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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Parfois j’ai eu des doutes, ma chère amie. Je me suis demandé si cette ressemblance de situations et d’esprits entre Pascoli et Zvanì, dont je suis sûr, peut servir à quelque chose, notamment à mettre en valeur certains traits d’un portrait inconscient plus ambitieux, celui de mon pays.

Bien sûr, je ne parle que d’un certain aspect de la personnalité multiforme et contradictoire de l’Italie. Je m’intéresse à son réflexe intime, à ses troubles primordiaux, aux blessures mortelles qu’elle a subi, auxquelles elle n’a pas toujours su réagir glorieusement. Des blessures et des abîmes d’injustice qui sont encore là, même si nos pères ont fait beaucoup pour les surmonter…

Voilà ce que je viens de découvrir. La génération de mon père, c’est-à-dire les hommes et les femmes nés dans les premiers vingt ans du siècle passé, âgés entre vingt et quarante ans pendant la Seconde Guerre, c’est à mon avis la génération qui a donné le plus et le mieux à ce merveilleux et malheureux pays depuis sa constitution en unique nation. Cela peut se dire aussi pour ceux qui n’ont pas participé directement, en première personne et au premier plan, à la Résistance au fascisme et à la libération du pays occupé. Car il y a eu, avec une forte accélération après le 25 juillet 1943, un vrai sursaut de liberté et d’unité démocratique.

Dans ma documentation de famille, très pauvre en vérité, pour des raisons que je t’expliquerai, j’ai trouvé une lettre que ma tante I…, sœur aîné de mon père, avait adressée à sa mère juste le lendemain de cette date décisive.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

« Rome, 28 juillet 1943. Ma chère maman, dimanche nuit à onze heures la merveilleuse nouvelle ! Nous étions tous à la maison… Dès qu’on a su, soit par la radio soit par les hurlements de la foule débordante de joie dans les rues, nous sortîmes et allâmes près de chez… À Ville Savoie et près de la résidence de Badoglio, il y eut une grande manifestation : les gens semblaient fous. Nous rentrâmes deux heures et demie hors de nous et demeurâmes sans dormir au lit jusqu’à cinq heures. Nous nous levâmes et sortîmes très tôt. Nous allions constater ce que les faisceaux des licteurs étaient devenus dans notre quartier : un amas de débris, de feux de joie brûlants, verres cassés, et cetera. Les gens s’embrassaient dans la rue, on parlait même entre inconnus. Les gens manifestaient à voix haute cette joie de nous être libérés de ces gens-là. Il semblait être dans une autre Rome, on y respirait un autre air, le bonheur se peignait dans nos cœurs et sur nos visages. Nous allâmes chez… et tu t’imagines la liesse qu’on a partagée ! Nous allâmes chez… et là aussi tu peux t’imaginer quelle atmosphère radieuse y était ! Je ne te parle pas de… : je lui ai fait cadeau d’une bouteille de vin mousseux et de gâteaux pour fêter cela. Au milieu d’autant de gaieté, depuis le premier instant, le chagrin me prit, en sachant que vous, juste vous, ne pouviez pas partager avec nous ce moment attendu depuis vingt longues années. Je ne sais pas dire ce que j’aurais fait, ce que j’aurais payé pour être à vos côtés et j’ai tant désiré, une fois apprise la nouvelle, que vous soyez venus à Rome, même pour deux jours seulement. Puis, je ne te dis pas le travail fiévreux de… et d’autres copains. Ils ne cessent de bouger, ne mangent pas, ne dorment pas, ne vivent plus. Mais qu’importe, depuis trois jours nous sommes heureux en dépit de tout, même si nous avions espéré plus. Le matin de lundi sortirent de prison…, et cetera. M… espère qu’A… reviendra d’un moment à l’autre, mais ceux-là ne le laissent pas encore aller dehors. J’ai attendu jusqu’aujourd’hui, mais demain matin je vais à Frascati : N… me rejoindra. Depuis plus d’une semaine, je n’ai pas de nouvelles des garçons, mais en ces jours-ci j’ai vécu comme une somnambule. De vous, nous ne savons rien : sauf que vous allez bien. Écrivez-moi ou bien envoyez-moi un télégramme. Et les enfants ? Comment ça va G… avec sa toux ? Je vous serre tous tendrement et je t’embrasse avec toute mon affection, I… P.-S. Comme vous le pouvez bien l’imaginer, dès le premier moment A… et la tante étaient tièdes, tièdes. »

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

J’espère que tu me pardonneras, Catherine, pour cette fuite vers un autre passé, celui de mon père. Mais, tu as vu quelle tension idéale, quelle émotion terrible se respirait en ce moment-là ? Tu as certainement compris que « maman », à laquelle ma tante s’adressait, est justement la femme héroïque de Zvanì. La famille était très unie, sept ans après la mort de mon grand père… Je ne peux dire plus, maintenant.

