Étiquettes

,

Giovanni Merloni, Le lit jaune, acrylique et encre d’Inde, 50 x 50 cm, 2018

« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

Dans les années soixante-dix, lorsqu’on avait au plus haut degré l’illusion qu’un idéal pouvait trouver « ses jambes » à travers la confrontation et la discussion, il y avait une expression assez récurrente :
« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

Car, évidemment, à chaque pas, il fallait choisir le bon interlocuteur.
Une autre expression, typique de cette époque, était la suivante :
« Celui-là, au contraire, n’a pas la phase de l’écoute… »
Entre-temps, Michelangelo Antonioni préconisait l’arrivée de la redoutable ère de l’incommunicabilité…

Maintenant, la situation a vivement empiré. Peut-être, les êtres humains sont-ils en train de subir une profonde métamorphose, au bout de laquelle la notion d’amitié désintéressée aura disparu, tandis que nos mains aussi auront perdu toute leur souplesse et habilité calligraphique et dessinatrice. Tout le monde sera « sans papier » au sens strict du terme, parce qu’il n’y aura plus de papier pour y écrire dessus ni de papier imprimé avec des mots immortels…
Les humains volontaires et raisonnables, même ceux qui s’obstinent à protester en descendant dans la rue au nom d’une démocratie qu’ils voient pourtant s’émietter, ils se trouvent de plus en plus confrontés à un manque d’écoute impressionnant, à un sentiment d’impuissance vis-à-vis de bêtises comme la destruction graduelle du transport ferroviaire ou l’abolition progressive du travail stable et de la retraite.
On pourrait dire que le Président Macron, comme ses récents prédécesseurs, profite du manque d’une véritable et surtout constructive circulation des idées ainsi que de la banalisation de la culture. Mais qui sont les responsables de cette banalisation ? Tout cela ne se trouve pas dans les livres, bien sûr.

« Tu sais, le gros problème, jusqu’à présent, c’est qu’il y a toujours eu d’énormes différences entre la littérature et la vie, et ceux qui font de la littérature n’ont pas intégré la vie à leurs textes, et ceux qui sont pleinement dans la vie se sentent exclus de la littérature… »
Voilà un tweet lancé par Laurent Margantin (@oeuvresouvertes) qui m’interpelle vivement.

Il s’agit sans doute d’une affirmation qui ne se veut pas axiomatique ni absolue, exprimant notamment une profonde inquiétude pour les dérives possibles de la littérature contemporaine. Elle met pourtant le doigt sur une plaie bien ouverte, évoquant en moi — et sans doute dans les « passants » de Twitter les moins distraits aussi — le désir d’y ajouter quelques mots ou même d’entamer une discussion (presque) sérieuse sur l’adhérence de la vie à la littérature.

Tout en partageant la vérité autour de laquelle L. Margantin nous propose de réfléchir, je ne crois pas que la vie, avec toutes ses contradictions et conflits quotidiens, ait été de quelque façon ignorée par les livres d’André Gide ou de François Mauriac, par exemple. Elle entre de plain-pied aussi dans les textes de Josè Saramago (voir entre autres « Aveuglement »), d’Albert Camus (« L’étranger ») ou encore de Dino Buzzati (« Le désert des Tartares »). La liste serait bien longue. Et si, au bout de la lecture d’un livre, je lève la tête heureux et ému, c’est pourquoi j’y ai partagé des morceaux de vie réelle, peu importe s’il s’agissait d’une vie rêvée ou réellement vécue, d’une fiction ou d’un récit se voulant « objectif ».
En revanche, la littérature « sert » à la vie. Pourvu que les gens lisent, qu’ils aient le bon esprit ainsi que l’envie de se dépasser culturellement pour rentrer de plus en plus profondément dans les nombreuses richesses qu’un beau livre peut contenir.
Il est vrai aussi qu’une telle envie de se dépasser, vive et présente dans les lecteurs les plus volontaires, cogne de nos jours, de plus en plus souvent, avec « l’aridité » et la « répétitivité » de l’écriture dominante, parfois très soignée et même parfumée, mais de plus en plus à la poursuite des curiosités ou des scandales que nous impose l’actualité. Il s’agit souvent d’une écriture qui ne comporte pas des risques et que la plupart des éditeurs encouragent parce qu’elle contient en doses équilibrées ce que le public est amené selon eux à accepter le plus facilement. Il s’agit finalement de l’écriture des gagnants, des embauchés de la littérature qui ne risqueront pas, apparemment, de perdre leurs postes dans la vitrine figée du monde contemporain…
Il y a en tout cas des exceptions, parmi les écrivains de qualité, dont Valère Staraselski, par exemple — ayant atteint son public d’inconditionnels sans en tirer pourtant, jusqu’ici, une plus vaste reconnaissance —, où j’ai retrouvé le même sentiment et la même intelligence de la vie que L. Margantin recherche dans la littérature.
Au plus bas niveau de cette échelle impitoyable, les écrivains maudits ou marginaux, sans papier ou sans abri au sens plus ou moins métaphorique, n’auront pas la possibilité de faire entendre leur voix. Je ne sais pas s’ils « expriment » mieux que les autres la vie réelle. Je sais qu’ils « sont » eux aussi la vie réelle…

En tout cas, depuis mon observatoire — suivant les différentes expériences de travail et de vie qui m’ont conduit jusqu’à Paris à mes soixante-dix ans largement accomplis et dépassés, toujours avec l’engagement littéraire dans la peau — je peux affirmer que ce qui arrive à la littérature suit le même douloureux destin qui touche aux autres domaines, artistiques ou pas, de notre société contemporaine.
La voix du poète, de l’écrivain ou de l’artiste atteint de moins en moins son but naturel de communiquer voire de témoigner la dramatique richesse de la vie à ceux qui n’attendent que cela.
Parce que nous vivons dans une société devenue extrêmement rigide, cloisonnée et bureaucratique (et bien sûr asservie aux règles commerciales imposées par des élites rusées qui vivent aussi bien au- dedans qu’au-dehors de cette société même).
Parce que les gens sont de moins en moins capables d’écouter ni d’entendre la voix des autres.
Parce qu’on est plongé dans un régime basé sur la méfiance et l’égoïsme du « sauve-qui-peut ».

Parce que ce sont les monopoles grands ou petits qui décident si tel médicament est bon pour la santé, si tel artiste « se vend » et si tel livre peut circuler.
Parce qu’en fin de compte on intercepte de plus en plus les relations entre les humains de façon que tout ce qui est « indépendant » se décourage ou se retire dans un petit cercle aussi marginal qu’inoffensif.

Je ne crois pas que tout ce qui est marginal et indépendant soit forcément « baisé » par les Muses. Mais je suis sûr et certain que ceux qui font le possible pour décider de nos vies et de nos goûts par une sorte d’invisible Fahrenheit 451 trouvent plusieurs complicités dans le « monde » de la littérature.
Je me demande alors, suivant la réflexion de Laurent Margantin : « est-ce que nos guides, nos maîtres ou les gens de lettres qui travaillent à différents titres auprès des maisons d’édition “intègrent la vie” à leurs carrières exemplaires ? »

Giovanni Merloni