Italo Calvino, un intellectuel entre poésie et engagement

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Italo Calvino

Texte : Claudia Patuzzi

De la naissance cubaine au milieu méditerranéen de la Riviera ligure, entre la campagne ancestrale et la Villa Meridiana, plantée d’avocatiers et de pamplemoussiers, Calvino tira sans doute cet amour inconscient pour l’action et le voyage, ce « complexe de l’Arioste », existentiel et familial avant que littéraire, qui constituera par la suite un des caractères primordiaux de sa poétique. Cette enfance mouvementée, sur un fond familial laïc, bourgeois, antifasciste, avec de lointains souvenirs maçonniques, se traduit, à travers l’exploration continuelle et mystérieuse des plantes et de la nature, dans le binôme tout calvinien imagination-regard ou, si l’on préfère, fable-réalité. En ce sens, l’enfance constitue une préhistoire poétique, une optique qui n’a rien à voir avec une mythologie ou une thématique décadente, mais annonce plutôt une méthode qui s’apparente à la loupe et à l’écran entre le moi et la réalité. La familiarité avec le roman anglais d’un Dickens ou d’un Stevenson et, en même temps, avec « l’air botanique » familial[1] caractérisent Calvino, qui cristallisera ces moments magiques et uniques, dans la définition de l’ « amour difficile »[2].

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 Entrée Villa Meridiana, Sanremo

Michel Foucault dans Les mots et les choses, analysant la métamorphose du climat intellectuel entre le seizième siècle et le Baroque, affirme que le concept de structure se forme parallèlement à la  suprématie du « regard » comme “fonction privilégiée de connaissance, d’ordonnancement descriptif du monde sensible”[3]. « Le terme de “structure” est une notion qui s’élabore précisément dans la recherche des philosophes de la nature, en premier lieu des botanistes »[4], surtout dans l’analyse des formes des éléments dont un organe est composé, dans leur confrontation et dans la mesure de leurs rapports. En ce cas, la nature se présente comme un « complexe organique d’objets et de caractères (qu’on pense à un jardin botanique) qui équivaut à un livre »[5]. Dans quelques « amours difficiles »[6] en opposition au « regard botanique », préfiguration inconsciente de la future volonté rationaliste, le pôle fantastique fait office de contrepoint émotif, mais toujours dans un rapport harmonieux avec la nature. Dans cette atmosphère, enfants et hommes, animaux et plantes s’échangent les attributs témoignant de « la substance unitaire du tout, (…) l’infinie possibilité de métamorphose de ce qui existe »[7]. Ce rapport de totalité avec la nature, où l’opacité des choses est déjà ordonnée par un « regard », pourra être récupéré ensuite seulement artificiellement, à travers une technique narrative sui generis (la fable) et la création d’un style au niveau rationnel.

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Torino, via Roma dans les années 40

À cette première phase, sur laquelle les témoignages manquent et où la future poétique agit comme humus naturel et inconscient, succède une autre : le moment de transition est senti par le jeune bourgeois comme un traumatisme déchirant. C’est par la participation active à l’irrationnel de la guerre que Calvino naît à la littérature néoréaliste et effectue une maturation soudaine, tant au niveau intellectuel qu’au niveau politique. L’expérience de la résistance constitue un tournant historique décisif, dont émerge une nouvelle figure d’intellectuel, engagé dans le sens gramscien et, ensuite, toujours problématique. Tel sera l’héritage culturel, en rien consolateur mais culturellement actif et militant, que le jeune étudiant ligure reçoit dans le Turin de la maison d’édition Einaudi et dans le Milan de l’hebdomadaire « Il Politecnico », dirigé par Elio Vittorini. L’abandon de la faculté d’Agriculture est parallèle au déchirement de l’harmonie infantile et au précoce sevrage intellectuel, effectué dans le milieu d’une culture « nouvelle », qui agit dans le « hic » et le « nunc », prenant exemple sur le stoïcisme de Pavese ou sur les « désespérés lucides » comme Gobetti et, surtout, Giaime Pintor.

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“Politecnico” (n.1) dirigé par Elio Vittorini, Rome 29 settembre 1945

L’optique du regard devient explicite dans le roman-hommage à la Résistance –Le sentier des nids d’araignée- dans les brèves répliques finales entre Pin et le Cousin: « À les voir de près, les lucioles, dit Pin, c’est des bestioles dégoûtantes. -Oui, dit le Cousin, mais vues comme ça, elles sont belles. »[8] Cette “distance”  est le prix que Calvino doit payer pour revenir à l’“avant” (le “jardin enchanté” de l’enfance) après la guerre civile.

Dans la fameuse recension de Pavese dans l’ « Unità », en octobre 1947, nous trouvons des mots éclairants comme « fable », « jeu », « grimper aux arbres », « esprit de l’Arioste ». De ce point de vue, l’accostage de Calvino vers un genre littéraire comme la fable-intellectuelle, apparemment discordante et désengagée dans le climat néoréaliste des années cinquante, ressemble fort à des retrouvailles fortuites avec la matrice botanique-méditerranéenne, mais chargée du pathos de la guerre et de la mort et, ensuite, mûrie au travers de l’apprentissage historico-philosophique turinois (par l’exemple d’un maître, spécialiste des  « réformateurs » et des  « hérétiques » du seizième siècle, comme Delio Cantimori); et c’est, en même temps, un soupir de soulagement et une libération de l’obsession romanesque à la fois grise et moralisante (l’échec des Giovani del Po[9]), de caractère plus spécifiquement néoréaliste.

La manière calvinienne de répondre à la «crise du roman» coïncide donc avec la recherche d’une structure objective mais en même temps épico-lyrique: la fable. Par cette manœuvre[10], accueillie non par hasard par la critique et par le public avec une certaine stupeur, Calvino révèle son caractère totalement provincial, caractéristique de celui qui, comme lui, n’aime pas se sentir « à l’étroit », mais ambitionne une « connexion plus vaste avec la culture mondiale ». L’adoption consciente de la nécessité d’un rapport dialectique entre intellectuel et réalité sociale se traduit, chez Calvino, par une tension profondément morale qui correspond, au niveau littéraire, à une narration « active », où la tension entre poésie et engagement se traduit par le « rythme » dynamique de la parole et du récit et, surtout par la médiation consciente de l’ironie[11]. Calvino a su recueillir, de la « crise » néo-réaliste politique, la composante la plus actuelle: ce lien indispensable entre intellectuel et histoire qui le poussera à adopter une « poétique du négatif », mais tenacement confiante dans le fait de changer la réalité (optimisme de la volonté) avec la raison (pessimisme de l’intelligence)[12].

Contre l’homme « hermétique » il propose un intellectuel de type objectif, capable de résister lucidement au « caractère terrible des choses réelles »: la réalité du suicide de Cesare Pavese, du silence poétique d’Elio Vittorini et de la fin du « Politecnico »; la réalité politique du succès de De Gasperi, de la guerre froide, du Plan Marshall jusqu’au coup d’état de Prague; la réalité désespérée de Samuel Beckett. Dans ce cadre, la logique de la fable est la logique géométrique de fer de la lutte, dont émane, à travers les « épreuves » auquel l’homme est soumis, une morale de résistance et de friction avec le négatif.