Je préfère t’expliquer rapidement la raisons de cette fuite. Tout en m’interrogeant sur les rapports entre Pascoli et Zvanì, en lesquels flottaient toujours des pensées sur le « Risorgimento inachevé » et aussi sur le « socialisme, grand espoir frustré » lui aussi, je réfléchissais à cette « responsabilité du nom » qui m’avait porté, au cours de toute ma vie, à contourner voire mettre de côté la figure de mon père pour connaître et de quelque façon célébrer, à sa place, celle de mon grandpère Zvanì. Le fait d’avoir le même nom et prénom de cet homme universellement regretté et aimé dans ma famille m’avait poussé à cela. Donc, à la suite de cette « responsabilité », j’ai toujours recherché — et parfois trouvé — des personnes et des lieux qui l’avaient connu et pour ainsi dire « vu en action ». L’action de parler en public, surtout, ou d’écrire frénétiquement, continûment. Quelques fois il y a eu des coïncidences inattendues, dont je te parlerai, mais le plus souvent c’est moi qui me suis engagé dans une recherche rhabdomancienne et atypique. Mais, la raison n’est pas seulement là. Mon père, qui avait eu d’ailleurs, dans sa jeunesse, d’importants échanges culturels et humains avec le monde de la psychanalyse, avait fait le choix, je crois, de n’envahir pas trop l’imagination de ses enfants avec la glorification de ses gestes nobles, de ses prouesses intellectuelles et cetera. Il préférait se dérober à tout cela. Peut-être, mon grand-père avait-il un caractère très proche de celui de mon père. Vivants et réfléchis l’un et l’autre. Tous les deux marqués par la douleur de la perte prématurée et violente du père… Tous les deux préférant être des « leaders » plutôt que des « chefs ».

Ce sont les circonstances qui ont donné à Zvanì la possibilité de participer à la construction du parti socialiste italien — ce grand mouvement d’intellectuels et de travailleurs animés d’un idéal très fort d’égalité et justice sociale que la Grande Guerre et le fascisme ont empêché jusqu’à l’immobilisation — sans lui laisser le temps d’en voir, de son vivant, la renaissance et la victoire, tandis que mon père, qui a été protagoniste de la Résistance, de la nouvelle Constitution démocratique et du grand élan républicain de l’après Seconde Guerre, n’a pas vu la dégénération du parti socialiste ni surtout l’involution de notre jeune mais prometteuse démocratie. Donc moi, si je me tiens à la théorie des cycles historiques, je devrais mourir sans voir une nouvelle renaissance de notre malheureux et merveilleux pays, renaissance dont je suis pourtant absolument sûr.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cette longue digression, ma chère Catherine, m’a beaucoup aidé. Maintenant je sais que d’un côté je ne manquerai pas de consacrer quelques pages de mon histoire bizarre et farfelue à mon père et sa génération et, de l’autre, j’avancerai dans mon « reportage inconscient » sur Zvanì et Pascoli parce que, au-delà de la responsabilité du nom, c’est un sujet encore largement inconnu et obscur, du moins pour moi.

Je veux mettre à disposition de mes lecteurs — parmi lesquels il y aura bien sûr des gens doués de compétences et capacités professionnelles adéquates pour la maîtriser — une matière un peu grossière et nuageuse, mais sincèrement sentie, que j’appellerais « souci de la mémoire », besoin passionné de comprendre, de trouver le point, le passage, la raison de notre destin collectif. Evidemment, il est déjà très difficile de comprendre les raisons et les évènements qui ont déclenché la « machine du destin » d’une seule personne. Donc, même si je suis convaincu qu’un pays vit, se comporte, meurt et renaît à l’infini comme si c’était une seule personne, je ne me cache pas la difficulté de trouver des traces valides.

Je le sais, Catherine, je découvre l’eau chaude et je ne dis rien de nouveau. Tu m’as quand même écouté, en attendant que j’arrive finalement au point. Non Catherine, je ne suis pas un héros, même si je ne suis pas lâche. Je ne veux pas arriver à des responsables, à des personnes précises qui ont déterminé ou contribué à déterminer les tragédies de notre pays et de chaque famille concernée. Tu vois que j’hésite même à te raconter ce que tout le monde sait désormais à propos de la mort de Ruggero Pascoli, le père du poète, et j’hésite aussi à fouiller dans cette histoire, elle aussi bien connue, de la République Romaine de 1849, dans laquelle la République française, inspirée par le futur Napoléon III, au lieu de secourir la République romaine, l’a tuée…

Je suis un autodidacte. Quant à cet aspect de ma personnalité, je serais un Pasolini ou un Rousseau in-seize. Parfois, les autodidactes, comme autant d’apprentis sorciers, poussés par leur passion « totalisante » et inexperte de compromis, peuvent atteindre quelques vérités. Tu l’as déjà vu, mon « reportage inconscient » frôle de redoutables vérités. Cependant, je n’invente rien. Je trouve et je laisse là. Ceux qui voudront s’en occuper, auront la voie libre, ce n’est pas mon boulot. Donc, ne t’étonne pas, mon amie, si mon style de reporter inconscient prendra souvent la forme de la toccata et fugue.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 7 février 2013 Dernière modification 7 février 2013.

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