« Je vous souhaite de respecter les différences des autres,
parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir.
Je vous souhaite de résister à l’enlisement,
à l’indifférence
et aux vertus négatives de notre époque… »
Jacques Brel

Désormais à chaque nuit elle s’installe durablement dans mon esprit impuissant et charmé la peur d’oublier ce que je viens tout d’un coup de comprendre au beau milieu d’un rêve qui sera inexorablement effacé.
Il y a toujours un interlocuteur, voire un destinataire qui partage tout ce qui se révèle au fur et à mesure de mon voyage dans l’inconscient. Je sais toujours qu’il ne me dira rien de ce que juste à côté de moi il a vu ou saisi.
Et pourtant, puisqu’il connaît l’enjeu du mystère, je lui confie la tâche de m’attendre là, au pas de la porte : cette ombre déguisée en être humain m’aidera sans doute dans la pénible reconstruction de mon étincelante vérité ou alors de la trame brinquebalante de mes rêves irréductibles.
Cette nuit je me suis sans doute reproché d’avoir suivi passivement l’avalanche de l’auto représentation réciproque, que les réseaux sociaux ont imposée encore une fois lors de cette fin d’année, envoyant d’abord à des bienveillantes personnes de famille, ensuite à des interlocuteurs plus sensibles — et prêts de but en blanc à se voir heurtés par mon étalage d’innocentes images du quotidien — des photos sans histoire et pourtant hantées par la lourdeur de l’existence.
Au contraire, pour chaque portrait il faudrait se préparer en avance, ou alors avoir l’assurance innée et absolue octroyant la possibilité, comme on dit, de briser l’écran, que seuls les grands acteurs ou les grands impunis savent entretenir en eux mêmes.
Il faut d’ailleurs que de l’autre côté de la caméra il y ait quelqu’un qui maîtrise l’art de capter notre expression la plus sincère. Si par exemple c’est Win Wenders qui nous guette et emprunte habilement les traits de notre esprit éloigné ou absent, absorbé en pensées définitives ou alors égarées par l’absence d’une réflexion quelconque, cela ne change rien si l’image sera mouvante ou floue, exagérément effondrée dans le clair-obscur de couleurs chatoyantes ou brutales…