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Autoportrait-caricature de Italo Calvino dédicacé à Piero Dentone

C’est justement à ce niveau que Calvino d’ « italien » devient « européen », pour affronter, à travers une littérature comme éducation dans l’histoire, son devoir d’ « écrivant » au sens où l’entend Barthes[13]. Il devrait être alors celui qu’on appelle l’homme « transitif », pour qui la parole constitue le véhicule et le moyen de la pensée, mais, en adoptant un genre littéraire comme la « fable intellectuelle », il semble vouloir rendre à la littérature son caractère de « fiction », où la parole acquiert sa résonance ambigüe et complexe. S’il a affirmé par la suite que la littérature consiste toujours dans la « fondation d’un style » -le fameux « pont » entre les mots et les choses -il se réserve jusqu’à aujourd’hui un espace autonome de jeu et d’action, toujours plus ample et infini, où le fil de l’intrigue s’amincit au fil de la plume, mais en introduisant dans la fiction la nécessité de la logique et donc du contrôle rationnel, il pose, inévitablement, cette juste médiation, distante mais pas trop, qu’est l’ironie. C’est dans cet équilibre médian que Calvino, intellectuel de gauche, apaise son désir fébrile d’engagement social: un «écrivant-écrivain», qui a appris à écrire le « pourquoi » du monde avec un « comment écrire » qui ne l’absorbe pas en l’annulant dans l’élégance formelle, mais plutôt l’ordonne dans cette « explication générale de la vie »[14] qu’est la fable. Si le schéma de base de la fable est géométrico-structural, sa morale pédagogique -triomphe du bien sur le mal- enseigne aux adolescents et aux hommes adolescents (les intellectuels d’aujourd’hui) à devenir « hommes » à travers les épreuves. Dans cette substance unitaire du tout, où le destin humain est présenté sous les aspects du possible, Italo Calvino essaie, au vingtième siècle, de réaliser l’« homme total », dans lequel idée et action, théorie et praxis, bien et mal, se rejoignent en un parfait équilibre.

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 “Il barone rampante”, Einaudi, Torino, Ière édition 1957

Mais l’utopie du Baron rampant est située en équilibre entre un vicomte « pourfendu » et un chevalier « inexistant »,   alors que l’impitoyable « spéculation immobilière » de la riviera ligure, où l’intellectuel bourgeois en crise idéologique essaie de s’affranchir de son rôle dans le rapport entre entrepreneur et propriétaire immobilier, fait une doublure amère au paysage d’Ombrosa. Pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté se révèlent inconciliables. L’intellectuel peut se travestir en chevalier, mais continue de fait, aujourd’hui plus que jamais, à vivre son conflit historique: « En tant que bourgeois c’est un parasite de la classe dirigeante, en tant qu’intellectuel il œuvre, sur le plan fonctionnel, contre celui qui lui fournit les moyens de vivre » [15].

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“Le baron perché”, Seuil, Point, 2001 (dessin de Calvino)

Calvino se construit son « utopie », tant morale que littéraire: c’est la rationalité de Candide, le rythme de l’Arioste, le «phalanstère» linguistique de Fourier, le tout sur fond de la morale voltairienne de « cultiver notre jardin »[16]. C’est une phrase utopique qui, confrontée avec les angoisses modernes peut avoir une résonance égoïste et bourgeoise, mais de grande fortune: presque un proverbe moderne, anti-manichéen, où l’homme, qui n’est plus suspendu entre les pôles transcendantaux du bien et du mal, se limite finalement à lui-même et à ce qu’il peut faire. Dans l’introduction de Candide, la célèbre phrase de Voltaire se prolonge dans celle moderne d’Italo Calvino: « les vrais choix de l’homme d’aujourd’hui” partent tous d’“une morale de l’engagement pratique, responsable, concret »[17]. De ce sens de la limite, de l’action réalisable dans le contexte de ses propres possibilités, en rapport à une morale de soutien, vient aussi l’autre aspect, cette fois exprimé au niveau purement littéraire, de l’action imaginative, du rythme narratif, de l’espace toujours plus infini. L’encyclopédique Voltaire et «l’Arioste des utopistes»[18], tous deux fils du dix-huitième siècle, reflètent deux niveaux qui communiquent entre eux: le niveau de la raison, comme attitude éthique et volontariste, et le niveau du langage, ouvert, dialogique circulant entre « bi-univers » et « tri-univers »[19]. La passion de l’Arioste se traduit en impatience spatiale et temporelle, en désir de « mouvement errant »[20] au-delà des limites; l’image de la forêt et du château prend la forme du lieu de la recherche, métaphore cinétique de la tension morale, de l’inquiétude des «rares hommes justes: limités et justes, justes car limités… à ce point liés à leur état d’incertitude qu’ils ne le veulent changer avec aucun autre », comme Calvino le dira par la suite[21]. Avec la fable, Calvino éprouve ainsi, sur le plan de la logique, une littérature comme champ privilégié de la « fiction » et du possible, comme rythme et mouvement et réalisation poétique d’un credo moral.

Mais la période « utopique » est brève: au seuil des années soixante, devant l’« océan de l’objectivité », le « magma » et la nausée des choses, fruit du boom économique néocapitaliste, devant l’univers unidimensionnel produite par l’aliénation de la nouvelle idéologie multinationale, Calvino réagit publiquement, confirmant son exigence de faire une mise au point sur la réalité contemporaine[22]. Il répond au nouveau chaos et à la logique du « labyrinthe » avec un tournant littéraire décisif, expression et conséquence d’une désillusion idéologique ou, comme il aime lui-même à la définir, « une crise de l’esprit révolutionnaire ». Les démissions du parti communiste en 1957 témoignent de la « défiance envers l’idéologie » qui animera une partie de la littérature des années soixante, à partir des événements de Hongrie jusqu’à l’explosion de soixante-huit. On s’approche toujours davantage de la « mort » de la littérature et de l’art, tandis que la culture perd, durant la contestation, une bonne partie de son caractère sacré. Pour Calvino, la « crise de l’esprit révolutionnaire » vient surtout du manque de confiance dans l’histoire, dont le sens ne trouve plus désormais sa justification dans le lien indissoluble et constructif avec la raison. L’histoire unidimensionnelle et magmatique semble, au contraire, annuler le moi dans la capacité de l’homme à « se faire » transcendant: « connaître le monde et le changer ».  Aujourd’hui, « il semble que ce soit perdu tout rapport entre les deux termes », « les choses (la grande politique des deux systèmes de forces opposées, américain et soviétique, et par la suite aussi le tiers-monde) avancent toutes seules »[23]. La réponse calvinienne, en polémique avec les néo-avant-gardes, est claire et nette: littérature de la conscience contre littérature de l’objectivité (le « regard » vide de Robbe-Grillet); obstination sans illusion ni volonté de différence; ne pas s’imaginer trouver un équilibre de type classique; méfiance quant au labyrinthe  « qui vise à avoir un plan (connaissance) du labyrinthe (chaos des connaissances perspectives et du monde) le plus détaillée possible »[24]. C’est seulement ainsi qu’on peut continuer à espérer dans le pouvoir déterminant de la culture.

