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Il faut se battre au grand jour !

Vendredi matin, suivant mon itinéraire préféré — c’est-à-dire le plus long et le plus tortueux — je m’étais rendue chez les « Garibaldiens » pour y rencontrer mon ami Olivier Jardin, le journaliste télévisé passionné des époques révolues. Celui-ci était arrivé très tard dans la matinée, essoufflé, accompagné par deux Italiens, un homme et une femme sur la cinquantaine. Puisqu’il avait hâte de repartir pour un autre rendez-vous, je n’avais pas eu le temps ni le calme de lui expliquer combien Michele avait protesté contre cette idée de l’entrevue impossible… Olivier ne faisait que sourire, tout en se montrant épuisé et alourdi par ses graves pensées, tandis que ses accompagnateurs essayaient de devenir transparents en se cachant derrière les modestes décors appuyés aux murs de l’association.
En rentrant par la voie la plus directe, c’est-à-dire la rue du faubourg Saint-Martin jusqu’à la porte homonyme, je me sentais pressée, troublée comme une mère qui a laissé son enfant de quatre ans seul à la maison. Je me demandai si Michele était devenu déjà tellement indispensable pour moi…
J’étais en train de refuser vivement cette idée — en essayant de rassembler des preuves de l’innocence de mes sentiments ainsi que de mon étrangeté vis-à-vis du rapport problématique qu’il entretenait avec son passé personnel et familial — quand je m’aperçus que j’étais désormais en train de faufiler la clé dans la porte de notre appartement lunaire.
Entrant, je faillis tomber à cause d’une grosse malle placée de travers. Je sus par la suite que ce catafalque de cuir — où Michele, s’inspirant à Fernando Pessoa, comptait de sauver ses mémoires secrètes — avait été acheté dans une brocante de la rue du faubourg Saint-Antoine.
— Je n’avais pas remarqué ça ! m’écriai-je, annonçant mon arrivée.

— Elle était au-dessus de mon placard. Là, elle me gênait, je vais lui trouver une place quelque part…

— Qu’est-ce qu’elle contient ? Un cadavre ?

— C’est une véritable pagaille de photos, de lettres, de manuscrits, de tapuscrits ainsi que de petits objets anachroniques. J’espère avoir le temps de tout ranger, avant de mourir…
— Dix minutes avant de mourir, Monsieur de Lapalisse vivait encore !

— Et alors ?
— Avec tout ce qu’il nous arrive, cela n’a pas de sens de fouiller davantage !
— Personne ne pourrait ranger ces mémoires à ma place ! Donc, il est tout à fait compréhensible que je m’inquiète de ce temps qui précède ma mort !
— Oui, vous pouvez, mais vous perdez du temps précieux…
— Cette malle, m’expliqua-t-il, représente pour moi l’espoir de soustraire à l’indifférence du temps les traces des souffrances supportées par les personnages de ma famille et moi-même.
Je ne me demandai pas les raisons qui avaient poussé Michele à descendre la malle. J’avais oublié le cauchemar du métro et des élections imminentes, car j’étais dans l’emportement pour ce qu’on avait envisagé avec Olivier E. :
— Je vous conseille de la faire connaître, cette histoire de famille, plutôt que l’envoyer aux oubliettes dans une malle anonyme ! lançai-je.

— Vous vous moquez de moi, hein ?
— Non, pas du tout. Mais… écoutez, je viens d’en parler avec Olivier E. : votre entrevue impossible à la place de votre grand-père Gaetano vient à la rencontre de tout ce que nous avons dit hier. Si vous acceptez de vous y engager, vous ne ferez qu’une partie de vos devoirs ! Cela vous fera du bien, j’en suis sûre. D’ailleurs, devant une telle ressemblance physique, toute imprécision historique deviendra négligeable !

— Cependant, chère Anna, j’ai le sentiment que Gaetano me boycotte, soupira-t-il. En ce moment-ci, il se retourne furieux dans sa tombe, tout en se refusant de dire un mot. Lui, l’homme le plus bavard de la terre !

Sans réfléchir, je me laissai aller à une provocation :

— Avez-vous peur qu’il sorte du cimetière et qu’il erre dans la ville de Naples avant de rencontrer Vera, la femme que vous avez abandonnée lors de votre départ à Paris ?
Puisqu’il réagit par une grimace d’horreur, j’insistai :

— Ah, vous avez rougi à nouveau ! Vous avez peur que cette femme vexée se plaigne avec votre grand-père et qu’il fasse valoir son autorité morale pour vous obliger à renouer avec elle ?
— Mais non, pas du tout ! dit-il. Gaetano s’en fiche de mes questions privées ! Il méprise en moi l’appartenance à cette génération de gaspilleurs et d’ingrats, dont il ne veut pas. En cela, il rejoint Pasolini et son idiosyncrasie pour les rejetons de la bourgeoisie grande et petite. Non, je ne crois pas qu’il serait d’accord avec une telle entrevue. Il la jugerait sans doute comme une espèce de masturbation intellectuelle… Quant à moi, en m’exhibant, j’irais contre ma nature esquive !

