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« DESTINATAIRE INCONNU »

On est en 2017. Neuf ans se sont écoulés depuis ce fatidique mercredi 16 avril 2008 où Michele m’invita à dîner à La Paella rue des Vinaigriers pour essayer d’endiguer les sentiments d’égarement et de chagrin que la lettre d’une Franca Donati m’avait provoqués. À partir de cette soirée mémorable, notre vie s’est acheminée sur un sentier étroit, mais assez confortable qui, malgré les difficultés, n’a pas été avare de moments de véritable bonheur.
Puisqu’il avait été dès le début le théâtre, le souffleur et le complice de notre « union inévitable », nous sommes très volontiers restés dans l’appartement « clair et calme avec balcon » de la rue de la Lune, qui nous donnait d’ailleurs la chance de partager l’un ou l’autre des deux grands lits disponibles ou alors — cela est arrivé très rarement —, de passer des nuits solitaires en pleine liberté.
Au bout de ces premières années d’heureuse vie en couple, je vais atteindre à la fin de ce mois de mai, sans sourciller, mes quarante-cinq ans, tandis que Michele en aura soixante-douze à la moitié septembre. Il garde pourtant à mes yeux la même gueule de Polichinelle adolescent qu’il affichait le jour où il m’ouvrit la porte la première fois. N’ayant pas du tout vieilli, on dirait même qu’à présent il affiche juste une dizaine d’années plus que moi. A-t-il fait un pacte avec le diable ? Je ne crois pas. Maintenant que je le connais un peu mieux, je peux affirmer :
— d’abord qu’il n’a jamais eu des problèmes avec son travail où il s’est toujours très bien débrouillé ;
— ensuite, qu’il a su éviter de se fixer trop sur ses contrariétés et, depuis que je suis sa muse inspiratrice, il a cessé de se faire embobiner par les multiples branches de son arbre généalogique ;
— enfin, avant de me connaître, il n’avait eu que deux histoires qui l’avaient vivement engagé au point de vue sentimental en lui laissant, comme on dit, une belle réserve de cartouches à exploser.
Bien sûr, il a souffert, mais ses amours précédents, y compris sa mère Clementina, n’ont pas entamé sa naturelle nonchalance ni sa prodigieuse disponibilité à recommencer comme si de rien n’était, ou presque.
Donc, si bien que moi, dans le rôle d’Achille au pied léger, je ne rattraperai jamais Michele déguisé en tortue, je vais en tout cas me rapprocher de lui et de ses rêves lunaires.
Sinon, en ces années denses et travailleuses, constellées fatalement de hauts et de bas, nous avons plongé au fur et à mesure dans la vie parisienne dont nous avons partagé les joies ainsi que les chagrins les plus insupportables. Nous allons devenir à plein titre des citoyens responsables dans un monde de plus en plus menacé et menaçant. Cependant, chaque fois que nous nous accoudons sur ces jours d’avril 2008, un sourire étonné s’affiche involontairement sur nos visages : étions-nous si naïfs et démunis ? Étions-nous, au contraire, même trop méfiants et enclins à nous dérober à toute découverte ?
Toujours est-il que la lettre que Rose, ma mère, avait expédiée à Michele le 9 janvier 2002 n’a été ouverte qu’hier, le 7 mai 2017, c’est-à-dire 15 ans plus tard !