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Italo Calvino (années 80)

La journée d’un scrutateur constitue l’exemplum paradigmatique d’une telle crise historico-idéologique: la conscience des choses, à laquelle assiste l’intellectuel Amerigo Ormea, se change progressivement, devant l’humanité déshumanisée du Cottolengo de Torino, monde anhistorique et atemporel  en friction avec la mission politique, en un haut débat intérieur, où tout se traduit par une problématique générale sur les questions existentielles de l’homme. « Le dernier héritier anonyme du rationalisme du dix-huitième siècle » se perd, entre les antinomies éternelles de la vie et de la mort, du beau et de l’horrible, dans l’impuissance de l’histoire et de la raison. La poésie hautement dramatique de la Journée vient de l’approche progressive, dans la lutte continuelle du doute, de l’humain: c’est la découverte de l’homo faber, l’artisan privé de mains capable de recommencer à zéro,  gagnant avec la seule force de sa ténacité et de sa foi ignare, les « mauvaises mutations biologiques ». Cette troisième phase, dont le Cottolengo constitue la perception désespérée et lucide du non-humain et du non-sens de l’histoire, coïncide avec le déménagement définitif à Paris et avec le passage de la logique et l’histoire, justement, de la deuxième phase «utopique», à la prélogique et à la préhistoire. Calvino répond à la déception historique par la tentative courageuse de « refaire » l’histoire, d’atteindre une nouvelle et vierge harmonie entre l’homme et la nature en recommençant à zéro.

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Couverture de “Le cosmicomiche”, Einaudi, Torino, 1965

Avec Cosmicomics et Temps zéro, la confiance en l’histoire est réaffirmée dans la possibilité de réinventer une perspective de signifiés avec la même joyeuse adhérence aux choses, justement dans l’homme primitif: Qfwfq est l’ancêtre de l’homo significans, de l’homme fabriquant de sens qui essaie de fixer avec le « signe » l’infinité chaotique du temps et de l’espace. Il s’agit d’un humanisme qui a dépassé les limites des lumières pour sauter d’un coup le continuum historique, se placer dans le cosmos et reconstruire, dans le jeu-fiction de la littérature, la ville de l’homme entier. Le passage de la logique à cette prélogique est facilité par le caractère atemporel et anhistorique de la fable elle-même, dont la «vérité» plus profonde apparaît dans le timbre patriarcal de la fable mythique, comme voix épique et anonyme de la tribu et de l’humanité. En ce sens l’expérience avec le non-humain du Cottolengo et sa réhabilitation à travers la pietas (entendue au sens rousseauiste comme identification à un autre être vivant) permet à Calvino de  remplacer la raison historique, et pour cela limité, d’un point de vue général, dépouillé de toute résonance sociale, à travers lequel saisir ce passage fondamental de l’animalité à l’humanité, de la nature à la culture, du sentiment à la raison. La tension morale née de la rencontre de l’intellectuel avec la réalité, qui touche son point le plus dramatique dans la Journée, se traduit désormais dans le choix de la littérature comme champ spécifique d’action et d’intervention, donnant à la parole le privilège de sous-entendre dans sa force logico-ambigüe la foi calvinienne en l’histoire et en l’homme. La pitié et l’amour, mais aussi la crise idéologique, ont généré une dépersonnalisation, une voix collective et universelle dont l’essence consiste dans le son métallique et récurrent des mots, qui se chevauchent de manière incessante pour créer une étiologie compliquée du cosmos et de l’univers. Il ne s’agit plus de l’inconscient « regard botanique » de l’enfance ou de la « structure rationnelle » de la fable, superbe mise au point du point de rencontre entre réalité et imagination: la distance qui sépare le très vieil ancêtre des Cosmicomics et de Temps zéro de l’homme malheureux du vingtième siècle, est d’autant moins mesurable que la vision qu’il nous communique est claire et subtile. Cette distance, qui fait tout un avec la construction linguistique du livre à travers le heurt des paroles, modernes, archaïques, scientifiques, sanglots onomatopéiques, formules mathématiques, agit comme une loupe puissante dont le grossissement du monde biologique et cosmologique est minutieusement identifié. Rien de ce chaos n’est  négligé et perdu. Avec le prétexte du jeu, notre ancêtre ordonne systématiquement, comme un dieu domestique et espiègle, à travers la vérification d’innombrables hypothèses, l’univers asémantique et vivant des origines. L’autonomie littéraire et le caractère expérimental des œuvres les plus spécifiquement « françaises » témoignent du rapport engagé avec le structuralisme linguistique de Roland Barthes et anthropologique de Claude Lévi-Strauss, avec l’antihistoricisme de Maurice Blanchot jusqu’à aborder la sémiologie du récit et la matrice d’origine sud-américaine et méditerranéenne : Calvino s’apaisera dans le binôme Arioste-Borgès.

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Ingres : Roland Furieux, chant X, Roger sauve Angelica

S’étant situé à mi-chemin, médiateur raffiné et attentif, entre la culture latino-américaine et française d’une part et la culture italienne de l’autre, il préfère chercher personnellement, dans des œuvres et des auteurs qui lui sont les plus proches, cette « moelle de lion » dont il se faisait le stoïque et volontaire interprète en 1955.  Plutôt que de devenir « un des nombreux mandarins qui courent derrière l’actualité et donnent des jugements définitifs sur tout »[25],  il se contente d’une position critique et vigilante riche en sollicitation venue du « différent », d’une culture mondiale extra-européenne. La traduction des Fleurs bleues de Raymond Queneau lui fait retrouver le sens de l’absurde et le rythme du Candide voltairien, la tension active entre réalité et imagination, où le temps et l’histoire ne connaissent pas de barrières chronologiques et spatiales. L’édition du Roland furieux, qu’il dirige juste après pour les éditions Einaudi, lui donne l’occasion de se nourrir ultérieurement de vieilles humeurs et de nouveaux stimuli, pour révéler cette « actualité » du texte, qui n’est autre chose que la traduction littéraire de son autre tendance: celle de saisir dans le présent l’actualité la plus vivante. Si le Roland fut pendant trente ans la vraie vie de l’Arioste[26], l’ « âme de l’Arioste » chez Italo Calvino se traduit par différentes solutions littéraires, dont le mouvement souterrain consiste dans le rapport dialectique de l’intellectuel bourgeois avec la réalité contemporaine, rapport dont la tension risque de se traduire par un « labyrinthe interminable », en erreurs parfois plus importantes que le «lointain objectif final»[27].

