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Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ? (extrait de la Ronde de janvier 2018)

11 dimanche Fév 2018

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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la ronde

Aujourd’hui, je publie une texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 janvier dernier, autour du thème du paysage, publié ce jour-là  sur « à l’envi », le blog de Franck.
G.M.

Giovanni Merloni, Paysage en voyage, 2018
acrylique sur carton 50 x 51 (ébauche)

Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ?

Qu’il soit grand ou petit, beau ou laid, un paysage reviendra toujours à ce que nous saurons en dire et raconter. En fin de compte, sa description sera aussi importante que son essence.
D’ailleurs, la richesse de la description d’un paysage — s’échouant inévitablement sur un jugement subjectif et personnel qui devra forcément se confronter avec des jugements collectifs basés sur un ensemble de critères codifiés par la culture dominante — est aussi importante que la richesse du paysage même.
Donc, pour être en mesure d’apprécier un paysage, il faut savoir en parler, d’abord intérieurement, avec nous-mêmes. Le paysage se présente en fait devant nous comme un plat dont on est appelé à reconnaître les ingrédients et deviner les saveurs même avant de porter la fourchette à la bouche.
Cependant, chaque fois que nous nous aventurons dans le monde qui nous entoure, nous risquons de cogner contre l’émotion tout à fait inattendue d’un paysage changé, ou d’un paysage nouveau qui se présente à nos yeux sous une apparence inquiétante ou même embarrassante sinon carrément effrayante…
Heureusement, la culture de chaque pays vient au secours de ses citoyens en leur proposant une méthode bien expérimentée pour se défendre par exemple du choc d’une banlieue désolante ou détruite ou à l’opposé pour fixer dans la mémoire la soudaine beauté d’une vallée entourée de montagnes ou alors l’éclat d’une falaise se précipitant abruptement sur la mer…
Dans le jugement de chaque paysage est toujours présente l’idée d’une hiérarchie qui descend de « magnifique », « beau » ou « agréable » jusqu’à « désagréable » :
— Le panorama de la vallée de Cortina d’Ampezzo depuis la route descendant du pas Falzarego, aurait susurré mon père, est d’une beauté qui enlève le souffle !
— Lorsque je me suis accoudée pour la première fois sur le paysage du lungotevere depuis l’atelier d’un ami peintre rue Sant’Onofrio sur les flancs du Gianicolo, dit un jour Marina, une de mes camarades de l’université. D’en haut de cette fenêtre, j’ai eu la vive sensation d’être frappée par un poing sur l’estomac !
— Au couchant, après la pluie, m’écrivit un ami qui voulait m’inviter à Paris, la Tour Eiffel s’est détachée soudainement contre le ciel, avant de se rapprocher de moi, telle une dame élégante au sourire plein de promesses…

Chaque paysage s’enrichit au fur et à mesure de notre observation attentive, ou alors il s’appauvrit si notre regard paresseux devient distrait… Pourtant — en dépit des changements qui s’y produisent imperceptiblement et sans cesse —, ce paysage demeure toujours, indifférent à notre passage, dans une hypothèse d’éternité… tout en étant prêt à harceler notre âme sensible et fantaisiste.

Tandis que je le traverse, le paysage change continuellement autour de moi. C’est un paysage inoubliable, ce que je vois couler derrière la fenêtre d’une ambulance tout comme celui que j’observe dans un tableau de Mario Sironi ou depuis la tour des Asinelli à Bologne.
Pendant cette traversée infinie, il ne faut pas négliger le « syndrome de Stendhal » dont je pourrais être saisi en observant la montée de la marée qu’en quelques minutes transforme Mont Saint-Michel en île…
Je découvre alors qu’un paysage s’adapte très bien à la taille et aux couleurs figées d’une carte postale, et qu’il peut assumer aussi la force menaçante d’une intempérie !

Sinon, il serait intéressant d’évaluer en quelle mesure les transformations apportées au paysage par le travail de l’homme contribuent à la beauté du paysage même.
Pendant une inoubliable journée sur la côte d’Amalfi, un ami de mon père — qui avait écrit le sujet et le scénario d’un film célèbre avec Vittorio De Sica et Gina Lollobrigida (1) — scandalisa tout le monde avec une phrase péremptoire que personne n’osait partager.
« Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ? avait-il crié. Un paysage nu et sauvage, où l’on ne peut pas identifier la trace de la main de l’homme, ne m’intéresse pas du tout ! J’aime au contraire la nature maîtrisée par le génie des hommes ! Amalfi et sa casbah inextricable valent mille fois mieux qu’un promontoire inaccessible, à pic dans l’eau ! »
Il s’agissait bien sûr d’une provocation. Quel paysage demeure intègre dans sa forme originelle ? Quel paysage sortira indemne de la manipulation — bénéfique ou maléfique — d’êtres humains seuls ou associés ?

Pour conclure, en parlant de paysage (et de paysages) il est presque inévitable qu’on sorte du thème et du paysage même avec la conscience de ne jamais être à la hauteur de la tâche d’en décrire les contours ou les couleurs… Parce que le paysage est la vie même : le paysage de tous les jours c’est la vie au jour le jour, tandis que celui que nous voyons pour la première fois pendant des vacances heureuses c’est un paysage extraordinaire qui ne nous appartiendra jamais….

En octobre 2000, ma femme vint me récupérer après un séjour de presque dix jours dans une clinique romaine où j’avais assisté à bien de souffrances ainsi qu’aux petites joies que peuvent déclencher l’envie de vivre et la solidarité humaines. En peu de temps, on s’habitue à ces quatre murs et l’on s’affectionne même à cette étrange communauté où le sourire est la seule arme pour survivre… et l’on oublie qu’au-delà du grand escalier et du hall d’en bas (dont nous gardons le vague souvenir d’un froid sinistre), une banlieue laide et anonyme se réjouit de son indifférence, tel un immense terrain vague…
Toujours est-il que lorsque la voiture se mit à courir, en cette matinée de soleil et de brise légère, je découvris dans la lumière nette qui caressait les maisons et les arbres se détachant contre le ciel la quintessence de la beauté ! Une beauté qui venait à ma rencontre comme une gifle affectueuse ou un cadeau.

Giovanni Merloni

(1) Ettore Maria Margadonna : « Pain, Amour et Fantaisie » (1953)

le mur d’en face, le paysage poétique de Noël Bernard pour la Ronde de janvier 2018

15 lundi Jan 2018

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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la ronde

Bienvenus à la Ronde du 15 janvier 2018 ! Cette fois-ci autour du « paysage » ou des « paysages ». Avec grand plaisir, j’héberge ici mon ami poète Noël Bernard, auteur du blog « le talipo » que j’estime vivement pour sa rigueur et liberté d’expression ainsi que pour son engagement humain et solidaire. Merci, cher Noël pour ta contribution ! 

Vassily Kandinsky « Unequal » 1932 (source : Wikimedia commons)

le mur d’en face

la fenêtre
donne sur la cour
Ram voit à travers les carreaux
le mur aveugle où rien ne vient trancher sur le gris
sauf une humidité phosphorescente et du pigeon cette coulure laiteuse
il s’assied pose à côté de lui son sac vide et son manteau de grosse laine il regarde l’autre côté de la cour et ce mur

et ce mur
qui n’a jamais vu
le ciel ouvre sans prévenir
une transparence où sous un soleil de velours
Ram reconnaît au centre du hameau son toit de tôle sa porte et le banc bleu

sous le pont
le torrent qui danse
sur la place hurlent deux chiens
autour les bambous dressent leur mystère immobile

sur l’asphalte
deux corps dénudés
son père et sa petite sœur

Ram a froid
il se lève et ferme

le volet

Noël Bernard

« Dans chaque strophe de ce poème, les longueurs des vers sont ordonnées selon la suite de Fibonacci 3-5-8-13-21-34-55. Cette forme est chère à son auteur qui l’a baptisée le bigollo. »

J’ai donc le plaisir de recevoir Noël et la chance d’écrire sur le blog  « à l’envi » de Franck, que je remercie vivement pour son accueil amical.

Ainsi va la ronde aujourd’hui :

Jean-Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr/

chez …

Noël Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/?tag=noel-bernard

Noel chez

Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com/

Giovanni chez

Franck http://alenvi.blog4ever.com/articles

Franck chez

Jacques https://jfrisch.wordpress.com/

Jacques chez

Hélène Verdier http://simultanees.blogspot.fr/

Hélène chez

Dominique Autrou https://dom-a.blogspot.fr/

Dominique chez

Guy Deflaux http://wanagramme.blog.lemonde.fr/

Guy chez

Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.fr/

Marie Noeële chez

Marie-Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com/

Marie Christine chez

Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/

Dominique chez Jean-Pierre etc..

La lettre qui va tout compromettre (extrait de la Ronde du 15 novembre 2017)

09 mardi Jan 2018

Posted by biscarrosse2012 in les échanges, mes poèmes

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la ronde, Zazie

Je reviens à la « normalité » en publiant sur « le portrait inconscient » une poésie que j’avais écrite pour la ronde du 15 novembre dernier, publiée ce jour-là  sur « talipo » (tapages libres, poèmes), le blog de mon ami poète Noël Bernard
G.M.

La lettre qui va tout compromettre

Sculptant dans l’écorce d’une fête champêtre
Qu’un rêve m’octroie rien qu’ouvrant ma fenêtre
Ma lettre sincère retrace la trame de mon être.

Chaque lettre de ma lettre je désire te soumettre.
Dans tes légers filets volontiers je m’empêtre
Car enfin dans tes bras je voudrais bien me mettre

Si je traîne mes guêtres oubliant mes ancêtres
Si je mène une vie piètre en me passant des maîtres
Si mes sabots de hêtre arpentent des kilomètres

Rien que pour le bien-être que tu vas me transmettre
C’est au pied de la lettre ce que j’ai à te promettre
Car voyant m’apparaître tu voudras bien l’admettre

Qu’il n’y a qu’un millimètre séparant nos deux êtres
Que ce n’est pas une lettre qui nous fera omettre
De commettre le délit qui va tout compromettre.

Giovanni Merloni

Hélas, Ulysse s’est perdu dans l’océan de lettres – Franck pour la Ronde de novembre 2017

15 mercredi Nov 2017

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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la ronde

Bienvenus à la Ronde du 15 novembre 2017 ! Cette fois-ci autour des « lettres » ou de la « lettre ». Avec grand plaisir, j’héberge ici Franck, dont on connaît le blog « à l’envi », et le remercie vivement pour sa contribution. 

Lettres à Ulysse

Ulysse, hélas est le jouet de Poséidon, l’ébranleur de la terre, qui le poursuit de sa haine pour avoir tué son fils, le cyclope Polyphème. L’Odyssée est le récit du retour d’Ulysse vers son pays, l’île d’Ithaque, les naufrages successifs, les pièges et les brimades que lui fera subir le terrible dieu des mers. Rentrant péniblement après dix ans de guerre pendant le siège de Troie, et dix autres années d’un retour contrarié, Ulysse devra encore se battre contre les prétendants qui assaillent sa femme Pénélope et pillent ses richesses en son absence, sous le regard impuissant de son fils Télémaque.

Le récit de l’Odyssée, des premiers manuscripts égyptiens aux versions médiévales plus achevées en XXIV chants que tant d’oreilles ont entendu, tant d’yeux ont parcouru, tant d’esprits ont imaginé, tant de langues ont traduit, tant de mains ont transcrit, qui a inspiré tant d’artistes.

Ulysse, de l’océan cette immanence, flotte sur le récit comme la vague au large puis disparait dans l’insondable.

Je transcris l’Odyssée à mon tour, humblement, sur une feuille de papier coton haut de gamme à grain fin. Chaque phrase lue est manuscrite, matérialisée par les lettres liées dont certaines s’élèvent et d’autres sombrent. Chaque fois que la page est couverte d’une marée de lignes, une brume blanche recouvre la page jusqu’à la prochaine marée. Ces flux d’écritures se superposent et disparaissent. Chaque lettre flotte un temps puis sombre, invisible plancton du souvenir. Ainsi le récit des aventures incroyables du sage Ulysse, le demi-dieu aux mille tours, est-il tout entier dans une page ; présence indicible, le récit est là, illisible.

Tout comme la vague se détache puis sombre dans le vaste corps de l’océan, se reforme plus loin, écume un temps, roule en houle longue et cherche une île où enfin s’épuiser, Ulysse est là, dans ce récit sans âge, attend son prochain récif où il fera naufrage, encore et encore, rêvant d’Ithaque, de Pénélope et Télémaque.

Franck

J’ai le plaisir de recevoir Franck et la chance d’écrire sur le blog de Noël Bernard que je remercie vivement pour son accueil amical.

Ainsi va la ronde aujourd’hui,

Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/

chez…

Marie-Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com/

Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.fr/

Guy Deflaux http://wanagramme.blog.lemonde.fr/

Dominique Autrou https://dom-a.blogspot.fr/

Hélène Verdier http://simultanees.blogspot.fr/

Jacques https://jfrisch.wordpress.com/

Franck http://alenvi.blog4ever.com/articles

Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com/

Noël Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/?tag=noel-bernard

Jean-Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr/

chez DH, etc.

 

Télégramme de Joseph FRISCH (la Ronde du 15 septembre 2017)

15 vendredi Sep 2017

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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la ronde

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui c’est le thème de(s) « accent(s) », dans tous les sens possibles. J’ai le grand plaisir d’accueillir Joseph FRISCH, auteur du blog JFrish Ma propre contribution est publiée sur Métronomiques de Dominique Hasselmann. Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde.
Giovanni Merloni

Notations (1)

Dans l’S, à une heure d’affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s’irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu’il passe quelqu’un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus.

Deux heures plus tard, je le rencontre cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : « Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus. » il lui montre où (à l’échancrure) et pourquoi.

Télégramme :

L’été passé (août) : métro départ ODEON: incivilités
hé ! hé !! méchant arrêt précipite pékin bousculé, métatarses piétinés
René (démesuré chapeauté…) tempête, éructe : déplacé peuchère ; l’égoïste assiège Napoléon !


Après :
même réseau ferré près REPUBLIQUE, penché (fenêtre)
là même pèlerin mâle, scotché à l’échancrure :
à l’infortuné Léo, René réclame bêtement boutonnière supplémentaire

Joseph FRISCH

(1) Dans cette première version (« Notation ») figurent peu de mots accentués : tiré, méchant, précipite, supplémentaire, où, échancrure et deux fois « à ») qui sont repris au-dessous.

Voici le sens de la ronde :
Dominique Hasselmann chez Elise https://mmesi.blogspot.fr
Elise chez Hélène http://simultanees.blogspot.fr
Hélène chez Noel Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/
Noel Bernard chez Dominique Autrou https://dom-a.blogspot.fr
Dominique Autrou chez Marie Noelle https://ladilettante1965.blogspot.fr
Marie Noelle chez Marie Christine https://mariechristinegrimard.wordpress.com
MC Grimard  chez Franck http://alenvi.blog4ever.com/articles
Franck chez Joseph https://jfrisch.wordpress.com
Joseph chez Giovanni https://leportraitinconscient.com/
Giovanni chez Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/
etc.

 


« Cospetto, che odorato perfetto ! »

09 dimanche Juil 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits, les échanges

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la ronde

Giovanni Merloni, Parfums, 2009

« Cospetto, che odorato perfetto ! » (texte publié lors de la « ronde » de juin 2017 (1)

« Don Giovanni : Zitto, mi pare sentir odor di femmina…
Leporello : Cospetto, che odorato perfetto ! »
(2)

À chaque marche de l’escalier de mon enfance, je rencontre le souvenir d’une odeur ou d’un parfum ayant le pouvoir de me catapulter sans transition
dans un lieu
dans un jeu
ou alors dans un aveu
échouant dans un adieu.

Les odeurs de mon enfance, surtout les mauvaises, étaient souvent liées à de petits incidents ou alors à des malentendus. 
Il y avait par exemple un élève qui venait chez ma mère pour des leçons de latin. Il s’appelait Bufacchi. Quand il partait, ma mère était toujours perplexe : est-ce que Bufacchi puait ? Toute la famille riait de ce pauvre garçon courbe et maladroit aux cheveux abondants, jusqu’au jour où l’on découvrit que la faute de cette odeur intense, évoquant les effluves de la sueur, c’était à la lampe de bureau que le fil faisait fondre. L’élève fut acquitté, mais la lampe, même quand elle était devenue inodore, c’était désormais « la lampe de Bufacchi ». Plus tard, en 1958, pendant mon premier voyage en France, ce fut le tour du camembert, acheté avec enthousiasme dans une jolie charcuterie de Dinan et oublié sous le siège devant de la voiture de mon père. Il faisait chaud et à l’improviste on s’aperçut que le divin parfum de ce délice avait viré brusquement à la pire des puanteurs. Cela déclencha alors une drôle de procédure qui nous fit rire. D’abord, on déposa le paquet avec le camembert au-dessous de la voiture tout près du trottoir. Puis, une fois terminée la visite à l’ancienne habitation de Chateaubriand, en nous éloignant en voiture du lieu du délit, on fit beaucoup de suppositions sur le scandale que la découverte du camembert provoquerait.
Le thème des mauvaises odeurs a toujours eu une fonction cathartique dans ma lente
 formation d’homme civilisé, au point que même aujourd’hui il m’est difficile de distinguer une odeur d’un parfum, surtout s’il s’agit d’odeurs naturelles, telle la bouse des vaches, par exemple. Ne s’appellent-elles pas « l’or des champs » ces grandes roues de bouse aplatie constellant les promenades en montagne ? Et la sueur, n’est-elle pas un parfum, un véritable nectar aux effets prodigieux ?
Certes, les fleurs et les herbes amènent à notre nez la perception du sublime. Mais pourquoi transformer leurs parfums délicats en gommes pour effacer les embarras et les inquiétudes que les mauvaises odeurs provoquent ?

Giovanni Merloni, Smog, 2016

Inutile (et dangereux) de dire que 
j’aime vivement les odeurs qu’on appelle « intimes »,
 car je peux déclarer sans crainte
 que j’aime :
— l’odeur des livres
— l’odeur du pain
— l’odeur intense de la laiterie de Castel del Piano, un pays de Toscane dans les années 50
— l’atmosphère complice d’un bar à vin du passé, du présent et du futur
— le parfum de la pluie en été
— le parfum de l’asphalte qui évapore
— le parfum de l’essence
— l’odeur de l’ammoniac jaillissant des dessins pendant mes études d’architecture
— le parfum enivrant de la térébenthine
— l’odeur du ragoût qu’on cuisine à Naples
— l’odeur du café…

À propos du café, jamais je n’oublierai d’avoir assisté à l’un des spectacles d’Eduardo De Filippo, au théâtre Quirino à Rome, où le véritable café à la napolitaine était préparé sur le plateau, au début d’une pièce célèbre (« Samedi, dimanche et lundi »), et son parfum unique montait jusqu’aux rangs les plus reculés, où je faisais déjà idéalement partie des « enfants du paradis ».
Si le café demeure, heureusement, un interlocuteur fidèle de mes réveils et de mes incursions dans les bars parisiens, une compagne de vie me manque gravement, avec son parfum piquant prêt à se confondre dans la nature ou à s’installer péniblement dans les lieux clos. Il s’agit bien évidemment de cet outil génial et irremplaçable dont je me suis séparé, hélas, la cigarette, amenant bien sûr moins la vie que la mort, mais engendrant aussi l’insouciance et la fièvre, l’écho d’incendies plus désastreux ou, tout simplement, un soupir parfumé auprès d’un balcon accoudé sur l’infini.
Oui, le parfum d’une cigarette, soit-elle la première ou la dernière d’une longue carrière de transgressions ou de soumissions conformistes, représente un peu, pour moi, le parfum de la liberté. Une chose que je pense avoir connue, dont je profite encore de temps en temps, mais je vois parfois s’évanouir, remplacée par d’inquiétantes propositions où se cache souvent l’arrogance. Car je ne vois pas de liberté sans les cotisations pour l’assurance maladie, sans l’assistance au chômage, sans les soins pour tous… sans humanité, quoi !

Giovanni Merloni

(1) Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. En juin 2017 c’était le thème de(s) «  parfum(s) », dans tous les sens du mot. J’ai eu le grand plaisir d’accueillir ici  Dominique Hasselmann, auteur du blog Métronomiques. Ma propre fiction a été publiée sur Simultanées d’Hélène Verdier
La ronde a tourné cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le nom de l’auteur libère le lien de son blog) :
Guy Émaux, Noël Bernard, Dominique Autrou, Élise, Dominique Hasselmann, Giovanni Merloni, Hélène Verdier, Jacques Frisch, Jean-Pierre Boureux, Franck, Marie-Christine Grimard

(2) « Don Giovanni : Chut ! il me semble d’entendre l’odeur d’une femme…
Leporello : Parbleu, quel odorat parfait ! »

Prochaine ronde : le 15 septembre 2017

L’effluve oculaire : un texte dactylographié de Dominique Hasselmann pour la « ronde » du 15 juin 2017

15 jeudi Juin 2017

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la ronde

Le 15 juin 2017, la ronde 

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui c’est le thème de(s) «  parfum(s) », dans tous les sens du mot. J’ai le grand plaisir d’accueillir  Dominique Hasselmann, auteur du blog Métronomiques. Ma propre fiction est publiée sur Simultanées d’Hélène Verdier. Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde.


https://leportraitinconscient.com/wp-content/uploads/2017/06/machine-ac3a3c3a4-ec3a3c3a5crire-dh-8-6-17.mp3

(enregistrement D.H.)

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le nom de l’auteur libère le lien de son blog) :

Guy Émaux, Noël Bernard, Dominique Autrou, Élise, Dominique Hasselmann, Giovanni Merloni, Hélène Verdier, Jacques Frisch, Jean-Pierre Boureux, Franck, Marie-Christine Grimard

Prochaine ronde : le 15 septembre 2017

 

La fleur brisée (une pièce de théâtre d’Ève De Laudec et Giovanni Merloni)

18 jeudi Mai 2017

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vases communicants

En attendant de me décider à entamer une nouvelle série de « courts récits illustrés », je vous propose aujourd’hui un texte qui est passé peut-être inaperçu dans la haute marée des vases communicants de septembre 2014, une époque qui me semble heureuse et pourtant terriblement lointaine, encore en deçà des affreuses tragédies de 2015 et 2016 que nous avons dû endurer avec le brusque changement de nos vies. Il s’agissait, à cette époque, d’une pièce de théâtre passée inaperçue, disais-je, à cause surtout de sa taille excessive vis-à-vis des formats habituels des textes des vases communicants. Et le titre qu’on avait décidé de lui donner – « Hier est un autre demain » – n’était pas non plus un titre deviné… Mais le travail de création et d’échange – par mail et sans se rencontrer – entre Ève De Laudec et moi mérite à mon avis une nouvelle lecture et une réflexion plus sérieuse. Car nous avons écrit ce texte sur un canevas presque inexistant à l’origine, nous soumettant à la contrainte d’un « dialogue à developper » où Ève ne se chargeait que de la voix, des humeurs et des projets de Jeanne Bréhant tandis que moi je me chargeais que des projets, des humeurs et de la voix d’Henri Pylat. La pièce a évolué au fur et à mesure de nos répliques, jusqu’à trouver une forme cohérente ainsi qu’une trame saisissante. Un véritable hasard, ou alors une entente télépathique parfaite, due sans doute à l’amour inconditionnel que chacun de nous porte au théâtre. Je demande pardon à Ève De Laudec si, en qualité de metteur en scène, je me permets, comme l’aurait fait Henri Pylat, de proposer de façon unilaterale un nouveau titre : « La fleur brisée » qui me semble plus poétique et théâtral aussi !

Giovanni Merloni

001_l'actrice 1994 180Giovanni Merloni, L’actrice, 1993

LA FLEUR BRISÉE 
Pièce en 1 acte
D’ Ève De Laudec  et Giovanni Merloni

Avec
Jeanne Bréhant, la comédienne,
Henri  Pylat, le metteur en scène.

Scène 1

Décor : Un théâtre. La scène coté jardin, la salle qu’on suggère coté cour. Sur scène un fauteuil, une chaise devant un bureau. Sur le bureau, une lampe et des feuilles dispersées. Dans un coin une psyché. Les rideaux rouges sont ouverts.

Jeanne est déjà sur scène. Assise dans le fauteuil. Impatiente, elle tape du pied, se lève, rajuste son grand chapeau devant la psyché en faisant des mines, se sourit, se détourne.

JEANNE (soliloque)
– Quelle curieuse sensation que se retrouver sur les planches…Après si longtemps…Des années d’oubli, sans la moindre proposition de rôle…Le public m’a trahie…Et enfin une proposition …J’ai une peur du diable…Ne pas le montrer, surtout… Etre l’autre, celle qui ne doute pas de son talent… Légèreté, légèreté…
Entre Henri, appuyé sur une canne.
Ah mon chou, j’ai failli ne pas t’attendre ! Tu m’avais dit 16h ! Sais-tu que j’ai foule de rendez-vous ? Le temps est si abstrait ! Pour que tu me parles de ton projet de pièce, j’ai réussi à caser une demi-heure, entre mon rendez-vous avec Fanny et la générale de Trahison au Vieux-Colombier. Réjouis-toi mon chou, une demi-heure en ma compagnie pour redorer le blason de ce vieux théâtre dont tu viens d’hériter ! Elle est morte à point nommé, ta vieille maîtresse richissime !
Je te préviens, je décide de mon texte et du rôle masculin pour me donner la réplique afin qu’il ne me fasse pas de l’ombre ! Tiens, Francis Huster par exemple ! Oh, ne me dis pas qu’il est plus jeune que moi, je suis…

HENRI (lui coupant la parole)
– Donnez-moi une minute encore… juste le temps de vous dire bonjour… Même s’il faudrait l’effacer du calendrier, ce jour-ci ! Je suis en retard, ma splendide, parce que… Je ne trouve plus la copie de mon scénario! J’ai dû rentrer à la maison la chercher… Partout ! Volatilisée… Tandis que mon ordinateur est en panne ! Heureusement… Vous avez l’autre copie, n’est-ce pas ? Oui, vous êtes radieuse aujourd’hui et j’en suis tellement ravi… On s’arrangera. Et pourtant, je vous avoue que je me sens fort contrarié. Est-ce que Louise, avant de mourir, a tout organisé ? « Après moi le déluge », disait-elle avec une insistance de plus en plus gênante… C’était banal aussi ! « Je m’appelle Henri, pas Louis comme toi ! » lui répondais-je…

JEANNE
– Henri ! Ai-je donc tant vieilli que tu ne me tutoies plus ? Est-il donc si loin ce temps où l’on m’appelait Mademoiselle ? Ah, le Français, ça avait quand même une autre allure que ton bouiboui ! Mais en souvenir de notre longue amitié, je donnerai le meilleur de moi-même, dans cette pièce que j’ai tout juste parcourue,
(en aparté) en fonction du contrat que l’on signera…
Il faudra d’ailleurs revoir des passages, mon chou, j’ai constaté qu’il y a deux scènes où je ne suis pas ! Rassure-moi ! Tu ne l’as pas mise sur internet, ta pièce, j’espère? On m’a dit que mettre des œuvres sur la touâle s’avérait dangereux, des corsaires peuvent te la voler !
Quant à Louise, c’était une vieille bique, mais je reconnais que son déluge a de la classe !

HENRI
– Sérieusement, je n’ai plus la pièce sur moi. On me l’a peut-être piquée et maintenant elle vole dans le nuage virtuel. Partout et nulle part… Et j’ai peur que le texte que tu as… Oui, bien sûr on se tutoie, je t’en remercie… (Il s’interrompt un instant pour embrasser Jeanne. Le public s’aperçoit tout de suite qu’ils se connaissent depuis longtemps et qu’un élan réciproque est prêt à exploser. Essayant de retrouver le même ton confidentiel qu’avant, Henri reprend) – Je disais que la copie que tu as dans tes mains, ce n’est pas la dernière version de la pièce… Je te propose alors de laisser tomber et de repartir à zéro…

JEANNE
– Repartir à zéro, comme tu y vas ! Je commençais à me projeter dans le texte que j’ai en main. Que les metteurs en scène sont donc inconstants de nos jours! Mais ton idée est séduisante, prenons des risques, partons de rien, créons ensemble, j’aurai ainsi un rôle sur mesure. As-tu l’intention de jouer dans ta pièce ?

HENRI
– Oui, mais ne t’inquiètes pas. Je n’ai aucune intention de prendre le dessus ! Je te parle franchement, au nom de notre… amitié, comme tu dis (Il élargit les bras). Une amitié intacte, tu vois ? D’ailleurs, je serai tellement engagé dans la mise en scène, que mes apparitions seront beaucoup moins importantes que les tiennes. Au contraire, regarde, tu seras toujours sur le plateau. Tu auras en plus le droit… la distinction de t’asseoir sur ce fauteuil, toi seule… Je resterai debout, et peut-être, dans une scène finale, je m’agenouillerai près de toi !…

JEANNE (éclate de rire)
– Si tu me laisses le fauteuil, je crois que je vais me laisser tenter ! Avoir un homme à ses pieds, même au théâtre, cela ne se refuse pas !

HENRI
– Au temps du lycée, te souviens-tu ? Tu étais mon idole… Tu écrivais des petits textes de théâtre, tandis que le professeur de philosophie, qui avait un penchant pour toi, lui aussi…

JEANNE (Elle se tait un instant, songeuse)
Si je me souviens ? Le lycée… Si loin, et pourtant si proche… Comme hier…J’avais de longs cheveux blonds emmêlés que je nattais chaque soir pour que tu les vois onduler le matin… Je faisais exprès de m’assoir au bureau juste devant toi… Et j’imaginais toujours que tu aurais le premier rôle dans mes pièces… Elles n’ont jamais été jouées…
(Elle se reprend) Oh, ce barbon de professeur de philo à l’haleine fétide qui me parlait dans le cou en me citant Platon « Existe-t-il plaisir plus grand ou plus vif que l’amour physique ? Non, pas plus qu’il n’existe plaisir plus déraisonnable » ! Te souviens-tu, mon chou, que tu voulais lui faire mordre la poussière ? Oui, tu jouais déjà la grande scène de jalousie !

HENRI
– En ce temps-là, c’était moi qui avais l’ambition de faire l’acteur, tandis que toi, tu te prenais pour un metteur en scène d’avant-garde, anticonformiste… Tu avais cette blouse blanche, avec au moins dix boutons dans le dos. Un jour, tu me demandas de boutonner ta blouse. J’étais fort maladroit, même si alors je n’avais pas besoin du bâton… Te souviens-tu ? J’étais concentré avec tous ces boutons, et tes cheveux, et ton parfum… lorsque la voix du professeur a brisé l’air poussiéreux à hauteur d’homme : « Py-laaaa-t ! »
Tu vois, je voudrais commencer notre pièce avec cette scène… ensuite nous pourrions reconstruire de quelque façon la fameuse promenade au parc floral…

JEANNE
– Oh quelle horreur cette blouse ! Mais ça aura un petit coté érotique dans la scène, les boutons dans le dos. Bonne idée pour le début de la pièce, tu m’effeuilles, tu m’effleures, dans la cour du lycée, ou plutôt tu déboutonnes ma blouse pour m’emmener au parc floral. (En minaudant) Quoique je ne peux quand même pas jouer mon rôle jeune, je ne passerai pas pour une ingénue, à moins que… avec une blouse … et de dos…Louis Jouvet disait que le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible. Je serai l’invisible (Elle rit). Tu sais, je vais t’avouer une chose…Au parc floral, j’étais très fière de me promener avec toi, tu étais si beau. Et j’espérais, j’avais une envie folle …que tu me dises…Que tu me dises…
(Elle se détourne)

HENRI
– Voilà. Si tu n’étais pas tombée enceinte juste à la fin du lycée, à dix-huit ans, si je ne me trompe pas… Si tu n’avais pas subi la distraction de ton père ni le désir impérieux de ta mère d’avoir une petite fille à pouponner, tu n’aurais pas épousé ce truand sans art ni part… Excuse ma sincérité, mais je le fais juste maintenant, à une telle distance de temps… pour mieux entrer dans la pièce… Si tu n’avais coupé net cette fleur en train de s’épanouir entre nous, j’en suis sûr, je n’aurais pas fait, à mon tour, à vingt-trois ans, une connerie pareille… Excuse-moi l’expression ! À défaut d’une telle bêtise il n’y aurait pas eu Louise… Elle ne se serait pas installée au milieu de toutes mes ruines, en les empirant…

JEANNE (un peu énervée)
– Les si sont source de regrets. Je n’aime pas les si. J’ai toujours assumé mes décisions, tout autant que l’anticonformisme que tu as évoqué ! Et je ne regrette pas ma fille, qui suit brillamment mes traces. En effet je l’ai eu à dix-huit ans, j’ai été aussi une jeune grand-mère. Mais tu t’es tu, ce jour-là, au parc, et j’ai accepté ce destin de femme d’aventurier de la finance. Bien vite quitté d’ailleurs ! Et sais-tu pourquoi j’ai embrassé la carrière de comédienne ? En dehors du fait que je ne suis bien que sur les planches, j’espérais secrètement qu’un jour, dans les coulisses, je te retrouverais !
(Avec amertume)
J’ai mis mon bonheur de femme dans les bas cotés de ma vie. Pourquoi as-tu laissé la fleur se faner ? Il suffisait de l’arroser, de lui parler pour qu’elle s’ouvre à ton soleil, de lui murmurer ce que seule une fleur sait entendre…Tu me parles de fleur, sais-tu que le Petit Prince et sa fleur m’ont toujours accompagnée ? Est-ce un signe ?
Ta Louise aura au moins eu l’avantage de t’assurer le vivre et le couvert, et même un peu plus puisqu’elle n’a pas emporté son théâtre dans son arche de Noé! Tu es enfin libre ! Moi aussi, d’ailleurs…Sauf que moi je ne porte pas un théâtre, c’est lui qui me porte ! Est-ce un signe ?

HENRI
Maintenant, tu touches un point faible. Car nos vies se rencontrent mais se croisent aussi…

JEANNE
– Que veux-tu dire par là ? Nos vies ? C’est ce travail sur la pièce qui nous réunit aujourd’hui ! Car nos vies ne sont que comédie. Ou tragédie si l’on compte nos cadavres laissés dans le placard ! Penserais-tu que cela va engager nos vies, en dehors du contrat qui va nous lier ?