En deux mots, ou alors comme le ferait le peintre Michele Calenda, en quelques coups de pinceau, les 9 années de bonheur avec mon colocataire entreprenant ont eu un début héroïque dans notre appartement déguisé en alcôve. Nous dûmes attendre un nombre indéterminé de jours et de nuits insomniaques avant de nous décider à sortir nos nez dans la rue bien-aimée et partir finalement en voiture-lit avec le fameux Palatino.
Notre pèlerinage de neuf jours à Naples et alentours fut sans doute inoubliable. Ravi de poursuivre avec ma complicité toutes les suggestions possibles et imaginables, Michele se contenta d’une demi-journée au cimetière de Poggioreale pour un adieu silencieux à ses grands-parents Gaetano et Mimì, à ses parents Alfredo et Clementina… Nous rencontrâmes bien sûr son frère Dodo et sa sœur Enzina, mais ce ne fut qu’une brève parenthèse de joie et sentiments sincères. Pour le reste, j’ai aimé ce monde qui s’empare de toi et pénètre jusqu’à ton intimité secrète en te donnant en échange une espèce de mélancolie de la beauté que la mer ou le volcan va bientôt engloutir… J’ai aimé sincèrement cet état de suspension dans le manque d’équilibre devenant de but en blanc le plaisir de marcher sur le fil d’un promontoire à l’autre… mais, une fois remontée sur le train du nord, j’étais encore plus contente de l’avoir échappé belle !
À la gare de Bologne, je fus accueillie par mon amie Patrizia, qui voulut nous emmener en voiture à la Malacappa (1) où rien n’avait changé, jusqu’au menu, toujours le même. Ensuite, nous nous installâmes via dé Gombrutti, à côté via Nosadella et du bar Viola qui représentaient pour Michele de véritables bornes milliaires. Grâce à Giampaolo Sancisi, un cher ami de Michele originaire de Romagne, qui avait demandé à son fils de l’héberger pour nous laisser libres, nous profitâmes de son lit suspendu dans le vide pour savourer les couleurs changeantes des toits de mon incontournable ville natale… Ce fut une véritable Lune de miel ou alors, pour deux habitants stables d’une rue de la Lune, un prolongement de ce même miel qui se répandait partout sans que cela ne nous gênât pas du tout…
Après l’ivresse béate — ayant cumulé l’une sur l’autre les deux expériences fondatrices de Naples et de Bologne —, il y eut à l’improviste un déclic de sagesse ou, pour mieux dire, un pressentiment.
— Quelle heure est-il ? demanda Michele
— Dix heures et demie du soir… c’est presque la nuit, répondis-je.
— Nous devons chercher Franca Donati, dit-il.
Sincèrement, jusque-là, je n’avais pas réalisé qu’on était dans la même Bologne où j’avais passé la plupart du temps de ma vie, dans le même endroit où la femme censée d’être ma mère s’était installée que pour moi. Cette femme qui avait consacré une part considérable de sa vie à guetter mes déplacements, avec la modeste satisfaction d’arracher quelques bribes de mon épanouissement progressif dans la vie… Est-ce qu’elle avait vraiment envie de me voir et établir avec moi un rapport sincère et durable ? Est-ce que je le voulais moi aussi ?
Le jour suivant, nous traversâmes Bologne à pied. Nous rendîmes d’abord piazza Maggiore, ensuite en bas des Deux Tours où nous embouchâmes via San Vitale, heureux de reconnaître quelques vitrines inchangées, les gens sous les arcades avec le même air hagard et insouciant… Quand on arriva via Broccaindosso mon cœur battait la chamade. En bas de mon portail, le nom Buonvino avait disparu, remplacé par Donati. Nous sonnâmes plusieurs fois, le doigt bien appuyé sur la touche métallique. Personne ne répondait. Nous attendîmes alors, appuyés aux colonnes de l’arcade, en nous aventurant bien sûr en plusieurs hypothèses dont la plus insistante nous invitait à rechercher notre Rose au marché de piazza Aldrovandi, quand une petite dame aux cheveux abondants qui rentrait chez elle me reconnut.
— Madame Pasini ! hurlai-je, en m’approchant pour l’embrasser. Celle-ci n’avait pourtant pas envie de compliments.
— Venez, dit-elle. J’ai une valise pour vous !
Franca Donati n’avait pas attendu que nous arrivions à sa porte. Elle avait disparu, sans donner de renseignement à la pauvre voisine. En un éclair, elle avait quitté l’appartement où j’imaginais la trouver heureusement installée tandis qu’à sa place, un nouveau locataire avait emménagé qui n’avait même pas eu le temps ni l’envie de mettre son nom.
Si j’étais contrariée par l’embarras évident de madame Pasini et sens dessous dessus pour la rencontre ratée avec une mère charnelle qui m’échappait violemment, je n’étais pas frustrée du tout par l’impossibilité de revoir une dernière fois mon ancienne maison !
La valise était lourde et difficile à transporter même unissant nos efforts. Michele partit alors chercher un taxi auprès de la porte San Vitale et vint aussitôt me récupérer… Adieu, via Broccaindosso ! Adieu madame Pasini ! Adieu madame Franca Donati ! Si tu me quittes, je ne te cherche pas. Bien sûr, j’en souffrirai énormément et tous les jours. Mais, où pourrais-je te chercher ?
Avec cette pensée désespérée, nous rentrâmes à Paris, nous rangeâmes la valise de Bologne dans le faux plafond au-dessus de mon placard. Je n’en voulais plus de mon passé insidieux !

Nous avons donc dû attendre que s’accomplît la cabale superstitieuse du numéro 9 à laquelle Michele demeurait « fidèle dans les siècles » (comme les Carabinieri), pour qu’une étrange curiosité se déclenche en nous deux.
Lors du deuxième tour de nos récentes élections présidentielles françaises, Michele — fort inquiet pour les résultats, notamment pour le risque d’une affirmation de la candidate d’extrême droite — avait convoqué dans son rêve de la veille son grand-père Gaetano. Mais celui-ci n’avait pas voulu parler de Macron, ni de Le Pen ou de Mélenchon. Il n’avait qu’un mot sur la bouche : la valise. « Pourquoi n’avez-vous pas ouvert la valise ? Dépêchez-vous ! J’avais prévenu votre compagne, fiancée ou épouse… je lui avais dit de quitter au plus vite cet appartement bruyant et dangereux ! Mais, puisqu’elle n’a pas voulu m’entendre, il est à toi maintenant de prendre la situation en main… Ouvrez la valise, je vous en prie ! »
Le lendemain, jour du ballotage, avant de savoir que la droite extrême était battue et que cela avait coûté cher au Parti socialiste et à beaucoup de gens de bonne volonté, nous avons descendu la valise avant de l’ouvrir scandaleusement au centre de notre salle commune.
Mêlée à des poupées bien oubliées, à mes cahiers d’enfant ainsi qu’à une infinité de bibelots (responsables occultes de la lourdeur de ma valise), il y avait une lettre ! Il s’agissait de la lettre que Rose, ma mère, avait envoyée à Michele lors de son malchanceux séjour à Naples. La fameuse lettre que Vera avait interceptée et renvoyée à l’expéditeur, avec la complicité du facteur, dont je n’oublierai jamais la phrase injuste et inexorable, telle une pierre tombale : « DESTINATAIRE INCONNU »…

