui se sont installés sur ce lieu jadis incontournable (faisant partie, avec le lac de Nemi du parc du « Volcan du Latium ») est en train de piller les dernières sources de plus en plus profondes et éloignées au risque, un « beau jour », de la disparition soudaine du lac.
En cette « auto-construction » massive et indifférente, je vois un signe évident de la destruction opérée par l’homme sur la planète qui est en train de se muter aujourd’hui en « auto-destruction » de la planète même.

007_herman Image emprunté à Christian Hermy (@paroledeco) sur Facebook

Les guerres font plus d’impression, surtout parce qu’elles tuent des personnes, de milliers et de millions de personnes comme nous qui seraient à priori pacifiques et prêtes à se sacrifier, chacun pour le bien de sa collectivité. Mais, après les guerres, qu’on espère limitées dans le temps, on s’attend toujours à une reconstruction, à une société qui lèche ses blessures tout en redevenant sage. Je vois pourtant un esprit de guerre permanente dans cette « culture » de l’érosion de territoire, dont j’ai été un témoin impuissant, qui ne cesse de produire des conséquences aussi terribles que celles d’une guerre à outrance contre nous-mêmes.

008_ramon-casas Ramon Casas, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni