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Giovanni Merloni, La tavola, encres sur papier 70 x 50 cm, 1983

Portrait d’une tablée (1)

J’avais déjà affiché l’image de ce tableau de 1983 dans un de mes premiers billets, ici publié, consacré au « portrait » de la tablée de 1912 à Sogliano sur le Rubicone en Romagne. Là-dedans, cette image n’avait qu’une fonction de décor ou d’évocation de l’idée de la rencontre autour d’une table ouvrant la voie à une série infinie de possibilités d’échange entre les humains. Je l’avais insérée aussi dans l’esprit du décalage et du contre-champ. Car soixante-dix ans après les évènements de cette nuit de Sogliano, pas encore éclaircis, cette table évoque bien sûr une situation tout à fait différente.
Qu’est-ce qu’il arrive ? Où sommes- nous ?
Je crois avoir épousé tout à fait inconsciemmnent cette idée de rassembler des gens autour d’une table. J’avais surtout l’exigence de revenir à la réalité, de donner un poids à mes personnages flottants dans l’asymétrie et l’incertitude.
Après, une espèce de scène de théâtre s’est spontanément mise en place. Quelqu’un a peint les décors, d’autres ont apporté des petites tables de bistrot qu’on a unies avant de les recouvrir avec une nappe bleue céleste….

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Cela me fait souvenir d’un curieux épisode que j’avais vécu juste avant la naissance de ce tableau. Après un long voyage de travail en train de Rome jusqu’en Calabre, je débarquai au cœur de la nuit à la gare de Lametia Terme. À la sortie de la gare, une voiture se confondant avec la nuit m’attendait, dont on ne voyait que cette inscription blanche : COMUNE DI COTRONEI. Je partis sans attendre avec deux personnes plaisantes aux manières paysannes qui ne parlaient pas.
À défaut des localités de la côte ouest, où j’avais passé une ou deux vacances marines — entre Tropea et Cap Vatican —, je ne m’étais jamais aventuré à l’intérieur de cette région assez montagneuse, que j’imaginais abrupte et partout tourmentée par le soleil. Dans cette course dans la profondeur de la nuit que le silence de l’habitacle rendait inquiétante, on ne voyait que la route se déroulant sous l’œil agressif des phares et, de temps en temps, quelques petits animaux qui traversaient la chaussée comme autant de flèches. Lorsqu’on arriva à l’hôtel, on n’en discernait que l’enseigne décolorée. Malgré les onze heures du soir, on nous donna à manger. Cela fut l’occasion pour échanger quelques mots avec mes accompagnateurs, qui se sauvèrent bientôt, en me donnant rendez-vous pour le lendemain. Ils étaient chargés de m’accompagner au petit matin à la Mairie où l’on devait me renseigner autour de la question urbanistique à démêler dans le village touristique de Trepidò qu’on avait laissé pousser en toutes les directions de façon assez chaotique. Resté seul dans ma chambre, je me rendis compte que l’hôtel avait des cloisons en bois de très modeste épaisseur tandis que la nuit s’affichait rigide, même si l’on était en juin.
J’étais le seul client et, le jour suivant, je profitai d’un accueil familial, même plus chaleureux qu’à mon arrivée. Descendu en bas, la patronne, souriante, me demanda si je voulais un café, tout en m’indiquant une chaise près d’une table au dehors. En sortant, je plongeai dans un paysage de montagne. Cela m’étonna. Je ne m’attendais pas du tout à ce bois de sapins de Noël comme je n’en avais vus qu’aux Dolomites… Tout de suite après, en m’asseyant pour ce café qu’on ne pouvait plus napolitain, la vue soudaine du lac bleu ce fut un véritable coup de poing dans l’estomac, une joie sans borne : on n’était pas dans l’extrême sud de l’Italie en train de se désertifier, on était en Suisse ! Je n’eus pas le temps de me reprendre de cette surprise que je vis arriver trois ou quatre voitures, d’où sortirent des hommes souriants sous leurs moustaches, chacun avec un gros classeur sous le bras. Tandis que le maire me serrait la main, ces dix ou douze personnes sortirent du restaurant une dizaine de petites tables avant de les rassembler à la hâte au milieu des arbres. C’était peut-être la première fois de ma vie qu’une réunion de travail se déroulait en plein air, autour d’une table qui ressemblait à un plateau de théâtre.

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Dans toute idée de table il y a toujours quelque chose qui fait déclencher une rencontre. Une montagne de dossiers à examiner dans un village de montagne ou alors un poisson de rivière à manger dans une localité auprès de la mer, ou encore un pique-nique… Chacun apporte quelque chose. L’important c’est qu’il y ait le vin et des choses à se dire.

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Dans la tablée que ce tableau voudrait immortaliser, des personnes venant de différentes époques de ma vie semblent s’être donné rendez-vous. Aux deux bouts de la table sont assis, il me semble, les deux patrons. Comme il arrive souvent, la patronne à la chevelure brune a l’air plus vivante et intelligente que son mari qui semble vouloir se dérober au sujet scabreux de la discussion. Bien sûr, on discute. La jeune femme blonde, qui tourne le dos au spectateur, est en train de tenir une petite conférence. Elle soutient que Venise pue et qu’elle n’y va pas volontiers.
Vous préférez Naples ? Demande la maîtresse de cérémonies, ayant une forte ressemblance avec une de mes anciennes collègues de travail qui, entre parenthèses, est une excellente cuisinière.
La blonde soutient que l’exception confirme la règle. C’est juste à ce moment qu’un quatrième couple sort (ou entre) dans cet espace qui ressemble moins à une terrasse qu’à une cour ou Campo vénitien. Puisqu’on est en démocratie et qu’il n’y a aucune hiérarchie apparente entre les présents, le couple qui apporte les plats intervient dans la discussion. Cela les oblige à rester longuement dans cette position incommode.
Je préfère Bologne ! affirme tout à coup le monsieur aux yeux rêveurs que l’assiette à poisson entoure affectueusement. On est à un passage délicat, parce que la femme à côté du monsieur dans les nuages fais signe qu’elle veut dire quelque chose mais l’homme aux cheveux noirs, en face d’elle, ne la laisse parler. Il explique qu’un endroit comme celui où ils se trouvent réunis est unique au monde. Où sommes- nous ? demandèrent les deux petits enfants qui n’avaient plus envie de se disputer les raisins.
Nous sommes au sommet d’une tour, dit le mari de la collègue, dans un élan de sincérité. N’avez-vous pas vu les nuages effleurant nos tomettes ? N’avez-vous pas reconnu la petite construction d’angle qu’on a bâti dans une seule nuit pour y installer un canon ?

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Giovanni Merloni, La tavola, encres sur papier 70 x 50 cm, 1983, part.

Je réalisai ce tableau soigneusement, essayant de m’éloigner de tout ce que je considérais trop escompté. Peut-être avais-je choisi une voie assez facile pour changer de vitesse. J’étais en fait passé d’une facilité à l’autre.
Car la souffrance ne réside pas dans le dessin ou dans les couleurs ou encore dans le choix d’un prétexte, d’une occasion ou d’un lieu auprès duquel s’inspirer.

La souffrance est cachée sous la table, elle serpente au milieu des pieds et des jambes des chaises. Elle n’a pas de visage ni de voix. Pourtant elle me parle, elle se mêle à ma vie, prétendant me guider, me manipuler, me donner des ordres.

Giovanni Merloni

(1) article publié la première fois le 31 mai 2013