Naples, mercredi 9 janvier 2002

« Mon cher Michele,
Je suis désespérée, mais je t’écris quand même, confiant au papier ce que j’aurais désiré te dire de ma vive voix. Je ne serais pas venue jusqu’à Naples si je n’avais pas eu une raison forte et même terrible. Je ne m’y serais pas rendue non plus si seulement j’avais imaginé que tu n’étais pas seul !
Oui, bien sûr, beaucoup de temps est passé. Ta mère est décédée et, selon ce que tu disais dans tes lettres, ta famille s’est un peu dispersée. Pourtant, jusqu’à la fin de l’été dernier, il me semble, tu insistais… Tu protestais tellement ton amour infini que je m’accrochais à ton illusion moi aussi. Même si, honnêtement, les sentiments ne peuvent pas demeurer toujours les mêmes ! Dans la meilleure des hypothèses, ils évoluent et l’amour — ah, quel mot somptueux et toujours exagéré ! — se transforme petit à petit en affection, en confiance et, dans mon cas, en besoin de partager les responsabilités de la vie…
Mais, avant de t’expliquer ce que j’envisageais en m’approchant de Naples et de toi… je dois me libérer de la déception violente que m’a causée ton apparition soudaine au coin de la rue où je t’attendais depuis des heures ! Tu n’étais pas seul ! À ton côté, j’ai vu une typique femme italienne qui sacrifie son charme à la nature de la liaison qu’elle entretient avec son homme. On voyait parfaitement que celle qui emboitait ton pas n’était que ta maîtresse… puisqu’elle se soumettait à l’obligation de montrer au monde que tu étais « son homme » voire une marionnette dans ses petites mains habiles !
Pour la première fois de ma vie, j’ai souffert la jalousie, Michele, et cela m’a fait comprendre en un éclair la banalité de mon être et, laisse-moi le dire, du tien aussi !
Jusqu’à aujourd’hui, j’avais vécu dans un rêve presque innocent dont je n’avais jamais eu la force ni surtout l’impudence de te parler. J’avais commencé à tout t’avouer au moment de ton départ de Bologne, il y a un peu plus que treize ans, en te confiant avec ce précieux prénom, Anna, qu’il y avait une fille, ma fille ! Mais je sais que tu n’en avais saisi qu’un son vague, quitte à t’interroger à ce sujet pendant des années… On aurait dû arrêter le train, ou alors tu aurais dû t’arrêter toi-même, pour connaître enfin mon « mystère ». Je ne voulais pas que tu rentres dans ton cocon familial et je m’en jugeais responsable. C’était surtout ça : je ne savais pas à quoi m’attendre avec ma confession. J’avais besoin de savoir que ce n’était pas de ma faute si tu quittais Bologne. Enfin, le train est parti, tu as disparu et mes bras sont tombés à terre…
Après… je me disais que c’était à toi de rebrousser chemin et venir me chercher. Je ne répondais pas à tes lettres, même en te voyant désespéré, parce que je ne savais pas quoi faire d’un rapport à distance… qui aurait sans doute tué la beauté de nos souvenirs, de nos promenades à villa Ghigi ou alors de nos discussions dans le bar Viola…
Quelques jours avant mon départ à Naples, le jour de l’an 2002, Nevio Buonvino, le père d’Anna, est mort. Je ne sais pas si tu n’as jamais entendu son nom, quand tu habitais à Bologne : il était un avocat qui travaillait à la Mairie… Je l’avais connu pendant mes vacances d’été à Cesenatico, en 1971. Ce ne fut qu’un flirt, qui ne dura que quelques jours et j’étais bien rentrée à Paris quand je m’aperçus que j’étais enceinte, trop tard, hélas, pour une interruption facile… Puisque mon médecin m’en déconseillait, je poursuivis ma grossesse, mais je ne serais jamais partie à Bologne si ma mère n’avait pas insisté.
Une véritable humiliation, car Nevio était fiancé avec Mariangela et leur mariage était aux portes. Nevio eut quand même le courage d’affronter sa future épouse et d’assumer ensuite la paternité d’Anna. Mariangela était infirmière à la Maternité et s’occupa avec empressement de mon accouchement. Elle ne pouvait pas avoir des enfants et trouvait sans doute dans l’acceptation de l’enfant qui allait naître le moyen pour rester accrochée à son futur mari…
Puis, il y a eu un véritable trou de mémoire : mon accouchement heureux déclencha en moi un précipice d’où je suis sortie des mois plus tard, en des conditions vraiment pitoyables. Même si j’étais dans l’un de meilleurs hôpitaux d’Europe, ma mère voulut m’amener à Paris où elle connaissait quelqu’un qui pouvait me sauver. Ce fut alors, au moment précis où l’on me hissa sur l’ambulance pour rejoindre l’aéroport, que Mariangela me proposa de s’occuper de l’enfant, que son père avait appelé Anna. Je partis sans répondre. Plus tard, je donnais mon accord, car une fois rentrées à Paris ma mère était tombée malade. Puisqu’elle n’avait que moi, je décidai de m’en occuper reportant les responsabilités et les joies de la maternité à une date inconnue.