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“Le città invisibli”, Einaudi, Torino, 1972 (Magritte: « Le Château des Pyrénées »)

Avec Les villes invisibles Calvino, désormais pleinement conscient du caractère transitoire de notre époque, l’époque de passage caractéristique, de décalage entre une raison historicisante et une réalité toujours plus fluide, veut accomplir un voyage à rebours dans la mémoire de l’homme, dans la recherche d’un « objectif » humain plus large et anonyme: le destin unique, tant chanté par l’Argentin Borges,  qui chez l’écrivain ligure se traduit par le retour à la ville de l’enfance. Le mythe borgésien du « labyrinthe », déjà préfiguré par Calvino dans la passion originaire pour l’Arioste, expérimenté au niveau existentiel dans le chaos de la guerre et, ensuite, dans la tension intérieure entre poésie et engagement, devient, dans Le château des destins croisés, le symbole de la recherche continuelle et persévérante, d’une logique du doute qui subit les contraintes des lois d’airain du récit.

Du « provincial à la conquête du monde »[28], du jeune Calvino désireux de « s’exprimer » dans le vif climat idéologique qu’il s’est créé dans les années d’après-guerre, vingt années ont passé désormais. Le Calvino plus mûr se découvre, dans son intimité, plus désenchanté, plus désespérément lucide qu’avant. Il sait bien, désormais, que l’homme sage et guerrier « dans chaque chose qu’il fait et qu’il pense »[29] est seulement possible sur le papier: en effet, la tension continuelle de l’intellectuel qui se réfère à la réalité demeure. La condition de « pourfendus », c’est-à-dire la crise permanente de l’intellectuel, suspendu entre la réalité d’un côté et la littérature -en voir d’extinction- de l’autre, est l’unique vérité à vivre et à observer stoïquement. Bien que l’écrivain aime à se définir comme un  « jongleur » ou un « illusionniste »[30], sa foi éclairée dans l’Histoire et dans l’Homme continue malgré tout dans un « dix-huitième siècle qui va bien au-delà de ses limites temporelles (…) situé au milieu du projet de construction cosmogonique qui vient de la Renaissance, de Giordano Bruno, de plus loin encore: l’homme participe avec son imagination et son travail d’auto-construction continuelle de l’univers » [31].

Claudia Patuzzi

“Le banc public de Sanremo”, 1942. Le premier à gauche est Eugenio Scalfari, le deuxième sur la droite est Italo Calvino.

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Lettre de Calvino à Claudia Patuzzi (17.01.1977) – cliquer pour agrandir

Les photos 1, 2, 3, 5, 8, 12 viennent de “Italo Calvino, biografia per immagini” par les soins de Fabio Pierangeli et Patrizio Barbaro, Edizioni Paravia, Torino, 1995

Claudia Patuzzi

Publié  dans “Nuova Antologia”,  n° 2105 – Mai 1976 – Rome. Traduction de l’italien par Olivier Favier.

lien vers l’original en italien

NOTES

[1]             Son père fut en effet l’agronome  de San Remo et, par la suite, professeur chargé d’agriculture tropicale à la Faculté  d’agronomie de l’Université de Turin; sa mère fut assistante de botanique à l’Université de Pavie. La “Villa Meridiana” à San Remo a été pour Calvino ce que fut pour Borges le “jardin botanique”.

[2]           C’est sous ce nom qu’Italo Calvino a rangé quelques récits, entre fable et réalisme, écrits dans une période allant de 1946 à 1958.

[3]           Michel Foucault, Classer, chap.V, in Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966  pp.148-155 ;  voir aussi Ezio Raimondi, Verso il realismo, in Il romanzo senza idillio, Einaudi, Torino, 1974, pages 7-8.

[4]           Ezio Raimondi, Ibidem, p.8.

[5]           Ibidem, p.8

[6]           « Gros poissons, petits poissons », « Un après-midi Adam »,  « Un bateau  plein de crabes », « Le jardin enchanté », in, I.C. Romans, nouvelles et autres récits 1, Paris, Seuil, 2006..

[7]           Voir la. préface à Fiabe italiane, Einaudi, Turin, 1956. Traduite dans I.C. , Défis aux labyrinthes 2, Paris, Seuil, 2003.

[8]           I.C. Romans 1, op. cit., p. 214.

[9]           Roman de 1951, jamais traduit en français (Ndt).

[10]          Le vicomte pourfendu sort en Italie en 1953, aux éditions Einaudi, sur proposition d’Elio Vittorini.

[11]          Voir Robert Klein, Le thème du fou et l’ironie humaniste, in La forme et l’intelligible, Paris Gallimard, 1983 , pp. 477-97 : « L’ironie est ce détachement progressif de la densité opaque des choses, commencé avec l’humanisme et constituant un point de passage obligatoire pour atteindre le cogito ».

[12]           Voir « La moelle du Lion », in Défis 1, cit. Ces notions font référence à une célèbre formule d’Antonio Gramsci, que lui-même avait puisé chez Romain Rolland (Ndt).

[13]          Cfr. Roland Barthes, Écrivains et écrivants, in Essais critiques, Seuil, Tel Quel, 1964.

[14]          Voir préface aux Fiabe italiane, cit.

[15]          Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature?, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1989.

[16]          Voir I.C., «“Candide” ou la vélocité», Défis  II,  cit. pages 220-224.. Texte de 1974.

[17]          Ibidem, p.224.

[18]          Voir I.C., «  Pour Fourier. 1. Pour introduire à la société amoureuse (1971) », in Défis I, cit. Pages 246-249.

[19]          Ibidem.

[20]          Voir «Structure du Roland furieux. «1974)» in Défis II, cit. pages 179-187.

[21]          Voir I giusti, in “Menabo`”, fasc.7, 1965.

[22]          Voir « L’océan de l’objectivité » et « Défi au labyrinthe » in Défi  I, cit.

[23]          « L’océan de l’objectivité », ibidem.

[24]          « Défi au labyrinthe », ibidem.

[25]          Voir l’entretien dans « Avvenire », 20 juillet 1969.

[26]            Structure du Roland furieux, cit.

[27]          Ibidem.

[28]            Le château des destins croisés, Paris, Seuil, 1976.

[29]          Ibidem, p.111.

[30]          Ibidem, p.104

[31]          Voir l’entretien au  journal «  Le monde », 25 avril 1970.

Je t’accompagne à ton dernier abri

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Claudia Patuzzi (16.3.1951 – 5.2.2024)

Seize jours après ton dernier souffle

Je t’accompagne à ton dernier abri

En me demandant si cela te plaira

Essayant de me dire que tu seras ravie

De tes nouveaux voisins, de jolies fleurs

De tes photos chéries, de ces honneurs.

*

Seize jours après ton dernier souffle

Je commence la première prière de ma vie

Ma première supplique sous le ciel gris

Égrenant devant toi ce curieux chapelet

Fait de larmes et de propos déplacés

Puisque la vie y mêle ses souvenirs heureux.

*

Seize jours après ton dernier souffle

Comment interpréter ton silence gentil

Cette étrange distance qui nous sépare

Cette ultime demeure qui t’emprisonne

T’empêchant de me dire ton dernier mot

De raconter calmement ta nouvelle vie.

*

Seize jours après ton dernier souffle

Et seize fois seize jours depuis

Dans ce lieu convenu où tu me convies

Tu pourras me voir arriver et rester

Longtemps auprès de toi, rire et pleurer

Songeant au miracle de ce que l’on était.

