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Giovanni Merloni, « En me remémorant de La strada de Federico Fellini, 2017

« Du côté de chez Zvanìn… » (1)

Quand on voulait chérir Zvàn, mon grand-père, on l’appelait Zvanìn ou Zvanì…
Avec la musique captivante de ce nom dans le cœur, j’ai la sensation que la Romagne se détache mollement de son point d’accostage, tels un vaporetto vénitien ou une péniche parisienne ou alors le « radeau de pierre » de José Saramago. Elle vague longuement, avant de s’installer dans un endroit très reculé dans la géographie de mes rêves. Elle pourrait s’appeler aussi bien Samarcande ou Damas, ou aussi Saint-Pétersbourg. Je ne sentirais pas le poids de la distance, car cet endroit, tout comme les sanglots longs de Verlaine et les parapets d’Europe de Rimbaud, serait toujours présent dans mon cœur, prêt à se catapulter dans mon esprit par le biais de cette table joyeusement défaite où ce monsieur à l’air intelligent prénommé Zvànin est sans doute gâté par une distribution de la lumière assez partisane.

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Il ne fait qu’un avec les autres participants à la veillée, auxquels il s’adresse avec une voix calme, convaincante, qui coupe gentiment la parole à la polyphonie des éclats des voix. Ils se comprennent très bien dans leur langue envoûtante et rapide, tout à fait incompréhensible pour moi. Zvànin c’est le même que Jean en français John en anglais ou alors Jan en hollandais. Il obéit pourtant à une espèce de frénésie de l’abréviation et de la variation, aboutissant en une version plus intime et familière d’un prénom solennel comme Giovanni ou même ennuyeux comme Johannes.
Quant à sa langue, il est difficile de trancher des confins. Bien sûr, on doit dorénavant tous partager l’idée de Dario Fo d’un grand mélange de langues — la Française, l’Italienne, l’Espagnole et l’Allemande aussi — ayant formé ce qu’il appelle le « grammelot » (« grand mélange » mais aussi « grand mélo », donc « grand mélange d’airs, de gestes et de tons mélodramatiques »), concernant toutes les populations de la vallée du Pô, de Turin et Milan jusqu’à la mer Adriatique. Cependant, on pourrait couper verticalement cette vaste région riveraine en droite du Pô, le plus grand fleuve italien, en traçant une invisible frontière entre Plaisance et Parme. Car, d’une certaine façon, c’est à Plaisance que la Lombardie commence déjà, tandis que Mantoue, au-delà du Pô et sous le domaine milanais, est une ville sans doute « romagnole ».
Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette région à sud du fleuve. Il suffit de trois noms pour évoquer un peu l’esprit de sa culture prodigieuse : l’Arioste, Giuseppe Verdi et Federico Fellini. Sans oublier Giovanni Pascoli — Zvànin, lui aussi —, ce grand poète à la fois classique et intimement imprégné de cette musique, de ce chant orgueilleux et naïf dont on entend l’écho se mêler à ses vers. Il ne faut pas négliger non plus l’appartenance à cette même culture de l’incontournable Gioacchino Rossini, né à Pesaro, une ville presque romagnole tout près de Rimini, devenu plus tard un parisien illustre. Cette langue profondément enracinée dans les esprits et dans la culture de ses habitants a été la force primordiale, le lien intime qui a créé l’unicité, la diversité de l’Émilie-Romagne. Une région où l’on a toujours gardé et même exalté le respect pour la culture, la science, le droit. Il suffit de songer un instant à Bologne, la plus ancienne université d’Europe… (2)