Cela fut une erreur impardonnable, parce que cela déclencha une habitude difficile à extirper : Mariangela s’était affectionnée à la petite Anna et bientôt elle commença à torturer son mari pour qu’il m’empêche de voir ma fille ! Ce qu’il fit, le plus discrètement possible, m’autorisant en cachette à m’approcher de l’enfant et à faire amitié avec elle. La maladie de ma mère m’attirant à Paris, mes escapades pour conquérir l’amour de cette enfant étaient toujours brèves et pénibles. Entre-temps, puisque mes études universitaires autour de la langue italienne m’en donnaient le talent et les connaissances nécessaires, je réussis à établir des collaborations avec des maisons d’édition de Bologne pour lesquelles je m’engageai, avec succès, à traduire en français de textes italiens de plus en plus difficiles. À Paris, j’habitais avec ma mère dans une petite rue à côté du canal Saint-Martin, où j’aurais tant aimé me promener un jour avec toi… Mes déplacements pendulaires durèrent six ans, car ma mère mourut le jour même du sixième anniversaire d’Anna ! Je confiai alors mon appartement à la gardienne, qui m’appelait Cosette en l’honneur de l’unique livre qu’elle avait lu. En échange de mon hospitalité, celle-ci, tout en étant un peu folle, paye régulièrement les charges de la copropriété tandis que moi j’ai dès lors autorisé les impôts de Cité Paradis pour le prélèvement échelonné de mes taxes foncières et d’habitation. Excuse-moi pour ce détail, mais cela représente un point d’orgueil, pour moi, le fait d’être propriétaire, malgré tout, d’un petit appartement lumineux et silencieux à Paris !
Une fois à Bologne, je rencontrais de temps en temps Nevio, qui se comportait toujours en ami respectueux et sincère. Il fit le possible pour que je rencontre Anna de la façon la plus naturelle possible et ne m’empêcha pas de lui dire un jour la vérité. Car il ne trompait pas sa femme, mais préférait consacrer la plupart de son temps de loisir aux amis du Parti communiste ainsi qu’à ses camarades du bureau. Au fur et à mesure qu’Anna grandissait et mûrissait, il insistait pour que Mariangela fût confrontée à ma présence à Bologne, mais je n’ai jamais voulu briser notre équilibre : Anna avait un père exceptionnel tandis que moi je me jugeais inapte à assumer de but en blanc, à plein titre, le rôle de mère. Je préférai souffrir dans mon tout petit appartement au quatrième étage via delle Moline…
Jusqu’au jour où je t’ai rencontré et suis tombée amoureuse de toi ! C’était la première et unique fois de ma vie que j’avais à faire avec l’amour… un mot que je préfère susurrer intérieurement, mais qui a bien retenti dans mon être ! Nous avons partagé une existence de rêve, Michele, et ce rêve continuait pour moi quand je dépassais la porte cochère de l’immeuble où habitait une collaboratrice du « Mulino » qui m’avait permis de garer mon vélo en bas de son escalier. Toujours avec un sentiment de culpabilité et de tristesse, car c’était trop dur pour moi de t’interdire l’accès à mon propre lit, je traversais la grande cour (où trônait un magnifique marronnier d’Inde ayant souvent des airs de reproche) et je débouchais sur une ruelle postérieure s’échouant sur via Ca’ Selvatica… je sais que cette nouveauté absolue de la bicyclette t’étonnera et représentera sans doute une circonstance aggravante dans mon comportement déjà inacceptable à tes yeux, mais je ne pouvais faire autrement. C’était pour préserver le bonheur que je retrouvais au jour le jour dans les yeux de cette fille merveilleuse que je rentrais seule chez moi, renonçant à mon bonheur et, je le savais bien, sacrifiant le tien aussi !
Voilà ! Je t’ai presque tout dit, et je ne m’en repens pas, parce qu’il fallait absolument que tu saches ce que je t’ai caché et que tu comprennes ainsi combien je t’ai aimé !
Maintenant, au lendemain de la disparition soudaine de ce père bon et équilibré, je ne suis pas sûre que Mariangela soit la personne la plus adaptée pour s’occuper encore d’une jeune fille qui va bientôt accomplir trente ans ! Je ne serais pourtant pas capable de prendre cette délicate situation dans mes mains toute seule, ayant d’ailleurs le sentiment de la souffrance atroce que provoquerait en Anna la vérité de sa naissance.
Dans ma naïveté, je pensais à toi comme à l’unique personne capable de me conseiller et m’aider. Inconsciemment, j’espérais aussi pouvoir retrouver un reste de la joie immense que nous avions partagée… D’ailleurs, je ne suis pas encore tombée amoureuse de quelqu’un d’autre !
Mais je t’ai vu si impliqué, incrusté même, avec la petite femme grassouillette avec qui tu discutais t’accompagnant par des gestes brusques…
Tu as changé, Michele, et moi aussi je ne suis pas la même personne dont tu te souviens. Peut-être, le fait de ne nous être pas rencontrés dans cette ville aussi belle qu’incompréhensible se révélera un jour une chance pour notre vie future.
Demain, je rentre à Bologne où m’attend, je le sais déjà, la convocation pour un rendez-vous de travail à Paris, chez une importante maison d’édition. Puisqu’ils ont pleinement confiance en moi, mes amis de Bologne attendent beaucoup de cette nouvelle collaboration avec la France. J’espère vivement que rien n’arrive pendant mon absence qui trouble la tranquillité de cette fille en manque du guide de son père chéri…
Quant à nous… quant à toi, cher ami, sache que je ne désire que ton bonheur. Je te demande alors, si possible, de ne lire qu’une fois cette lettre et surtout de ne pas y répondre ! Ne me cherche pas ! Je penserai à toi comme au plus grand trésor d’une vie désormais révolue, qui sans doute ne trouvera pas d’égal.
Avant de finir, je dois t’avouer une dernière chose : en l’honneur de celle qui t’avait si bien appris le Français, j’étais devenue Madame Lamy pour Anna. Mais j’ai menti à toi aussi, sauf dans le prénom, car je m’appelle bien sûr Rose, mais je ne suis pas une Rose Bertrand, mon nom de famille étant Derain. Un cousin lointain de mon grand-père était le peintre André Derain, grand ami de Balthus et Giacometti, ces artistes que tu adorais…
Je fonds en larmes, pardonne moi.
Rose »