*

Seize jours après ton dernier souffle

À m’attendre peut-être tu ne seras pas là.

Convoitée par de nouveaux voyages

Tu iras et viendras de ta fraîche demeure

Telle une hirondelle à l’esprit d’aventure

Que mon œil jaloux ne saurait plus exclure.

*

Seize jours après ton dernier souffle

Et le reste des jours que je n’ose pas compter

Ne sois pas paresseuse, viens avec moi

Explorer ce monde nouveau qui t’entoure

Ces allées silencieuses, et la ville dehors

Et la vie quelque part, qui nous attend encore.

Giovanni Merloni

La vie est à moi !

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« Quiconque aujourd’hui voulait retrouver les restes de la pauvre Regard devrait chercher ses reliques dans les églises des campagnes françaises. Encore aujourd’hui, par un rite solennel, on célèbre, le jour du premier mai, la tiédeur du soleil, en décorant un arbre planté dans la terre fraîche. C’est l’arbre de Regard… Sur ce lopin de terre son squelette s’est effrité pour se transformer en une silice précieuse, qui nourrit l’humus de fécondes réincarnations pleines de vie et de sève, tandis qu’un parfum embaume l’air qu’il sature de gingembre et de muscat de Damas, qu’elle aimait tant. Où es-tu Regard ? Où est ton portrait ? Où as-tu jeté ta tresse ? Où se cache ton ange gardien ? Chaque année, à Pâques, des enfants célèbrent leur première confession autour d’un poirier sur lequel les pénitents, désormais absous par l’acte de contrition, placent un ruban bleu. Certaines églises sont alors imprégnées d’une odeur de gingembre et de muscat de Damas, dont personne n’imagine la provenance. Nous seuls connaissons le secret de ces parfums. C’est elle qui revient ! C’est elle qui respire ! Ce sont les paroles magiques de Regard qui, telle une dryade des bois, hante maintenant les arbres, les feuilles, les racines et les herbes aromatiques. C’est elle qui s’écrie :

— La vie est à moi !

Sa petite voix presque inaudible se fond avec les voix, graves et sonores de Marie-Madeleine et de la sainte Geneviève, qui répètent en écho : — La vie est à moi ! Il faut donc prendre garde de ne pas couper un arbre ! Il saignerait et l’âme de Regard s’envolerait sous la forme d’un merle, d’un rouge-gorge ou d’un rossignol, qui ne pourrait s’empêcher de chanter : — Vita mea est, vita mea est ! — VITA MEA EST VITA MEA EST ! répéteraient en chœur les cigales en été. C’est ainsi que les parasites dévorent le liège des chênes séculaires. C’est ainsi que peut mourir une petite prostituée analphabète effleurée par la lumière de la philosophie… »

Claudia Patuzzi, La rive interdite, L’Harmattan, 2020

Cent cinquante ans bien portés

150 ans pile se sont écoulés depuis la naissance à Cesena (Romagne), le 2 juin 1873, de mon grand-père homonyme, fils cadet de Raffaele Merloni, valeureux garibaldien ayant combattu dans la troisième guerre d’indépendance ; un héros lui aussi à plusieurs égards, auquel j’ai consacré bien de pensées nostalgiques, essayant vainement de saisir la véritable essence de son personnage e de sa vie vertigineuse.

Ce même 2 juin, en 1946, dix ans après sa mort prématurée dans l’exil forcé de Cariati en Calabre, un glorieux référendum populaire décrétait le passage de la monarchie à la République. Un événement majeur, célèbré chaque année avec une parade militaire aussi solennelle qu’anachronique, de plus en plus figée en de rituels dépourvus de sentiment ed de véritable conscience de sa valeur historique. Il s’agit pourtant d’une date cruciale, dont les documents visuels et sonores commencent à sortir de l’oubli en ces années de fougue informatique, dont quelques-uns déjà connus par ma génération, comme la scène magistrale de “Una vita difficile” de Dino Risi (1961), où Alberto Sordi et Lea Massari entrent dans l’histoire grâce à la détresse et à la faim de l’après guerre. Un récit on ne peut plus juste et efficace qui remplace cette incroyable réticence à raconter de mes parents et de mes oncles et tantes… Quelques mois avant, dans cette même année 1946, la femme de Giovanni, ma grand-mère Mimi, était elle aussi décédée. Mais sans doute la tristesse de cette disparition (juste après la fin de la Seconde Guerre en Europe) fut remplacée, ce 2 juin où tout a basculé, par un enthousiasme redoublé. Et je crois que Lello, mon père, dût s’en réjouir vivement avec ses sœurs Irma et Lellina, car il ne s’agissait pas d’une coïncidence : ce soir de la fête, babbo Giovanni, mon grand-père, était sans doute là avec eux, savourant la récompense, après tant de souffrances et de morts, de voir l’Italie se remettre debout avant d’entamer sa reconstruction physique et morale. Depuis cette date cruciale, 77 années se sont écoulées (seulement ? déjà ?) et notre République “fondée sur le travail” et sur la paix souffre à nouveau, tandis que les 150 de mon grand-père  sont très bien portées, tout comme ses idées (proches de celles de Léon Blum et de Jean Jaurès) sont jeunes et pures. Disparu en octobre 1936, au beau milieu de la tragédie de l’Europe, cette figure de proue du socialisme réformiste a été engloutie par un oubli qui risquait de devenir éternel. Heureusement, plein de traces de son passage, politique et humain à la fois, sont en train de revenir à la surface grâce a des études et témoignages, à son sujet, de plus en plus fouillées et surprenantes révélant la grande actualité, de nos jours, de ses idées ainsi que de sa vision républicaine et démocratique de notre vie ensemble. 

Pour ce qui intéresse un observateur affectionné comme moi, ce surplus d’informations n’ajoute pas grand chose à ce que j’ai hâte de découvrir de ce patriarche très humain, car en fait les nombreux récits orales ou écrits que j’hérite de lui ne mettent en valeur que des aspects extérieurs de sa nature exubérante et respectueuse, relevant moins du privé que du publique. Je l’ai découvert un peu plus en ce peu de lettres à sa femme ou à quelques-uns de ses interlocuteurs habituels qui sont échappées à la Fahrenheit 451 de notre famille, et je peux dire sans risque de démentie qu’il vivait chaque instant de sa vie avec une passion frénétique et extrême ; en même temps il avait un grand sens de l’équilibre, de l’écoute et de la répartie. D’ailleurs, il a toujours été un pourfendeur acharné de la guerre, du fascisme et de toute violence, fort de la conviction qu’il y a toujours un terrain commun où les hommes peuvent se rencontrer et s’entraider plutôt que se renfermer dans de façons aussi erronées qu’obsolètes de regarder à la vie.