HENRI
– Tu vois, j’étais venu plein de bonnes intentions, avec mon nouveau canevas dans la tête, prêt à entamer avec toi une discussion acharnée, pour te convaincre… Mais de but en blanc, depuis qu’on a remis en place le « tu » entre nous, je m’aperçois que ma vie a changé. Radicalement. J’avais cru, pendant des décennies, que mon seul désir était de m’emparer de ce caravansérail, de devenir le maître absolu de ce parterre, de ces décors, de ces gens qui l’animent avec leurs vies quotidiennes, beaucoup plus intéressantes, d’ailleurs, que ce qu’on lit et qu’on crie, à partir de ces textes problématiques, de ces histoires décadentes… En te voyant, je me suis rendu compte que j’aspirais à autre chose.

JEANNE (avec emphase)
– Autre chose ? Toi, mon chou, l’homme des pièces engagées, le pourfendeur des causes perdues que tu montais en pièces à succès, toi que j’apercevais entouré de papillons de mains baguées, tu voudrais me faire croire que tes retrouvailles avec la vieille chenille que je suis réveillent enfin ta conscience ? (en aparté) Ou serait-ce ton cœur ?

HENRI
– J’ai toujours bossé, je me suis chargé de devoirs et d’ennuis pour remplir un vide… Il n’y a pas eu que Louise, au cours de mes tournées et de mes festivals. Je me réjouissais, bien sûr, des explosions de plaisir et de la stupeur des visages raisonnants ou idiots, uniques ou banals… Mais, derrière le coin, le vide m’attendait…

JEANNE (très émue)
-Tu vois, Henri, ce que tu me dis maintenant, je l’ai si souvent ressenti… Ce vide…Cette solitude dans la foule, dans le vacarme des corps… des corps étreints, moi éteinte… Alors je jouais des rôles de femme heureuse, épanouie, extravagante, démesurée pour tenter d’y croire, d’être une autre… Je pense à une phrase de François (Mauriac) « Magnifique et dangereux métier de l’acteur qui consiste à se perdre puis à se retrouver ».
Moi je me retrouvais à chaque fois, dans le vide, quand les spectateurs sortaient de la salle. Et là, maintenant, je te trouve dans mon vide.

HENRI
– Te souviens-tu de notre promenade ? (Henri prend la main de Jeanne, en l’invitant à se lever. Ils font deux pas…) Il y avait une fontaine. Tu m’avais parlé de Rome, d’une fontaine baroque placée contre un palais au milieu d’un quartier… (Jeanne  esquisse un geste) Oui, c’était la fontaine de Trevi, et tu me racontais cela comme si tu étais cette femme fatale, blonde, plantureuse, comme si tu incarnais en fait Anita Ekberg qui ne cesse de briser l’écran avec son étrange fierté… Et moi, je « devais » être absolument Marcello Mastroianni. Tu plaisantais, tu étais très bienveillante envers moi mais au fond, comme tu dis, et maintenant je le comprends, tu attendais quelques avances de ma part que je n’osais pas…

JEANNE
– As-tu seulement imaginé à quel point j’étais fébrile, ce jour-là ? Presque contre toi, je humais ton parfum de jeune homme plein de promesses, j’aurais défailli malgré mon éducation de petite bourgeoise, si tu avais osé. Ah, pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Pourquoi n’as-tu rien dit ?

HENRI
– Ce jour-là, près de cette fontaine, je t’ai résisté. Je me suis créé un alibi pour renoncer à toi. Maintenant, je m’aperçois qu’en renonçant à toi j’avais renoncé à vivre. Mais, depuis lors, j’ai refoulé toute prise de conscience à ce propos. Je n’ai pas vécu comme le personnage incontournable du livre de Marquez…

JEANNE
– L’amour au temps du choléra… ! Je ne t’ai d’ailleurs jamais rendu ce livre que tu m’avais prêté…(1)

HENRI
– Oui. Ce jeune poète pauvre et maladroit, comme moi, s’appelait Florentino, encore un nom évocateur de l’Italie. Tout au contraire de moi, celui-ci a vécu son « attente inexorable » avec la pleine conscience qu’une seule personne pouvait lui correspondre jusqu’au bout…

JEANNE (rêveuse)
– Firmina Daga…

HENRI
– Firmina, quel nom merveilleux et terrible ! Une femme cohérente jusqu’au sacrifice d’elle-même et pourtant elle aussi consciente de porter en soi un seul amour. Oui, mon amie, j’ai passé la vie à essayer de me convaincre qu’on pouvait se consacrer à plusieurs amours, même deux ou trois à la fois. Mais je sais depuis une demi-heure que ce n’est pas vrai. Il n’y a qu’une possibilité.

JEANNE (à voix basse)
– Oui, une possibilité. Une seule, pour ne pas souffrir.

HENRI
– Quand j’ai renoncé à toi j’ai renoncé aussi, sans le savoir, à être comédien, ce que je désirais. D’ailleurs, je n’aurais pu jouer que sous tes yeux ! Ensuite, pour progresser dans le jeu de l’acteur, j’aurais eu besoin de ton enthousiasme et de ta rigueur ! Parallèlement, privée du piédestal de mon amour, toi aussi tu as renoncé à moi ainsi qu’à ton rêve… En deux, dans le seul instant de l’intrusion entre nous du film de Fellini, nous avons perdu à jamais quatre choses !

JEANNE
– Perd-on vraiment à jamais ? Quelle phrase absurde! On devrait dire qu’on perd à toujours. Et ce que l’on perd n’est jamais pour rien, car rien ne se perd, encore moins les sentiments, on peut les transcender, ils sont sources d’inspiration, d’exaltation, de création. (Elle s’enflamme) L’amour ne meurt pas, ne peut pas mourir, je ne le veux pas ! Laisse le passé au passé, nous sommes le présent maintenant. Il arrive que les feux que l’on croit morts ressurgissent encore plus vigoureux, une simple idée de braise suffit à les ranimer. (Elle s’éloigne d’Henri)

HENRI
– Quand je suis arrivé à ce rendez-vous, je t’ai parlé de la fleur à la jambe cassée. Au cours de notre… entrevue — ne t’en es-tu pas aperçue ? — notre amour a explosé. (Il parcourt nerveusement le plateau en long et en large, en soulignant ses propos avec des gestes exagérés) Je pourrais te faire la chronique comme dans un match de boxe : un, je suis arrivé, premier coup… deux, tu m’as tutoyé, un autre coup déjà lourd… trois, le souvenir de la blouse… quatre, la jalousie rétrospective envers ce professeur dragueur d’élèves… cinq, la fontaine ! Là c’est le K.O. Pas question de compter jusqu’à dix. Le boxeur est fini, l’amour a triomphé !… (Il s’arrête pensif, avant d’assumer un ton plus calme et triste) Ensuite… notre amour a flotté librement, douloureusement ou alors il a glissé invisible entre nos corps et nos âmes perdues…. Oui, perdues, Jeanne ! Il faut le dire, maintenant que l’âge et les chagrins nous donnent la force insouciante de parler même des choses les plus insupportables… Notre amour s’est déjà consommé, brûlé, pulvérisé. Et maintenant il est en train de se volatiliser. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas non plus les raisons d’une telle rapidité. Nous sommes, maintenant, comme deux orphelins. Dans un éclair, chacun a perdu à jamais la personne qu’il cherchait depuis une vie. Mais on peut arranger tout cela…

JEANNE (fait quelques pas vers Henri en levant la tête et les bras au ciel)
– Henri ! Ne vois-tu donc rien ? Ils sont là, les papillons, les débris d’amour, les pulvérisés, ils volent autour de nous, il suffit de les attraper, de les réunir…

HENRI (ne l’entend pas, continue sur sa lancée)
– Voilà ce que je te propose. Je te donne mon théâtre et tout ce que j’avais mis de côté pour le sauver et le nourrir. Toi, tu m’as déjà donné ce que j’attendais, sans le savoir, pendant tout ce temps inutile où nous avons vécu séparés… Un grand cadeau : tu m’as transmis un sentiment de la liberté qu’on ne pourrait plus vif et sincère. Il m’a suffi de te voir pour en être imprégné ! Tout cela a déclenché, en un éclair, un épanouissement de la vérité, violent et doux à la fois… Aujourd’hui, j’ai compris ce que voulait dire pour moi être comédien, ou jongleur, ou funambule. Je ne désirais que vivre sans mère ni père. J’ai besoin à présent d’expériences banales, terre à terre, comme les vivait Florentino Ariza. Et toi, tu as besoin de te voir objectivement, à travers le regard des autres. Tu dois forcément te séparer de toi même… (Henri cherche dans la poche interne de sa veste.) Voilà… je te donne la clé ! C’est une clé électronique universelle qui ouvre toutes les portes et fait déclencher toutes les machines théâtrales…