Chère amie,
Neuf mois pile après ma dernière publication, j’entame avec vous un compte-rendu en forme de lettre que d’autres “exposés” similaires suivront, ayant au fur et à mesure de nouveaux destinataires, dont j’attends la même indulgence que j’aime en vous, la même attention distraite qui, seule, peut me donner la force de développer dorénavant une aventure pareille.
« De quoi s’agit-il ? » me demandez vous, interloquée. « Pourquoi cesses-toi si abruptement de me tutoyer ? »
Il s’agit de briser une épaisse chape de silence endurci, ayant assumé, avec le temps, le même caractère d’hautaine impénétrabilité de votre Palais des Papes aux immenses salles vides, où, depuis quelques temps — en dehors de quelques ouvriers chargés des contrôles des systèmes de sécurité —, personne n’a le droit de se promener.
Mon récit des mois qui viennent de s’écouler sera forcément fragmentaire et incomplet : d’abord parce qu’on ne peut tout dire ni tout expliquer ; ensuite parce que je partage le silence de cristal de cet interminable enfermement avec une grande partie sinon la totalité de mes correspondants, et cela a donné vie à une société souterraine bin orgueilleuse de ses secrets ; parce qu’enfin ce n’est pas correct de se plaindre, au moins jusqu’à ce qu’on aura la chance de cette survie qui demeure tout compte fait la chose la plus importante.
Voilà, ma chère amie, l’entre-deux à travers lequel je vais regarder ces longues journées de trépidation et de solitude : un miroir d’Alice que mon isolement personnel et familial n’a cessé de traverser, engendrant des habitudes, de petites vices, des nostalgies et des rêves.
Et voilà aussi l’une des raisons qui me poussent à m’adresser à vous, en première : vous aimez l’Italie ! Il se trouve, en effet, qu’au-delà des carreaux de ma fenêtre le boulevard parisien se laisse volontiers remplacer par les montagnes et la mer qui nous divisent gentiment et sans secousses de cet autre pays d’Europe touché dès le début de la pandémie par une effrayante concentration de deuils et de menaces ayant l’air de le regarder de façon exclusive.
Grâce à la gratuité de “Free” et de “Wathsapp” (une gratuité que ce dernier va bientôt retirer), mon rapport à l’Italie s’est beaucoup modifié par rapport aux années précédentes : à côté des appels téléphoniques, la correspondance par mail est devenue ma compagne presque quotidienne.
Si d’un côté je vivais isolé dans un Paris transfiguré qui me devenait pourtant encore plus cher, les mille ponts virtuels, vocaux ou télépathiques que j’entretenais avec mes familles originaires m’obligeaient à mettre provisoirement de côté mon français d’élection et reprendre de la plus belle ma langue maternelle.
Avec mes correspondants — de Turin, Milan, Bologne, Gênes, Perugia, Rome et Naples — j’ai été amené à exploiter surtout ce thème commun de la pandémie ou alors celui de l’Europe pendant et après la crise sanitaire : « Est-ce que l’Europe va nous rapprocher ? Sera-t-elle en mesure de mettre davantage en valeur l’immense patrimoine artistique que chaque pays produit ? Quel rôle auront les différentes langues et cultures littéraires ? »
Pour l’Italie, les trois circonstances combinées de la pandémie, du Brexit et de la chute de Trump vont peut-être changer la donne. D’ailleurs, l’enivrement mythologique et technologique du modèle anglo-américain a désormais atteint le sommet : ça ira se relativiser dans la perspective de la renaissance, en Europe, d’un nouvel élan socio-économique et culturel à l’enseigne de l’égalité.
Cependant, on se demande combien d’années, voire de siècles, faudra-t-il attendre avant qu’effectivement la culture européenne circule pleinement et en profondeur, selon le principe des vases communicants, en passant d’un pays à l’autre et d’une langue à l’autre.
À côté de l’optimisme de la volonté fédérative il faut reconnaître une dignité au pessimisme de la raison lorsqu’on constate que ce principe de vases communicants n’est pas trop suivi dans les échanges culturels entre France et Italie.
Un symbole de cela est sans doute représenté par le fameux Palatino, le train de nuit qui reliait pendant des décennies Rome avec Paris : ce train qui fut  l’incontournable protagoniste de “La modification” de Michel Butor a été aboli.
En critiquant cette décision, due probablement à un malentendu diplomatique, on s’interroge aussi sur les raisons ayant empêché jusqu’ici la constitution d’échanges culturels effectifs, systématiques et non seulement formels entre mes deux pays.
Historiquement, on peut dire que la France a vécu jusqu’au bout soit le pouvoir écrasant des Rois soit le pouvoir bruyant de la Révolution ; tandis qu’en Italie, depuis la nuit des siècles, en plus de la sempiternelle présence des papes, il y a toujours été une constellation de pouvoirs en lutte les uns avec les autres.
Cette différence structurelle — géographique et historique — produit forcément deux cultures différemment structurées, au sujet d’abord de la langue et du patrimoine, ensuite des contenus et des formes littéraires et artistiques qui se sont au fur et à mesure imposées.
Si en France l’on constate une certaine rigidité et intransigeance dans le but de défendre coûte que coûte la langue nationale, en Italie on a toujours reconnu l’importance des dialectes, considérés eux-mêmes comme de véritables langues. Il suffit de rappeler le théâtre de Carlo Goldoni (1707-1793) en langue vénitienne, le théâtre génois de Gilberto Govi (1885-1966) et celui d’Eduardo De Filippo (1900-1984) en langue napolitaine qui n’enlèvent rien aux pôles culturels de Turin, de Milan, de Bologne, de Rome e de Sicile, eux aussi marqués par une reconnaissance des respectifs dialectes.
Cette richesse a toujours été l’expression de l’extrême variété géo politique qui caractérisa mon pays jusqu’à l’unité nationale, accomplie il y a 150 ans, très récemment, tandis que l’unité de la France peut vanter au moins dix siècles… il faut d’ailleurs considérer qu’en ce temps si limité la nation italienne a subi avec les deux guerres et le fascisme un lourd ralentissement dans son évolution économique, sociale et culturelle que les années après la Libération de 1945 n’ont pas su récupérer de façon satisfaisante.
Dans une de prochaines lettres, je parlerai du rôle de la télévision dans la profonde transformation culturelle de l’Italie, ayant abouti notamment dans un mélange des dialectes qui vont perdre leur identité en échange d’une langue nationale nourrie de contaminations dialectales ainsi que de mots et expressions empruntés à la langue des États Unis.
Je crois en fait que la différente attitude des institutions culturelles de France et d’Italie envers leurs propres langues nationales et dialectes est probablement un facteur majeur de distanciation et d’incompréhension réciproque entre Français et Italiens.