Cela dit, j’avoue que cet ancêtre bien aimé, en fin de compte pas si décrépite que ça avec ses 150 ans bien portés, échapperait complètement à mes enquêtes si je n’avais pas assimilé en première personne, en profondeur, l’esprit des gens de Romagne, si mon désir de revenir à la source de mon héritage psychologique et moral ne m’avait octroyé la chance de saisir — par intuition et amour sincère — jusqu’aux nuances les plus secrètes de ce contexte unique  où grand-père a grandi : un monde bien sûr difficile lors de la perte soudaine de l’équilibre familial à la mort du père, qui eut finalement un rôle positif dans son action politique et culturelle comme on peut le lire dans sa poétique petite grande histoire d’une famille le seul texte autobiographique lui ayant survécu. 

Avec l’affection de petit-fils dévoué, j’ai toujours aimé imaginer mon grand père, unique mâle après la disparition précoce (à 37 ans) de son père, entouré, depuis l’âge de neuf ans, par l’affection empressée de sa mère et ses sœurs, mais aussi par une communauté très solidaire d’hommes et de femmes à la personnalité marquante.

Dans une grande partie de ces 150 années désormais révolues, le monde que mon grand-père a vu évoluer au fur et à mesure de sa course vers l’âge adulte est très semblable à celui dont je me souviens, presque inamovible jusqu’au début des années 1960, date qui coïncide pour moi aussi avec la brusque interruption de l’adolescence. Dans cette époque tout à fait ignare de ce qu’auraient apporté cinquante ans depuis les technologies informatiques, on devait se contenter des livres, de vieux journaux ou alors de photos recueillies en famille ou par quelques photographes professionnels travaillant pour des institutions comme la radio-télévision, l’Istituto Luce, les Foto Alinari, et cætera. Il se peut qu’avec le temps on verra ressusciter davantage de photos et de films tournés à l’époque où mon grand-père était député et, dit-on, formidable orateur. J’ai commencé à rêver d’une telle éventualité en regardant les documentaires diffusés en grand nombre par ARTE, dont la qualité après la restauration digitale est excellente. Je serais (positivement) bouleversé si du fatras d’un passé censuré et bâillonné je voyais-entendais sortir le visage barbu et la voix passionnée de mon grand-père. Mais je ne me fais pas d’illusions et continue, par les modestes moyens de la dévotion et de la fantaisie, à imaginer les endroits connus e bien gravés dans ma mémoire peuplés d’hommes et de femmes ayant vu naître et grandir ce Giovanni Merloni d’antan : des hommes et des femmes qui ont eu sans doute une empreinte sur lui. 

Aujourd’hui, ayant hâte de célébrer mon aîné le jour exact de son anniversaire, je me bornerai aux femmes. Il suffirait de nous rappeler certains inoubliables personnages féminins dont le cinéma nous a fait don, bien ancrés d’ailleurs dans l’imaginaire d’entières générations (la Gelsomina-Giulietta Masina de “La strada” de Fellini (1954), la Zoe-Sofia Loren de “La riffa”, épisode du fameux Boccaccio ‘70 signé par le couple De Sica-Zavattini (1962) ; l’Aida-Claudia Cardinale de “La ragazza con la valigia” (1961); la Gradisca-Magali Noël de Amarcord de Fellini (1973), pour atteindre d’emblée ce monde unique des gens de Romagne où les femmes, souvent exploitées et sacrifiées auprès du foyer se révèlent pourtant courageuses et gardent toujours une grande intégrité et dignité qui leur vaut une autorité reconnue dans la famille et dans la société : des femmes comme celles-ci je les ai rencontrées lors de fréquents séjours auprès des cousins de mon père en Romagne (la charismatique Luisa de mon enfance à Sogliano sur le Rubicone, la Gabriella du Bagno Ferrara à Cesenatico), et bien sûr tout au long de mes années d’architecte régional opérant dans les provinces de Forlì, Cesena et Rimini  (dont la Rossella de la Sezione Urbanistica et la Saveria, mon amie incontournable qui représente le cordon ombilical qui toujours me lie à ce monde de voix sonores, accueillantes et sincères que je considère à la fois ma patrie identitaire (celle de mon grand-père Giovanni, mort 9 ans avant ma naissance) et ma patrie d’adoption (celle que je me suis moi-même forgée). 

Ce « non » qu’on ne veut pas entendre : un portrait “inconscient” de la foule du Premier mai

En ce jour mythique et très délicat du 1er mai 2023, je reviens à mon blog sur la pointe des pieds, comme on dit, après un an pile de silence absolu. Aujourd’hui, je ne veux pas que ce soit une énième visite éphémère et je ferai dorénavant le possible pour rendre à nouveau accessible cet endroit consacré aux rencontres, aux échanges et à l’absence de stratégie : une boutique d’objets révolus et de sentiments sincères où le passé est convoqué en témoin tandis que le futur… ne s’affiche pas trop encourageant.

Ce matin, à la dernière minute, j’ai trouvé le mot pour mon bistrot où les cartes postales vont se mêler aux images en rafle que désormais tout un chacun produit ou pour mieux dire vomit au bout de promenades enrichies jusqu’à là démesure par ces trucs numériques à la mémoire infaillible qui sont devenus notre croix-et-délice d’illusions dangereuses. Au milieu d’un quadrilatère représenté par l’“Atmosphère”, la “Marine”, le “Café Pierre” et le “Pachyderme”, j’ai appelé mon lieu de rencontre “La Foule” : foule ce sera dorénavant le second nom, ou alors la face consciente de mon “portrait inconscient”, son irremplaçable substance vitale.

Le Premier mai c’est le jour de fête de la foule, c’est-à-dire de chacun de nous s’invitant à descendre vite l’escalier pour rejoindre ses semblables et… hurler avec eux, hurler et chanter avec le sentiment d’une étrange liberté et, en même temps, d’une profonde pudeur qui se brise au fur et à mesure que l’air tout autour se réchauffe nous donnant la petite certitude d’être citoyens d’un même monde, habitants tous ensemble d’un même abri extrêmement précaire qui d’emblée se reconstitue en Grand Palais, en boulevard encombré de doudounes et de petits drapeaux, d’écharpes et de visages embellis par cette incroyable sensation de l’union qui fait la force. Il s’agit peut-être d’une force éphémère, inadéquate face aux pouvoirs visibles et occultes qui nous piétinent et nous tuent… Toujours est-il que la foule du Premier mai est la conscience d’un peuple meurtri, divisé, exploité et finalement trahi ; un peuple de travailleurs qui nécessitent d’une pleine reconnaissance avec les garanties d’une retraite humaine ; un peuple de chômeurs ou de travailleurs intermittents qui ont hâte de sortir d’une précarité qui dure depuis trop de temps ; un peuple de retraités qui ne sont pas les témoins d’un paradis perdu qui ne l’était pas mais la preuve concrète de l’existence d’un pacte ayant existé et toujours possible aujourd’hui entre les différentes composantes de la société pour que le travail soit respecté comme pilier irremplaçable de la dignité humaine.

Chacun des participants à la fête du Premier mai sait bien que derrière chaque attaque à la retraite se cache la volonté de détruire encore un peu le système du travail en France. Combien de retraites ont été déjà écartelées et anéanties avec cette “idéologie du boulot provisoire” dont le revers de la médaille est le travail intermittent et précaire ?

