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Auguste Perret au Havre : une utopie soumise aux contraintes de la mémoire

Sortant de l’appartement-témoin avec l’architecte qui nous avait fait de guide, on a échangé quelques mots avec elle, une inconditionnelle de l’œuvre d’Auguste Perret, qui a voulu souligner aussi le caractère exceptionnel de la présence de celui-ci, pendant des années, au Havre. Si c’est vrai qu’on a dû attendre quelques années après sa mort, en 1954, pour que son travail soit pleinement accompli, il est sûr et certain aussi que l’équipe de ses continuateurs lui a été bien fidèle et que Perret même, de son vivant, avait eu l’occasion de réaliser de son génie et de ses mains presque tout ce qu’il y avait à reconstruire dans le centre-ville du Havre : la Mairie, les immeubles résidentiels et l’église de Saint-Joseph. Quant à cette dernière, les éloges de notre accompagnatrice se mêlèrent à une explication analytique de la méthode constructive ainsi que de la qualité des matériaux adoptés, où le souci de privilégier le ciment se traduit en une architecture belle et durable à la fois…
Dans cette « utopie réalisée » par Auguste Perret, il y a eu sans doute des moteurs, tels : l’orgueil national pour une reconstruction rapide et de haut niveau et le rêve américain lié au port des transatlantiques, auxquels la victoire des Alliés donnait un nouvel essor. Cependant, la réponse de Perret, redonnant d’abord la ville à ses habitants, a ajouté une sorte d’élégance discrète à ce projet, où je vois un profond respect pour les morts, pour ceux qui ont perdu leur maison et leur famille…

Une parenthèse devrait s’ouvrir ici à propos du mariage prodigieux et redoutable à la fois qui a fait rencontrer un jour le ciment et l’acier. Devenu ce jour-là une seule chose, le ciment armé se développe avec la même vitesse de la bombe atomique, de l’asphalte et des matériaux plastiques… Avec l’absence de forme ou la menace de sa désintégration, s’introduit dans notre cerveau l’idée que tout est possible et n’importe quel rêve peut se matérialiser. Si la plastique rencontre heureusement des limites en son expansion, le ciment armé peut prendre les formes les plus bizarres et illogiques par rapport aux critères statiques auxquels on est tous inconsciemment habitués.
Certes, cette technologie a donné la chance à des grands architectes et ingénieurs de se dépasser, réalisant des œuvres charismatiques, comme le Volcan de Oskar Niemeyer ou le pont de Normandie de Michel Virlogeux. Mais la « liberté » qu’octroie l’alliance du ciment et du fer exige une capacité de contrôle de la part des collectivités urbaines bien plus sévère qu’au temps de l’alliance entre la brique, la pierre, le bois et le fer. Avant l’arrivée du ciment armé, les canons de l’ordre architectural voire les règles qu’il fallait respecter pour bâtir des constructions durables allaient avec le système structurel et constructif où la distribution des poids entre les piliers, les poutres et les murs porteurs devait toujours se soumettre à des contraintes sévères. Le contrôle statique avait toujours une influence sur la validation du choix esthétique et vice versa, tandis qu’avec cette technologie allant au-delà de la forme, la hardiesse de la proposition réussit souvent à se passer de critères esthétiques incertains et faibles.
Je ne veux pas revenir à ce que je disais à propos de la ville italienne de Pescara, par exemple, qui se vérifie d’ailleurs dans la plupart des banlieues contemporaines où la liberté de presque tout faire n’est que très rarement synonyme d’engagement pour la qualité. Je pense seulement qu’Auguste Perret, quoiqu’il fût un visionnaire et qu’il croyait dans les chances immenses que le ciment armé laissait entrevoir, n’a pas voulu aller trop au-delà. Surtout pour des îlots d’habitations collectives, il aurait été un risque esthétique énorme que se dérober aux contraintes mûries dans des siècles. Ce « révolutionnaire » a alors préféré se déguiser en homme d’ordre (architectural) : si d’un côté il inscrit ses nouveaux quartiers havrais dans un modèle qui profite bien sûr de tous les avantages que les nouveaux matériaux offrent — notamment le plan libre avec la chance de placer les cloisons n’importe où dans chaque appartement, de l’autre côté il garde dans ses façades et dans les masses des édifices la mémoire de la ville du Havre avant la destruction et en général l’image de la ville française qui se développe au passage entre XIXe et XXe à l’école du baron Haussmann : Auguste Perret a donc réalisé son utopie se soumettant aux contraintes de la mémoire…