JEANNE (se plante devant Henri)
– A qui offres-tu ton théâtre ? A Jeanne Bréhant, la comédienne, qui resplendira sur les planches vernies, à celle qui se glisse dans la peau des autres, qui est blanche ou noire pour une symphonie tragique ou une comédie, celle qui ne montre jamais son visage tant il est recouvert des expressions volées aux personnages ? Ce ne serait qu’un partenariat, un contrat de plus, qui nous séparerait à jamais. Cette Jeanne-là accepterait sûrement, tant son ego est surdimensionné. Mais si tu l’offres à Jeanne, l’autre, celle qui avait une blouse blanche, celle qui ne porte plus que du noir, celle qui a des frayeurs, qui doute de tout et plus encore d’elle-même, celle qui espère voir enfin son rêve secret se concrétiser, celle restée fidèle à un amour jamais crié et qui n’attendait qu’un mot de lui… (Sa voix se brise) De toi… Cette Jeanne ne voudra pas d’un théâtre dont elle ne saurait que faire : Elle n’a plus de temps pour écrire des vies inventées, elle veut juste vivre une vraie vie de femme aimée, malgré l’âge et la rouille… Et aussi(elle fait un clin d’œil au public) avoir des petits rôles, de temps en temps, juste pour le plaisir de jouer sans courir après les contrats…Et puis, (elle s’approche d’Henri, lui prend les mains) que tu m’emmènes en voyage, tu sais, là où pousse la fleur, là où il y a une fontaine…

Jeanne s’arrête, fixant la petite lumière rouge d’un réflecteur accroché au balcon le plus proche. Avançant comme une somnambule elle rejoint le fauteuil et, toujours au ralenti, elle s’y assied.

HENRI (En s’agenouillant)
– Je voudrais que tu acceptes mon théâtre justement comme preuve de mon amour, Jeanne ! C’est tout ce que je possède, tout ce qui me lie à cette ville, à ce trottoir, à ce petit monde qui nous entoure. Si je le donne à toi, je sais que ce petit trésor tombera dans de bonnes mains… Après, tu peux en faire ce que tu veux…

JEANNE (essayant de masquer son embarras… hoche la tête pour signifier que c’est trop…)
– Mes bonnes mains… Sont-elles vraiment bonnes ? Savent-elles gérer un théâtre ? Mes mains se tordent de douleur, se tendent vers toi à la recherche des tiennes ! Un amour a-t-il donc besoin de preuve ? Je n’en demande pas ! Est-ce si difficile à donner, l’amour nu ?

HENRI
– Si tu savais combien je désirerais entamer une vraie vie avec toi ! Mais je ne suis plus l’homme beau et… costaud que tu regrettes… Je veux dire intimement… costaud ! Je n’ai plus mes vingt ou trente ou même quarante ans qui m’auraient donné cette assurance indispensable… Je suis un peu vieillot, à présent… On devrait vivre sur le fil du rasoir… aujourd’hui c’est beau, on danse, on part en vacances… Demain il fait gris, l’estomac se bloque, on doit s’arrêter dans l’espoir que ça passe… Je ne peux pas prétendre te demander de partager cela…

JEANNE
– (Après un long silence) J’accepte. Je prendrai ton théâtre. Je l’appellerai « La fleur brisée »…

(Noir.)

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Scène 2

(Sur scène, une grande table vide. Derrière, le fauteuil. Lumière concentrée sur la table)

(Un factotum arrive avec une grande enseigne peinte sur le bois : Théâtre « La fleur brisée ». Très gentiment il serre plusieurs fois la main de Jeanne en signe d’entente, avant de s’asseoir au premier rang pour assister sans transition à l’événement. Tous les gens présents s’aperçoivent que cet homme maladroit déguisé en factotum est en réalité Henri Pylat)

JEANNE (s’assoit derrière la table, chausse de gigantesques lunettes. Elle lit à haute voix un document)
– Chers amis, cher public, merci d’être venus nombreux à cette première. Comme vous le savez, il y a quelques mois je suis devenue propriétaire de ce théâtre, grâce à la générosité de mon cher Henri Pylat (Elle le désigne de la main avec un doux sourire, et s’arrête de lire). J’aurais dû être pleinement heureuse. Mais une petite voix me taraudait à chaque instant, que je tentais de faire taire. En vain. Elle me disait : « Tu te trompes, tu aurais dû suivre ta première impression et refuser ce théâtre. Ce n’est pas ta voie, pas ta vie. Henri l’a voulu ainsi, mais ce n’était pas son désir profond. Il voulait que la décision vienne de toi » Maintenant je sais que le désir d’Henri est le même que le mien…(Elle reprend sa lecture) Je vous annonce donc que je viens de vendre le théâtre. Il gardera le nom de «La fleur brisée» et le nouveau propriétaire s’engage à proposer de temps en temps des pièces d’Henri Pylat… Comme toutes ces pièces à succès que vous avez applaudies ces derniers mois et qui ont permis au théâtre de revivre. Et si bien revivre que nous pouvons enfin partir l’esprit serein… (Elle se lève, pose ses lunettes sur la table et va vers l’avant-scène). Oui, c’est notre rêve à deux… Monter un spectacle de rue près d’une fontaine… Dans toutes les villes du monde !

(Pleine lumière)
(Jeanne descend les trois marches du plateau au parterre. Les journalistes mêlés au public, debouts, sont prêts à applaudir comme si c’était la fin du spectacle. Mais quelqu’un fait signe d’attendre. Henri Pylat se lève. Il a les deux mains occupées. La gauche s’appuie sur sa canne, la droite traîne péniblement une grosse valise sur roues).

HENRI
– Dans toutes les nuits du monde… !

(Dans un vacarme d’applaudissements, Jeanne et Henri traversent solennellement le parterre, passent dans le hall du théâtre avant de disparaître.)

FIN

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(1) « L’amour au temps du choléra » de Gabriel Garcia Marquez : dans une petite ville des Caraïbes, à la fin du XIXe siècle, un jeune télégraphiste, Florentino Ariza, pauvre, maladroit, poète et violoniste, tombe amoureux fou de Fermina Daza, l’écolière la plus ravissante que l’on puisse imaginer. Sous les amandiers d’un parc, il lui jure un amour éternel et elle accepte de l’épouser. Pendant trois ans, ils ne feront que penser l’un à l’autre, vivre l’un pour l’autre, rêver l’un de l’autre, plongés dans l’envoûtement de l’amour…

D’une poule vieille et bavarde l’on fit une soupe gaillarde (un écho volatile de la « ronde » de mars 2017)

30 jeudi Mar 2017

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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la ronde

D’une poule vieille et bavarde l’on fit une soupe gaillarde (1)
(texte publié lors de la « ronde » de mars 2017 (2)

Enveloppée par les petits bruits quotidiens de sa modeste maison de campagne, la pauvre Marisa traînait dans sa chambre, se peignant en face de la glace en dessus de la commode. Comme d’habitude, elle faisait la liste de ses amours ratés tandis que, dans la cour, la Santina (3) s’occupait des poules. À quelques mètres de distance, dans le rectangle de terre battue longeant l’allée des cyprès, deux hommes et un garçon jouaient aux boules.
Sans doute dérangée par les éclats de voix intermittents, la Marisa ne réussissait pas à mener à terme sa liste. Fascinée, qui sait pourquoi, par le numéro sept, elle aurait voulu avoir autant de joies et de douleurs à remémorer. Mais, quand il arrivait au sixième fiancé, celui des chaussures et de l’hirondelle, sa tête commençait à tourner et elle précipitait dans le doute : « Comment ? N’étaient-ils pas sept ? »
Alors elle recommençait, tout comme on fait si l’on essaie de se souvenir, en vain, des prénoms des sept nains de Blanche Neige ou des sept rois de Rome : Son premier amour l’avait emmenée au sommet du mont Fumaiolo (4) pour regarder les aigles, mais ensuite, en redescendant vers la vallée, il avait ramassé avec enthousiasme le cadavre d’un vautour avant de le fourrer comme un trophée dans le coffre de sa voiture.
Le deuxième avait essayé de lui expliquer, par un exemple concret, la métaphore du miroir à alouettes, s’attirant au contraire l’attaque foudroyante d’un cormoran embêté.
Le troisième n’avait que la main gauche pour la caresser, parce qu’en fait la droite, cachée par un gros gant, était horrible à voir à cause des coups de bec qu’un faucon lui avait donnés.
Le quatrième l’avait traînée à Venise. Mais l’idylle avait été bientôt dérangée par une multitude de pigeons qui s’étaient jetés sur les cheveux de la Marisa où le jeune marin avait jeté une poignée de grains de maïs.
Le cinquième était le plus sincère. Il aimait énormément la Marisa, mais il aimait aussi la compagnie des oiseaux empaillés, dont il avait rempli une inquiétante vitrine juste à côté de son lit.
Le sixième lui avait fait cadeau d’une magnifique paire de chaussures à talons… Il avait voulu que la Marisa les essaie sans attendre, dans le bureau de son agence de voyages. Mais ensuite, qui sait pourquoi, depuis la boîte qui aurait dû être vide, une hirondelle désemparée était sortie, avant de se lancer en des trajectoires folles qui la faisaient cogner contre les murs et le plafond. Quand l’hirondelle s’était enfin précipitée, morte, dans l’une des deux chaussures… la Marisa s’était sauvée en un bond hors de cet endroit redoutable, quitte à se plaindre ensuite, des années durant, pour le sort disgracieux de la pauvre hirondelle… 