Dire que la foule n’est pas le peuple, cela revient à déclarer sans états d’âme que le peuple ne doit pas exister, ou alors qu’il doit demeurer invisible jusqu’au moment de l’élection, seule chance offerte à tout un chacun pour exprimer sa volonté.

Oui d’accord, nous bénéficions d’une démocratie représentative et notre société, heureusement, ne se base pas sur des logiques plébiscitaires. Cependant, il faut bien que le peuple et notamment les travailleurs se parlent entre eux et s’organisent pour être écoutés. Car la démocratie ce n’est jamais acquise, elle a besoin d’être exercée, d’autant plus qu’elle risque de devenir abstraite et fragile sous les coups d’actions publiques de moins en moins soumises à la discussion auprès du Parlement et entre les différents partis qui représentent le pays.

Avec ce « non » à la réforme des retraites une large partie du peuple français exprime un malaise profond auquel l’on devra tôt ou tard répondre. Il me semble qu’Emmanuel Macron ait raté encore une fois une très bonne occasion pour se rapprocher de ses concitoyens et apprendre par là quelque chose d’essentiel qu’il semble ne pas connaître du tout : l’importance de l’écoute donc de l’expérience directe de la vie des Français.

Au bout de treize journées de manifestations démocratiques de plus en plus unitaires, la foule de travailleurs qui a su garder l’enthousiasme et la foi dans la justice humaine a sans doute représenté, on ne peut plus efficacement, les sentiments d’un peuple épuisé et inquiet, se voyant obligé à dénoncer le dépassement de la limite de garde voire la menace du décollement du “contrat vertueux” liant tous les Français entre eux.

Malgré toute tentative réitéré de nier l’évidence, syndrome largement diffusée chez les gouverneurs dans la planète des autruches, les travailleurs sont finalement en train de retisser la toile, ô combien délabrée, de leurs primordiales revendications visées à la reconstitution de l’égalité des droits économiques sociaux et culturels pour tous.

Giovanni Merloni

Attention ! (histoires drôles n. 1)

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Dessin de Claudia Patuzzi

Attention !

Le premier mot que j’ai entendu a été : « attention ! »
J’étais dans une rue que je ne connaissais pas du tout. J’étais en train de rouler lentement sur le trottoir parmi des arbres étranges (des jambes ?) se mouvantà vitesse vertigineuse. Une jungle entrelacée et sauvage. Rien de particulier ne s’est passé, jusqu’au moment où ils m’ont entraîné dans leurs branches, m’empêchant d’avancer. Mais, je ne sais pas dire comment, j’ai réussi à me dégager de leur étreinte. Pourtant, j’étais obligé de porter ma maison sur mes épaules…
Quelques secondes après, je roulais comme avant, la tête basse, m’attachant à ces pattes immenses, quand des petits lacs (des flaques ?) vastes comme l’océan, se sont profilés en face de moi, me barrant le passage. Pas du tout résigné, j’ai cherché à glisser de l’autre côté, mais une ombre obscure risquait de tomber sur moi, avant que je puisse m’enfuir au-delà du trottoir. Impossible de l’éviter : cette chose sombre et dure (une semelle ?) est tombée sur ma tête en m’anéantissant.
Tout de suite après, je me suis vue, écrasée sur le gravier. Je n’étais qu’une petite trace gluante, pareille à une goutte de lait caillé, qu’un bébé pouvait bien avoir rejetée et qu’effectivement un chien lécha, avant de frotter ses naseaux sur moi, ou, pour mieux dire, sur mes pauvres restes.
Tout semblait perdu, quand, voilà, j’ai repris mes forces. D’un bond, j’ai regagné le trottoir, et j’ai repris mon roulementopiniâtre, plus vite qu’avant.
J’étais devenu un autre être, sûr de soi, roulant et zigzaguant en souplesse avec des autres, en quête de je ne sais quoi…
« Attention ! il y a un escargot sur le trottoir ! » cria une voix à tue-tête en m’indiquant.

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Dessin de Ronald Searle (Garzanti, 1973)

J’ai eu seulement le temps de me déplacer d’un millimètre et de me réfugier dans ma coquille, puis tout est devenu obscur.

N.B. Voilà ce qui se passe lorsqu’on va trop vite ! On doit faire attention, les choses ne sont pas toujours comme elles apparaissent.

Non semper ea sunt, quae videntur  (Fedro, Fables, IV, 2,5)

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Claudia Patuzzi

lien vers l’original en italien : http://wp.me/p3jqzu-4

Jugez si c’est un homme (Dessins et caricatures n. 43)

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Primo Levi, dessin de Claudia Patuzzi, avril 2017

L’accostage (1)

Heureux l’homme qui a atteint le port,
Ayant laissé derrière lui les mers et les tempêtes,
Ses rêves déjà morts ou jamais nés,
Et s’assied boire au bistrot de Brème,
Auprès de la cheminée, avec bonne paix.
Heureux l’homme devenu une flamme éteinte,
Heureux l’homme devenu le sable de l’estuaire,
Ayant déposé son charge et nettoyé son front,
Et repose aux marges du chemin.
Il n’a pas de crainte ni d’espoir ou d’attente,
Mais il regarde fixement le soleil qui se couche.

Primo Levi
(Traduction de Giovanni Merloni)

Paris, place de la République, avril 2017

Jugez si c’est un homme (2)

Vous qui vivez sûrs
Dans vos maisons tièdes,
Vous qui rentrant au soir trouvez Le ciel chaud et des visages amis :

Jugez si c’est un homme
Celui qui travaille dans la boue
Qui ne sait pas ce que c’est la paix
Qui lutte pour un demi pain
Qui meurt pour un oui ou pour un non. Jugez si c’est une femme,
Celle qui n’a pas de cheveux ni de nom Qui n’a plus la force de se souvenir Les yeux vides et le ventre froid
Telle une grenouille en hiver.

Réfléchissez que cela est arrivé :
Je vous consigne ces mots.
Sculptez-les dans votre coeur
Demeurant à la maison marchant dans la rue Vous couchant vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.

Ou alors que votre maison se défasse,
Que la maladie vous empêche,
Que vos nés détournent de vous leur visage.

Primo Levi
(Traduction de Giovanni Merloni)

(1) Primo Levi, L’approdo
Felice l’uomo che ha raggiunto il porto,/ Che lascia dietro di sè mari e tempeste,/ I cui sogni sono morti o mai nati,/ E siede a bere all’osteria di Brema,/ Presso al camino, ed ha buona pace./ Felice l’uomo come una fiamma spenta,/ Felice l’uomo come sabbia d’estuario,/ Che ha deposto il carico e si è tersa la fronte,/ E riposa al margine del cammino./ Non teme né spera né aspetta,/ Ma guarda fisso il sole che tramonta.