— Ah, je comprends, répondais-je, vous ne pouvez pas vous passer de vos superstitions ésotériques ! Mais c’est idiot d’avoir peur des fantômes. Il faut se battre au grand jour… Vous n’avez rien à cacher, et je suis sûre que vous trouverez de nouveaux amis, des alliés même, en accueillant mon idée…
— Doit-elle me tomber dessus comme une montagne, votre idée ? protesta-t-il. Est-ce le bon moment, à la veille des élections en Italie ?
— Pourquoi pas ? Je ne vois pas un moment meilleur ! D’ailleurs, personne ne nous oblige à tout résoudre ni à sauver le monde.
— Pourtant j’ai peur…
— Ouf ! Peur de quoi ?
— Je ne serais pas capable de me défouler crachant le morceau qui me gêne !
— Et avec ça ? Ce n’est facile pour personne !

— Vous…

— Moi aussi j’ai mes squelettes dans le placard, dis-je avec énergie. En plus, avec tous ces déménagements, je ne sais plus ce que mon placard est devenu…
Sur ce point du placard, mon portable sonna.

— Allô ? Ah Olivier ! répondis-je; Oui, bien sûr, nous sommes là, on vous attend les bras ouverts !

Tandis que je discutais avec mon ami réalisateur à l’appareil, je voyais mûrir dans le regard de mon ami colocataire ce changement imperceptible de non à oui tout à fait ressemblant à l’admission d’une défaite.

— À propos, j’ai dit à Olivier Jardin que vous êtes mon oncle ! dis-je plus tard, à la hâte, tandis que j’essayais de ranger la salle.
— Si je suis votre oncle, nous devons nous tutoyer, devant les gens qui viennent…
— Oui, bien sûr ! répondis-je. Je n’attendais qu’un prétexte pour ça !

Michele avait déjà commencé à s’exercer dans cette nouveauté, en me disant « tu… tu… tu… » au même rythme de son train intérieur, quand on frappa à la porte en bas. J’appuyai sur l’interrupteur de l’interphone en restant immobile, frappée par une soudaine incertitude. Puis, la sonnette retentit bruyamment et j’ouvris la porte, introduisant d’un petit geste les cinq ou six personnes en visite.
— Entrez, dit Michele, d’un ton cordial, ici, c’est très petit ! D’ailleurs, on est à Paris !
— On est venus pour l’entrevue impossible de Gaetano Calenda, déclara le jeune réalisateur télévisé, scandant respectueusement le prénom et le nom du Napolitain illustre. Nous sommes partants aussi pour l’éventuel tournage de quelques scènes de la vie de votre ancêtre socialiste ainsi que de son enterrement clandestin, dont votre nièce nous a montré une poignante photo !
En file indienne, ayant chacun une valise à la main, une petite troupe s’était entre-temps introduite dans le salon qu’en quelques secondes fut bien rempli de câbles électriques. Confondus au milieu des autres comme deux ombres chinoises, il y avait les deux Napolitains que j’avais notés le matin dans mon association. Quelque temps après, ayant su leurs précises identités, je me demandai pourquoi ils avaient tout fait pour ne pas croiser le regard de Michele. D’ailleurs, je ne pouvais pas m’expliquer comment il avait été possible que Michele ne se fût pas aperçu de leur présence…

— Si vous êtes d’accord, on peut commencer tout de suite, proposa Olivier.

— Désolé, mais il faut reporter tout cela ! réagit Michele d’une voix nette.

— Nos techniciens seront disponibles samedi et dimanche, après c’est fini… répliqua Olivier.

— Samedi, c’est demain ! observai-je.
— Demain matin, je pars très tôt pour l’Italie. Je dois voter, déclara Michele s’essuyant le front.

— D’accord, dis-je. Ce sera moi qui accueillerai la troupe !
— Tu feras ça pour ton oncle ? s’exclama Michele en riant. Il n’avait pas résisté à l’envie de me tutoyer en public.
— Tu es très gentille… dit Olivier, écarquillant ses yeux bruns. Maintenant, je te tutoie moi aussi !
— En partant en Italie, je loupe l’entrevue, n’est-ce pas ? observa Michele, s’adressant au réalisateur.
— Oui ! Et c’est dommage ! Mais, la scène de l’enterrement, on peut la tourner à votre retour…
— Quel imbroglio ! s’écria Michele, contrarié. Je suis obligé de partir tout en sachant que mon vote ne suffira pas… Je vais faire mon devoir sans emportement, voilà ! Les bras me tombent si je pense à ce que ce monde va devenir… avec ma complicité !

Giovanni Merloni