Mais la grandeur tout à fait particulière du Havre ne s’épuise pas seulement dans le charme discret du tissu d’immeubles en ciment anobli que Perret a su imposer. Que serait-il le centre du Havre sans le « Volcan » d’Oskar Niemeyer ? Que serait-elle cette pause hautement poétique dans la prose suggestive qui l’entoure s’il n’y avait l’eau des bassins et l’autorité des Docks ? Que serait-elle la ville du Havre s’il n’y avait pas cette plage merveilleuse et ce port fourmillant de mémoires ?
S’il n’y avait pas l’extraordinaire géométrie et le grand souffle des bassins d’eau, quiconque se plaindrait du manque retentissant d’arbres et de jardins… S’il n’y avait pas l’immense lumière de la Plage du Havre et le « bien commun » du Port, cette ville, en dépit de sa légèreté et de son équilibre uniques, étoufferait !

Sous la pluie battante, nous avons eu juste le temps de nous acheter trois sandwichs dans une boulangerie vaguement ressemblante à l’une de nos boulangeries préférées de Paris, avant de tout grignoter à l’abri rassurant de la voiture blanche. Là-dedans, pour ne pas nous faire avoir par l’humeur grise, nous avons décidé de nous rendre au Grenier des Docks Vauban pour y visiter, selon ce que promettait le programme, une exposition de maquettes des bateaux ayant voyagé à travers les océans dans les années glorieuses où le port du Havre était considéré comme le plus grand de France et l’un de majeurs ports en Europe.

Plus tard, avec quelques difficultés en vérité, nous avons finalement atteint, dans les Docks Vauban, la bonne porte… même si, sincèrement, je n’ai pas du tout aimé la séquelle de magasins et boutiques qu’on a installés dans cet immense espace voûté ayant longuement servi d’entrepôt maritime. Je me sens suffoquer quand je me vois obligé à traverser une telle concentration de choses prêtes : prêt-à-porter ; prêt-à-manger ; prêt-à-empocher, peu importe si le nombre d’objets inutiles dépasse celui des nécessaires, peu importe si la superpuissance des grosses marques impose ce qu’elle veut sans se soucier du mauvais goût ou carrément de la vulgarité…
Donc, si l’architecture des Docks garde à l’extérieur le charme et l’équilibre qu’on reconnaît sans effort aux œuvres nécessaires, je trouve absolument décevante la façon qu’on a adoptée d’utiliser leur espace intérieur. C’est en fin de compte un énième hommage à l’esprit américain : « tu achèteras ce que je mettrai sous ton nez ; tu mangeras sans protester tout ce que je fabriquerai pour toi ; tu n’auras aucune tutelle ni solidarité ; tu n’auras pas le droit à la retraite… donc éveille-toi, sort de ton être une certaine dose d’agressivité et cours ! » Bien sûr, il ne faut pas oublier les efforts merveilleux de Barak Obama et d’autres hommes et femmes qui luttent aux États-Unis pour que le désastre n’arrive pas complètement à détruire notre planète. Mais il est vrai que le capitalisme provincial de ce côté-ci de l’Atlantique, tout en grandissant au profit de l’injustice, n’avait pas encore ces mêmes caractéristiques au lendemain de la Libération. J’arrête ici, m’accordant juste un souvenir italien. Bien plus loin du centre de Rome que le Périphérique du centre de Paris, la ville des empereurs et des papes est entourée par un cercle parfait qu’on appelle GRA (Grande Rocade Annulaire). Au long de cette autoroute, un nombre épouvantable de magasins spécialisés ont surgi autour du passage du siècle dernier, ne cessant de s’y installer depuis. Par conséquent, si l’on avait besoin d’un imperméable ou d’une blouse ou des chaussures aussi, on partait à l’aventure suivant cette piste redoutable à la recherche de la bonne flèche.
C’était d’ailleurs préférable d’y aller accompagnés par quelqu’un. Parmi nos amis, la plus experte était Cristina. Mais elle ne cessait de tisser les éloges de cet endroit magnifique, incontournable même : « J’aime le GRA ! » disait-elle, tout en montrant du doigt la meilleure adresse pour s’acheter ceci et cela…

Revenant aux Docks du Havre, le cauchemar de cette traversée dans le déjà trop vu s’est terminé quand, juste à la hauteur d’un solennel guichet consacré aux Informations, on nous a indiqué une porte ouvrant sur le quai des Antilles : un bassin tranquille, on dirait même abandonné de Dieu et des hommes. C’était là que l’exposition des « Villes flottantes » nous attendait…

Giovanni Merloni