La Romagne est un triangle de champs et de pierre où plusieurs civilisations et pouvoirs se sont affrontés, sans répit ni concessions : les empereurs, les papes, les communes, les seigneuries. Cependant, les tourbillons de l’Histoire ont laissé que de traces gentilles dans cette terre fertile nourrie de gens naturellement portés au travail et au bonheur. La route qui brise plus facilement les Apennins reliant Rome à Venise, croise ici,
pas loin de cette tablée nocturne, l’Émilia, cet axe routier aussi important que le Rhin pour les populations de la Ruhr, qui descend de façon tout à fait rectiligne de Plaisance, endroit très riche et prometteur, jusqu’à Rimini… On ne finirait pas de dire les merveilles de ce triangle qui se dessine entre Imola, déjà romagnole, Rimini et Ravenna, ancienne capitale de l’Empire byzantin… Ce triangle existe encore. Sur ses côtés brillent longuement, pendant la nuit, les voix des villes aux noms suggestifs d’Imola, Faenza, Forlì, Forlimpopoli, Cesena, Rimini, Cesenatico, Cervia, Ravenne, Lugo, Bagnacavallo…
En amont de ce triangle — que le brouillard enveloppe en automne, où la chaleur s’installe sans bouger tout au long d’un été qui semble interminable —, les Apennins ont un visage abrupt, parfois menaçant avec cette alternance de collines nues et de campagnes en vagues bleues pointillées de cyprès. Lorsqu’on y monte — en voiture ou en moto, tandis qu’auparavant s’y essoufflait un glorieux courrier — on est souvent invités à s’arrêter, â s’accouder sur les murets pour essayer de voir San Marino, ou San Leo ou Gradara, ces villes fortifiées placées juste sur le sommet des collines plus pointues et lointaines. Ça fait peur et je crois que l’unicité de la Romagne, son charme très attachant, naît de ce contraste entre ces monstres isolés et bien visibles et la population invisible, vouée à cette terre… D’un côté, un pouvoir d’hommes méchants ou d’une nature parfois redoutable, de l’autre côté, le tempérament d’un peuple spontanément porté à la vie.
Mais, quelle différence entre cette Romagne et la Toscane ! Dans cette terre où les confins n’ont jamais été des frontières, la langue a été toujours estropiée et changée au passage des nombreux envahisseurs — venant de nord et de sud, mais aussi de la mer, qui n’a jamais constitué un vrai obstacle — tandis que l’accès à la Toscane, entourée de montagnes, était défendu à l’ouest par une mer toujours secouée par le vent et au sud par le mont Amiata et les marais de la Maremme

« Soit maudite Maremme, Maremme
Soit maudite Maremme et qui l’aime.
L’oiseau qui y va y perd la plume
J’y ai perdu une personne chère… »

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Mais, pourquoi ai-je parlé de la Toscane et au final de Maremme ? Qu’a-t-elle à voir avec mon grand-père Zvànin et ce dîner que je situerais en novembre 1913 ? Il y a bien sûr une raison. Cette tablée ne rassemble pas deux époux et leurs invités. Nous ne sommes même pas à la veille du mariage de Zvànin avec Mimí, qui a eu juste au commencement du siècle. Car en 1913 son aînée a déjà onze ans, sa cadette en a huit tandis que le plus petit, celui qui porte le nom de son père garibaldien en a six…
Il suffit de regarder avec un peu plus d’attention cette photo pour s’apercevoir que dans cette réunion, en plus des proches de Zvànin — sa mère Cleta, déjà souffrante à son côté ; sa cousine Luisa, dont on perçoit à peine le visage sortant de l’ombre ; sa plus jeune cousine Maria, assise à la droite de son mari, le notaire de Sogliano et trois autres habitantes de la maison, debout devant la crédence — il y a deux autres personnages. On dirait le maire et le curé de ce pays, qui ne cachent pas leur étrangeté à la scène.
Qu’est-ce qui se passe, alors ? Ce soir déjà nuit, Zvànin est le fils prodigue qui rentre au bercail. Après des années de batailles acharnées et des efforts cérébraux non indifférents, ne pouvant gagner pour les socialistes en Romagne où sont très forts les républicains, il vient d’être élu dans le collège de Sienne-Arezzo-Grosseto, en Toscane…

Giovanni Merloni

(1) Article publié sur ce blog la première fois le 4 décembre 2012.
(2) Maintenant, la langue de Zvànin est coincée sous les cailloux des affluents du Pô, dans de petites grottes qui la protègent encore un peu des tremblements de terre et des vagues du changement et de l’oubli.