(2) Primo Levi, Considerate se questo è un uomo
Considerate se questo è un uomo/ Voi che vivete sicuri/ Nelle vostre tiepide case,/Voi che trovate tornando di sera Il cielo caldo e visi amici :// Considerate se questo è un uomo/ Che lavora nel fango/
Che non conosce pace/ Che lotta per mezzo pane/ Che muore per un sì o per un no./ Considerate se questa è una donna,/ Senza capelli e senza nome/ Senza più forza di ricordare/ Vuoti gli occhi e freddo il grembo/ Come una rana d’inverno.// Meditate che questo è stato :/ Vi comando queste parole./ Scolpitele nel vostro cuore/ Stando in casa andando per via/ Coricandovi alzandovi ;/ Ripetetele ai vostri figli.// O vi si sfaccia la casa,/ La malattia vi impedisca,/ I vostri nati torcano il viso da voi.

Le petit éléphant et la feuille (Dessins et caricatures n. 42)

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Claudia Patuzzi, collage 2017

Le petit éléphant et la feuille

Le 11 février de ce froid 2017, lors d’un moment de mauvaise humeur, tandis que j’étais en train de ranger mon bureau et son chaos assez coriace, j’ai trouvé, parmi plusieurs coupures de journal, l’image (1) d’un petit éléphant essayant avec peine de dégager ses pattes juvéniles d’un pantalon gris tout chiffonné. Tout d’un coup, j’ai eu l’impulsion irrésistible de faire un collage : dans ses yeux jeunes, il y avait quelque chose qui me donnait une profonde sérénité ainsi qu’un formidable bien-être…
De quoi s’agissait-il, au juste ? J’ai compris ensuite qu’il y avait en lui un manque absolu d’agressivité : son regard, en contraste avec son poids, était léger et doux comme celui d’un enfant ! Combien différent et éloigné vis-à-vis des regards enragés ou malheureux de notre « temps méchant » !
Automatiquement, sans réfléchir, j’ai filé prendre un cahier que je n’ouvrais pas depuis trois ans, où je garde jalousement des fleurs et des petites plantes séchées de Bretagne et Saint-Malo. C’était comme si le petit éléphant voulait m’y conduire avec la joie naïve de ses yeux, avec son « étrange légèreté ».
Dans le cahier, j’ai trouvé deux feuilles séchées : sur la pointe de la trompe, j’ai posé une feuille ronde, ressemblant à une hostie, ayant une branche subtile et légère pour accompagner dignement le geste subtil et léger du petit éléphant ; à ses pieds, j’ai posé une autre feuille dentelée et finement ourlée, plus grande, ayant la couleur chaude de l’automne. Puis, j’ai pris une autre petite plante séchée, longue et étroite, riche de petites fleurs violettes… Et voilà, mon petit éléphant prend vie, petit à petit, au milieu des couleurs, avec un melon noir sur la tête que je lui ai dessiné !
Avec quel résultat ?
Chaque fois que je le regarde, je suis heureuse.
Ce vieux pantalon humain, chiffonné et gris, ce n’est qu’un vieux et lourd placenta dont on doit se libérer pour retrouver au fond de nous-mêmes la simplicité de la vie, sa saveur toujours neuve même si souvent elle est amère !

Claudia Patuzzi

(1) dans le Magazine du « Monde »

« Le miroir noir » (Dessins et caricatures n. 41)

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« Le miroir noir »

Une femme se regarde dans la glace et, immédiatement, devant elle, une autre femme, identique, se détache nettement contre l’arrière-plan sombre comme la nuit : c’est le « miroir noir » de son moi secret.

Le miroir « blanc » et le miroir « noir » sont les deux faces de notre « moi ».

Le miroir blanc est clair, direct, extérieur et limpide comme une paroi blanche qui sans attendre se lève dans les regards superficiels et dans les jugements hâtifs et rapides des autres.
Le miroir noir reflet l’aspect caché de notre « moi » — le plus intime et secret — qui mûrit dans le devenir multiforme du temps et qu’on devine, parfois, grâce à d’étranges affinités.
Les deux miroirs, le noir et le blanc — chacun étant le « recto » ou le « verso » de l’autre — dépendent l’un de l’autre comme deux amis-ennemis inséparables.
Le premier, blanc, c’est la façon que nous adoptons pour nous montrer aux autres, c’est-à-dire comme nous nous habillons, parlons ou sourions ; le deuxième, noir, à la fonction de nous montrer comme nous voulons que les autres nous voient : un masque pour nous protéger ou alors une invention. Les deux images-miroir sont les deux faces de notre « moi ».

Une femme se regarde dans la glace et, immédiatement, devant elle, une autre femme, identique, se détache nettement contre un arrière-plan sombre comme la nuit : c’est le « miroir noir » de son moi secret… de ses pensées cachées, de ses désirs irréalisables, de ses doutes… et de ses rêves.

Il y a pourtant un troisième type de masque-miroir qui nous poursuit toujours, jusqu’au bout : la silhouette obscure et silencieuse de notre ombre…

Claudia Patuzzi

Maintenir les hommes dans une constante insatisfaction d’eux-mêmes… (Dessins et caricatures n. 40)

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Maintenir les hommes dans une constante insatisfaction d’eux-mêmes…

L’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa (« La tante Julia et le scribouillard », « La Maison verte »…) avec le Colombien Gabriel Garcia Marquez (« Cent ans de solitude ») et la Chilienne Isabel Allende (« La maison aux esprits », « Paula »…) ont été et seront toujours, pour moi, un trio fascinant et inséparable ainsi que des compagnons de vie capables de « tisser » des histoires envoûtantes et douloureuses au sujet de leurs pays : une espèce de « scanner » magique apte à dévoiler l’essence de tout être humain, dans le bien et dans le mal, dans la raison et dans la folie, une psychanalyse du Pérou et de la société latino-américaine par le biais de mots que je ne cesse pas d’avaler comme s’ils étaient fondus dans le chocolat amer….

Ce dessin au crayon de Mario Vargas Llosa jaillit d’une photo de l’écrivain péruvien parue lundi 7 mars 2016 sur Libération (1) soigneusement gardée dans un classeur. D’un coup, hier, la photo a repris vie et ma main est partie toute seule : d’abord, le contour du visage ; ensuite les cheveux, enfin les yeux noirs comme de la poix, à peine visibles sous les poids des paupières… comme si je connaissais depuis longtemps ce visage et ces yeux sombres et pensifs.
Voilà un extrait de son discours en l’occurrence du Prix Romulo Gallegos, en 1967. Des mots qui ont fait sursauter mon cœur : « La mission de la littérature est d’agiter, inquiéter, alarmer, maintenir les hommes dans une constante insatisfaction d’eux-mêmes… Plus les écrits d’un auteur sont durs pour son pays, plus intense sera la passion qui unit l’un à l’autre. Car, dans le monde de la littérature, la violence est une preuve d’amour. » (2)

Claudia Patuzzi

(1) L’article sur « Libération » a été traduit de l’espagnol par Philippe Lançon.
(2) Les œuvres romanesques de Vargas Llosas, sous la direction de Stéphane Michaud, ont été réunies dans la « Pléiade » par Gallimard (2 tomes) et traduites de l’espagnol par Albert Bensoussan, Anne-Marie Casé et Bernard Lesfargues.