Comme on a pu bien le voir, cette lettre appartenant à Michele ne parlait que de moi et ne nous laissa pas du tout indifférents ni calmes ou sereins. Cependant, avant de nous adonner à la reconstruction de nos vies avec cet outil inattendu, nous fournissant la clé un peu fastidieuse de la vérité, Michele me pria de tout suspendre et passer vite à l’action.
— Quoi ? demandai-je, désemparée.
— Il faut aller tout de suite au 38 de la rue Sampaix… (2)
Elle était là, saine et sauve, un peu grossie par les pâtes italiennes et le bon pain de la boulangerie Liberté qui s’était entre-temps installée à la place de celle où jadis travaillait la mère de Rose Derain…
Nous fûmes tous les trois ravis de cette rapatriée et d’accord aussi pour ne plus nous séparer. Je crois qu’avec la bénédiction d’une Rose finalement épanouie et sans plus d’épines, dorénavant Michele peindra avec davantage d’assurance tandis que moi je publierai mon premier roman de succès. Voilà le titre : « DESTINATAIRE INCONNU » !

FIN

Giovanni Merloni

 

(1) La Malacappa…

(2) Dernière précision, pour contrebalancer les nombreux passages obscurs de cette histoire de vies compliquées ou, si l’on veut, dérangées, comme le sont la plupart des vies humaines : Rose, ma mère, avait quitté Bologne du jour au lendemain, sans m’attendre, pour une banale raison pratique ! Les voisins de Martine, l’ancienne gardienne folle de la rue Sampaix qui avait longuement habité dans l’appartement de Rose, avaient fait une collecte pour aider leur amie à garder cet abri lors de son hospitalisation, dans l’espoir qu’elle y retournerait un jour. Entre-temps, ce joli appartement un peu mal réduit était utilisé pour des réunions, des fêtes ainsi que des rencontres intimes de celui qui en possédait les clés… Jusqu’au jour où Martine mourut et le syndic de la copropriété décida de trancher en cette situation hybride, envoyant une lettre recommandée à Bologne. Puisque Rose n’était pas riche et qu’elle payait le loyer de Bologne avec l’argent que Martine et ses amis lui versaient tous les mois, au terminus de ce circuit vertueux elle se vit de but en blanc obligée à partir… Avait-elle envie de redevenir parisienne et de vivre à quelques centaines de mètres de sa fille désormais grandie ainsi que de son copain gaillard en dépit de l’âge ? Je ne saurais pas quoi répondre. Et elle non plus !