Une petite trace de cette incompréhension « culturelle » peut se découvrir dans la différente conception du “comique” dans la scène théâtrale et cinématographique en chacun des deux pays.
Si on considère par exemple mon enthousiasme, voire ma disposition sincère et bien sur naïve à m’étonner et admirer sans bornes les choses “faites à règle d’art”, en Italie je suis jugé comme un rêveur qui n’a rien compris de la vie, tandis qu’en France je risque de passer pour un type “ridicule” ayant l’ambition de choses que ne lui appartiennent pas.
Récemment, à une brève distance l’un de l’autre, j’ai eu la chance de voir deux films où la figure du “bourgeois gentilhomme” était au centre de l’enjeu narratif.
Cela m’a fait souvenir d’un fameux film, antérieur, où Yves Montand prenait des leçons de théâtre pour accéder au charme insaisissable de Marilyn Monroe : en cette histoire, la maladresse est pathétique chez l’homme riche qui prend sans succès des leçons de souplesse. Et pourtant il réussira dans son but primordial.
Dans les performances du bourgeois gentilhomme, admirablement incarné d’abord par Michel Serrault, ensuite par Fabrice Luchini, on peut bien comprendre, une fois pour toutes, la notion de “ridicule” que le théâtre et la vie de tous le jours en France hérite de la sempiternelle “règle du jeu” régnant à la cour du Roi Soleil et régnante de nos jours auprès des élites de tout genre.
Dans le bourgeois interprété par Michel Serrault (1968) il est évident que le ridicule réside moins dans sa passion impossible pour la marquise Dorimène qu’en son ambition d’être reconnu gentilhomme. Malgré la merveilleuse interprétation que Serrault ajoute au personnage de Molière — une interprétation surréelle et auto-ironique mais fidèle au texte originaire —, son bourgeois gentilhomme cogne contre le mur du pouvoir absolu à l’époque où la Révolution est encore assez lointaine.
Dans l’interprétation de Luchini (2007), on découvre une situation très différente, qu’on pourrait titrer « la véritable histoire du “bourgeois gentilhomme” ». Sauvé de prison (où il languissait à cause de ses dettes) par un richissime bourgeois, le jeune Molière est invité à mettre en scène la pièce que celui-ci avait écrit sans en avoir l’inspiration ni le métier. Se délivrant de l’obligation d’une fidélité absolue au texte du grand dramaturge du XVIIe siècle, le scénario de ce deuxième film ressentit de toute évidence d’un regard contemporain, qui ne peut pas se passer du renversement historique de la société française au lendemain de la Révolution de 1789-1794. Donc, si le bourgeois est ridicule en tout ce qu’il ne connaît pas, la noblesse prodigue et presque ruinée avec laquelle il essaie de s’apparenter est, elle aussi, scandaleuse dans son manque de moelle épinière.
Avec le temps, la conception italienne du comique, assez complexe et diversifiée, a développé, entre autres, un usage de moins en moins supportable de la dérision, lourde et même vulgaire, sous-entendant souvent une admiration servile et absolue envers les gagnants, soient-ils des personnes méritoires ou bien malhonnêtes (de cela je parlerai dans l’une de mes prochaines “lettres ouvertes”).

Sinon, en Italie comme en France, les parois sont toujours étanches qui séparent les “peuples élus” de tous ceux qui restent au-dehors. Et la comédie humaine, dont Molière est l’un des pères les plus illuminés, se traduit partout en cet incroyable gaspillage d’énergies vitales qui consiste en faire “semblant” de croire ou ne pas croire, selon les situations et les convenances, aux “règles du jeu”.

Je vais développer cette réflexion dans les prochains lettres, dans le but d’ajouter des témoignages à un débat que je souhaite positif entre les nations-sœurs d’Europe et, en particulier, entre France et Italie. Avec la conscience d’être en train de surmonter, du moins au niveau personnel, tout sentiment de frustration vis-à-vis de l’incompréhension entre mes deux patries, j’ai décidé alors de reprendre mes publications sur le “portrait inconscient” : le rapport à la langue et à la culture françaises étant pour moi, à jamais, un rapport d’amour d’où personne ne saura me détourner.

Giovanni Merloni