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Giovanni Merloni, la deuxième jongleuse, gouache sur papier, 2018

En nouveau Jonathan Swift, François Bonneau mesure en « MILLIMÈTRES » les distances qui unissent (ou séparent) les hommes et leurs mondes. Avant de révéler son visage humain, et son indomptable propension à la transgression, il se sert d’une métaphore extrêmement rationnelle et frôle les frontières inaccessibles du calcul infinitésimal pour revendiquer le naturel heureux de chaque existence, l’exiguïté des destins humains que contredit la force irrépressible de l’amour…

J’ai découvert cela et plusieurs autres choses en lisant — avec une loupe adaptée à mon œil inefficace de Gulliver à la retraite — ce minuscule manuel de chasse (aux trésors plus inaccessibles de l’existence) que l’auteur m’avait affectueusement dédicacé lors du dernier Marché de la Poésie auprès de Saint-Sulpice à Paris.
Malgré mes promesses de m’y mettre aussitôt, presque un an s’est écoulé avant de commencer à lire de ma façon, un à un, les poèmes que j’ai trouvés tout d’un coup évidents et familiers.
J’avais besoin de trouver une clé pour entrer dans le labyrinthe (apparent) que François Bonneau avait sagement bâti pour protéger sa vérité et l’exclusivité de la lecture de chaque fragment ou ligne de son douloureux témoignage poétique.
D’ailleurs, la clé que j’ai découverte et choisie pour me promener librement (en dehors de toute règle ou recommandation) m’attendait depuis toujours au beau milieu de l’une des allées ombragées de ce labyrinthe même… emprunté sans doute aux jardins à l’Italienne qui donnaient jadis une touche de mystérieuse ambiguïté aux austères châteaux des rois de France.
Cette clé est tout simplement un contre-ordre ou alors un laissez-passer :
« Faites ce que vous voulez, M. Merloni ! Vous pouvez suivre les nombreux parcours proposés, censés vous aider à trouver aisément la sortie sans perdre le goût de la découverte, à chaque halte, d’une conversation sincère et approfondie avec l’auteur. Vous pouvez aussi bien vous perdre, rester tout le temps que vous voulez auprès d’un cyprès ou d’un manège de chevaux de bois, savourant le bonheur d’une seule lecture à la fois. Au couchant, d’en haut de notre observatoire, un hélicoptère viendra vous récupérer et vous ramènera chez vous ! »

Profitant de cette clé merveilleuse, m’octroyant une soudaine et presque excessive liberté, j’ai commencé à comprendre combien de courage (et de douleur) pouvait se cacher derrière, avant ou après chacune des révélations de mon ami François Bonneau, s’échouant dans le dévoilement de chaque « millimètre » de son parcours tourmenté et finalement « ascétique ».

Eh oui, il n’y a que l’amitié — chose rare et précieuse ainsi qu’inclassable et irrégulière — pour ouvrir si gentiment et si généreusement, en notre honneur, la porte invisible que nous découvrons juste à quelques millimètres du centre (historique) de notre vie.
Vous lirez ci-dessous un fragment de « Millimètres » qui m’a particulièrement touché, où les questions soulevées par François Bonneau redonnent le souffle à l’espoir meurtri d’un grand nombre d’artistes et poètes qui n’hésitent pas à installer la vérité la plus intransigeante au centre de leurs actes et de leurs silences.
J’aimerais bien revenir encore, prochainement, fouiller dans ces kilomètres de millimètres… et relire quelques autres joyaux de ce chapelet, suivant sans transition la seule impulsion de le faire…
Cependant, je ne veux pas me le promettre, non seulement pour ne pas en sentir l’obligation — qui enlèverait la sincérité que mérite tout rapprochement (au millimètre près) de l’œuvre de François —, mais aussi pour m’en accorder encore le plaisir de la découverte.
Il s’agit d’ailleurs d’une découverte que je ne saurais pas exploiter en un seul souffle : même si l‘Auteur de « Millimètres » (avec la complicité de son éditeur) semble vouloir redimensionner, humblement, chacune de ses pages pour que même les habitants de Lilliput puissent la lire, je ne suis pas, pour l’instant, capable de retrouver un seul sens ni un seul raisonnement qui guide l’ensemble de cette œuvre magnifique.
Je n’ai pas dit que je n’arriverai pas, un jour, à saisir la beauté de la Cappella Sistina invisible que François Bonneau a peinte par successives couches passionnées.
Je me borne à déclarer, aujourd’hui, que chaque poésie de ce recueil est un monde immense ayant aussi la capacité d’arrêter le temps pour donner au lecteur la possibilité d’examiner de tout près, rien qu’à quelques millimètres de distance, l’instant crucial et décisif où se déroule l’Amour ou tout simplement l’échange fraternel d’un sentiment sincère entre deux êtres humains !

Giovanni Merloni

Photo de François Bonneau

Et le quotidien, alors, serait matière à faire du mieux ?

Est-ce que le temps que l’on passe à se
dire que l’on devrait s’y installer, fait
partie du mouvement ? Est-ce que l’on
fait ce que l’on fait, ce mot poésie,
Devenu pornographique,
Devenu sous le pardessus,
Par transmission plastique ? Ou
est-ce que c’est moins avouable,
est-ce qu’on prouve, un brin ? Est-ce
qu’on est si pur, et la pureté, est-ce
bien mieux ? Est-ce qu’une petite
existence est un matériau suffisant,
pour tous les desseins imposés ?
Et le quotidien, alors, serait matière
à faire du mieux ?

François Bonneau