Ce matin, rien ne marchait dans la bonne direction. Ses cheveux bouclés et hirsutes ne se laissaient pas amadouer, et souvent le peigne restait emprisonné dans un nœud…
« Voilà, j’ai compris où est ma malédiction ! Et j’ai dû attendre mes trente-cinq ans pour m’en apercevoir ! » se dit la Marisa, sursautant de peur. Elle avait découvert qu’en chacune de ses rencontres ratées — qu’elles fussent physiques ou spirituelles, cela ne changeait pas grand-chose —, elle avait dû chaque fois se sauver à cause des oiseaux qui s’y étaient mêlés !
« Toujours à l’endroit où ils ne devaient pas être ! » ajouta-t-elle intérieurement.
Tous les matins, la Marisa, avant de descendre pour son petit déjeuner, courait à la fenêtre, espérant trouver, au milieu de l’air pétillant ou humide, la bonne réponse à une question tellement cruciale qu’elle n’avait pas eu le courage d’y ajouter le point d’interrogation :
« Ils vont où les oiseaux… »
Dans la fantasmagorie des mondes qui s’ouvraient à ses yeux chaque matin, le vol des oiseaux — petits ou grands ; bons ou méchants — l’aidait à mesurer la profondeur de la vallée tout en suivant du regard la crête de la colline aveuglée par le soleil. « Vivant dans leur espace, contigu au nôtre et pourtant inaccessible, les oiseaux se bornent à me frôler », pensait-elle. « Ils vont où ils veulent, librement. Ou alors, ils suivent un itinéraire bien précis, comme s’ils devaient exécuter un ordre. Voilà : les oiseaux s’accordent de longues pauses de repos et de jeu, avant de s’envoler définitivement à la poursuite de leur destin. Dans l’attente, se montrant humbles et innocents, ils entrent à petits pas dans notre cœur pour s’y fabriquer un nid confortable… Mais un jour, d’un seul coup d’aile, ils s’en détachent brusquement. Et, pointant leur bec pointu vers un endroit mystérieux du ciel, ils entament leur aller simple sans nous daigner d’un seul geste d’adieu… »
La Marisa ruminait ainsi, se reprochant pour avoir dépassé l’heure du petit déjeuner, quand elle se souvint qu’à la Saint-Jean, le lendemain, on avait prévu une grande tablée dans la cour. La Santina était déjà en train de préparer la pâte feuilletée pour les « cappelletti », tandis que Sergio…
On entendit un hurlement aigu, déchirant. La Marisa courut à la fenêtre. D’emblée, elle ne s’aperçut de rien. Elle fut juste frappée par le silence de spectres qui s’était installé autour de la maison, envahissant comme un brouillard épais le potager et la rangée de cyprès divisant le champ des boules et l’allée du cimetière… D’un coup, elle saisit une masse blanche au beau milieu d’une branche saillante… La Marisa n’arrivait pas à comprendre cet étrange phénomène : était-elle vivante ou morte, cette « chose » suspendue à cinq mètres du sol qui ressemblait moins à une poule qu’à une pièce de la crèche de Noël ? L’haleine coupée, elle regarda plus attentivement : la poule dormait ou alors elle était restée étourdie ou peut-être hypnotisée par quelque chose…
— N’ayez pas peur, Mademoiselle ! hurla Sergio. Sergio habitait dans le pays. Il traînait des journées entières dans le bar attendant de se rendre chez les uns et les autres pour de petits boulots lui assurant la survie. Il venait volontiers aider la Santina lorsqu’on devait tirer le cou aux poules :
— Ne vous inquiétez pas, je la fais descendre, voyons ! ajouta Sergio d’un ton de fanfaron.
— Mais comment a-t-elle pu grimper jusqu’ici ? murmura la Marisa, horrifiée. Elle avait vu, souvent, des poules en train de voleter péniblement, se soulevant juste de quelques centimètres audessus du sol. Elle aurait facilement cru qu’une élite entre elles serait capable de faire des œufs d’or…. Elle n’aurait jamais soupçonné qu’une vieille mère poule, grosse de taille comme celle-ci, serait capable de voler !
— D’une poule vieille et bavarde l’on fait une soupe gaillarde ! (4) déclara Sergio d’un air assuré, tout en agitant un long balai en direction du pauvre animal apeuré. Pendant ce tourbillon, la Marisa remarqua, émerveillée, que l’homme endossait son costume du dimanche tandis que, depuis le col déboutonné de la chemise blanche, pointait une belle cravate rouge ! Tout de suite après, la Marisa crut s’évanouir voyant l’animal se réveiller et avancer d’un air menaçant vers sa fenêtre à elle. Elle referma les vitres et y colla dessus son nez : maintenant, la poule atterrissait gauchement à deux pas de son bourreau.
Plus tard, dans une cuisine dense d’odeurs, la Marisa chercha un coin libre de la table pour y appuyer sa tasse de café au lait. Le marbre gris, constellé de veines noires et de rayures rougeâtres, avait été envahi par les plumes blanchâtres que Sergio laissait tomber tout autour, sans perdre pour autant son calme et sans souiller non plus sa belle chemise blanche.
— Ils vont où les oiseaux, Sergio ? demanda la Marisa, tout en fixant son cou statuaire, beau et costaud. C’était cette nouvelle « situation » qui l’avait poussée à prendre le risque de se servir du point d’interrogation ?
— La plupart de ces êtres ailés, mâles ou femmes, peu importe, finissent dans nos corps affamés, répondit Sergio, promptement. Heureusement, il y en a beaucoup qui ont la chance et la ruse de se dérober aux mille embuscades des humains, comme les hirondelles, par exemple. Elles savent très bien où aller. Du jour au lendemain, elles s’en vont, ces traîtresses, tout de suite après nous avoir brisé le cœur !
« Moi, je serais volontiers une hirondelle fidèle. Pourtant, telle une poule désemparée, l’on m’oblige à me sauver sans que jamais je ne sache où me rendre… » 

Giovanni Merloni 

(1) « Gallina vecchia fa buon brodo » en italien. La « vieille poule », qu’on doit bouillir pour que sa chair devienne plus tendre, produit en fait un très bon bouillon pour les « cappelletti ». Plus en général, par le mot « vieille poule », on entend aussi bien, en Italie, une femme qui a passé la trentaine, ayant sans doute des qualités secrètes (tels des bouillons extrêmement savoureux).
(2) La ronde de mars : une suite de textes en échanges avec un thème : cuisine(s), et un incipit : « Ils vont où, les oiseaux » Son principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Pour cette ronde, tandis que j’hébergeais « fraternité », le texte de Joseph Frisch, auteur du blog jfrisch  Dominique Autrou hébergeait le mien sur son blog, la distance au personnage.
(3) En Romagne, les prénoms féminins sont toujours précédés par l’article. On ne dit pas Anna, Rossella ou Santina : on dit l’Anna, la Rossella ou la Santina…
(4) Le Mont qui héberge les sources du Tevere
(5) Gallina vecchia fa buon brodo !

Voyage à Créteil (vases communicants mars 2017 avec Marie-Noëlle Bertrand)

28 mardi Mar 2017

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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Créteil : oubli et sagesse d’une banlieue parisienne

Assis au bout de la rame, je suivais sur la vitre rayée les vagues reflets ensoleillés d’un après-midi d’hiver, tandis que deux questions me tiraillaient :
— En quoi consiste-t-elle l’identité unique de chaque commune de la banlieue francilienne vis-à-vis de Paris ?
— Y a-t-il un rapport possible entre l’expérience qu’un habitant de la banlieue peut se faire de Paris et l’expérience d’un Parisien vis-à-vis d’une commune de la banlieue ?
Pendant le voyage, je me disais d’abord une chose assez banale : même si le trajet est constellé de nombreux arrêts, le fait de se déplacer en métro au lieu qu’en train ou avec le RER, cela crée inévitablement, avec le temps et la familiarité des noms des stations et leur pouvoir d’évocation symbolique, un lien affectif profond entre les communautés de voyageurs et les contextes qu’ils traversent au fur et à mesure. Peut-être, le lien établi par la ligne 8 du métro — entre République, Bastille, Daumesnil, Liberté, Charenton, Maisons-Alfort et Créteil, par exemple — est-il plus fort que le lien, confié à la voiture ou au bus, entre Créteil et Vincennes ou Montreuil…
Puis, j’ai réfléchi à l’âge des voyageurs. Un échange journalier entre la ville de Créteil et Paris ne concerne qu’une partie de la population. Les gens au foyer, les enfants ainsi que les adolescents se rendant à l’école secondaire ou les retraités de mon âge ne se déplacent que très rarement dans les deux sens…
Quelle valeur peut-il y avoir, alors, dans mon témoignage d’un jour ? Pourrait-on y découvrir l’intérêt d’une « découverte » quelconque ?
Je voudrais savoir exprimer ce que cette banlieue me suggère, savoir découvrir en elle ce qui jaillit de l’oubli, volontaire ou pas, de son ancien paysage disparu, savoir expliquer un à un ses actes de sagesse et de réalisme. J’aimerais bien être capable de trouver les mots pour dire ce qu’il faut dire et de même proférer les mots adaptés pour « ne pas » le dire…

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Arrivant à Créteil je me dis que l’idée de Marie-Noëlle, s’inscrivant dans l’esprit des « vases communicants », est déjà une réponse à mes questionnements. Elle a proposé en fait un échange assez simple : je vais me promener dans un endroit tout à fait inconnu pour moi, Créteil, tandis qu’elle choisit la nuit pour traverser le Xe arrondissement de Paris. Si je ne me suis jamais rendu, jusqu’ici, dans cette commune située à la confluence entre Seine et Marne (qui représente aussi la tête de pont du vaste département du val de Marne), il est aussi probable que Marie-Noëlle n’ait jamais flâné dans mon quartier pendant la nuit !
D’ailleurs, sa proposition contient en elle-même une provocation qui m’intrigue : étant presque impossible confronter les existences de ceux qui vivent dans les vingt arrondissements de Paris avec celles des habitants des multiples banlieues, l’expérience des vases communicants affronte, aussi courageusement qu’inconsciemment, le thème de l’incommunicabilité. Une question de plus en plusévidente de nos jours, mais qui n’a pas explosé que dans les dernières années du « boom » informatique.

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Paradoxalement, les « vases communicants » — tout en représentant l’un de plus intelligents escamotages pour briser, au nom de l’échange et de la prise de conscience réciproques, la logique conformiste des réseaux sociaux — peuvent devenir l’occasion pour mettre en valeur, au lieu des choses qui nous rapprochent, les contradictions qui nous font réfléchir. Et l’exercice des vases peut donc convoquer, sans qu’il y ait du scandale, le thème de l’incommunicabilité.
Comme le disait Pangloss — et il a toujours raison —, nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Et nous ne traversons qu’un petit segment de l’histoire de la terre que nous habitons. Ce qui assume aujourd’hui une importance vitale pour chacun de nous changera sans doute avec les systèmes de valeurs qu’on fabriquera autour de cela dans un futur assez prochain.

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Il me semble évident pourtant que cette incommunicabilité dont j’ai entendu parler en premier par Michelangelo Antonioni dans ses films, et notamment dans « L’éclipse » et « Désert rouge », descend directement de ce présumé « boom économique » ayant débarqué en Europe une dizaine d’années après la Seconde Guerre.
L’incommunicabilité entre les personnes jaillit d’abord de la rupture brutale et violente de l’ancien système de cohabitation et de collaboration mutuelle entre la ville et la campagne à travers l’abandon de la hiérarchie, jusque-là équilibrée, entre des villes ayant différent poids et importance et la création, au contraire, d’une hiérarchie indistincte entre centres et périphéries se traduisant, inévitablement, en une perte d’identité qui touche soit les centres que les périphéries mêmes.

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Évidemment, ce « modèle » d’érosion progressive du territoire — basé sur l’hypothèse de l’utilisation massive de l’automobile et des hypermarchés — s’appuyant sur les technologies du béton armé, de l’asphalte et du plastique, a rencontré parfois des résistances ou des solutions de compromis acceptable en France, surtout là où le réseau ferroviaire et métropolitain était intégré depuis longtemps aux centres urbains caractérisés par une identité historique et culturelle plus nette.
Toujours est-il que la banlieue parisienne n’échappe pas à « l’inversion de la modernité » qui touche la plupart des banlieues du XXe siècle en Europe. Tandis que Paris, le Paris du baron Haussmann avec le quartier de deux gares, par exemple, ayant pour axe primordial le boulevard Magenta, demeure, pour moi, la ville d’Europe la plus moderne et clairvoyante.

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En fait, si les Romains du temps de César, tout en ayant en Rome une ville assez chaotique, avaient un formidable talent pour bâtir de merveilleuses « villes nouvelles » (dont Bologne ou Bordeaux, par exemple), tout en profitant d’une ville « à mesure d’homme » les Parisiens n’ont pas su créer, aux environs, des villes également vivantes et confortables.
Certes, la banlieue parisienne se présente bien, beaucoup mieux que celles qui serrent Rome ou Naples dans un étau chaotique. Mais on y perçoit, quand même, l’absence de quelque chose d’essentiel…
Pourquoi, sur la paroi grise-céleste d’un édifice provisoire à côté des rails, à deux pas de la station du métro de Créteil, quelqu’un à écrit en lettres majuscules:

DROIT AU BONHEUR POUR TOUS
LA FRANCE INSOUMISE…. (?)

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Cependant, au bout de ma « promenade communicante », je voudrais abandonner toutes ces « considérations sérieuses », forcément pessimistes, pour exposer mon tout simple « déplacement à la découverte des lieux où habite une chère amie » en me bornant à analyser mon dépaysement vis-à-vis d’un contexte « tout neuf », dont le regard d’un jour ne pouvait pas saisir l’histoire ni la personnalité.
Quand j’y suis venu, j’ai dû d’abord constater ma condition de piéton, désormais irréversible depuis plus que dix ans, qui m’a rendu incapable de m’adapter à un endroit structuré en fonction de la voiture.

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Ensuite, j’ai réfléchi que si je ne partage pas, physiquement, la vie de quelqu’un qui compte pour moi dans le lieu même où il habite, si rien n’arrive d’étonnant au long du parcours suivi, je risquerais de survivre à la petite frustration d’une expérience suspendue…
J’ai alors suivi au hasard un parcours possible, essayant de traverser ou frôler les différents endroits qu’elle m’avait indiqués. Dans ce parcours, l’unique chose qui avait vraiment de l’importance pour moi c’était la rue où elle habite, c’était retrouver une maison qui pouvait être la sienne ; c’était imaginer sa rentrée chez elle le soir, ses rencontres chez elle ou dans la rue ; ses courses ; ses parcours quotidiens vers le bus ou le métro ; l’alternance du beau temps et du temps mauvais, ce qui lui donne l’envie de sortir ou, au contraire, ce qui l’invite à rester chez elle ; ses amis et ses amies, sa vie dans une collectivité engagée, enfin comment vit-elle le rapport entre son lieu de résidence et celui de travail ?

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Des choses qu’on ne peut pas découvrir en un seul jour ! Et pourtant, juste au couchant, un rayon jaune, en guise de flèche, m’a indiqué une grille avec des noms accrochés. Je me suis arrêté pendant un instant et je me suis vu moi-même entrer et sortir de cette porte, emprunter ma voiture garée à côté, partir à la recherche d’une boulangerie ou d’une pharmacie ou, plus loin, des berges de la Marne… Tout cela m’a rapproché davantage d’elle, donnant un sens accompli à ma visite, même si je n’ai rien compris de ce monde assez dur et impénétrable où les trésors sont cachés.

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Giovanni Merloni

François Bon a été à l’origine de ces échanges le premier vendredi de chaque mois, que j’ai découverts alors qu’ils étaient coordonnés par Brigitte Célérier ; Angèle Casanova a pris le relais à partir de novembre 2014. Je remplace Angèle depuis un peu plus d’un an.
Vendredi 3 mars dernier, l’article ci-dessus à été publié sur le blog  La Dilettante de Marie Noëlle Bertrand. C’était la deuxième fois qu’elle me recevait dans le cadre des Vases Communicants, tandis que son texte « En descendant le boulevard Magenta avec la nuit » paraissait sur « Le portrait inconscient ».

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