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Giovanni Merloni, 1963-2013

Donnez-moi de l’eau (1993)

J’ai vu pour de bon
le loup et l’agneau :
deux ombres embaumées
auprès des cascades
de cette eau jaillissante
limpide et gelée
dans l’ancienne promenade.
L’air et l’eau, là-haut
encore s’entremêlent
comme des aquarelles
dans le parfum de prés verts
de granges jaunes abandonnées
de rouges après-midis endormis.

Nous rentrions à Rome
A cette inconfondable
odeur de renfermé retrouvée
dans la maison grise et blanche
aux canapés épuisés
aux livres décolorés
aux cahiers cornés.
Et l’eau, dans la cuisine
D’abord chaude puis fraîche
puis assez froide, gelée
calcique, ferreuse
nous vomissait dans la gorge
d’inattendus méandres
de souterrains ressacs
de moisissures de statues submergées
et d’infinis revissages
sans poids, à rebours
dans un gouffre de scaphandrier.

Avec les années
nous nous mîmes à l’épreuve
nous étudiâmes avec application
en essayant
de comprendre, de raisonner
de faire des projets
pourtant impatients
des longues tablées oisives.
On nous ignora
et nous mêmes nous ignorâmes,
on nous évita
et nous mêmes nous évitâmes.
Et le magma d’une arrogance
tout à fait « particulière »
envahit les espaces, les jardins
les fossés, les plages, les pinèdes
les jolis bois.
Des poteaux et des puits
plongèrent de façon perfide
irrémédiable
dans des cavernes de spectres.
Les nouveaux habitants
s’éparpillaient béats
dans les supermarchés
les lieux de vacances
les pistes fauchées
les promenades goudronnées
en avalant
des collations indiscrètes
auprès de doux petits lacs
iridescents.

À présent l’eau
qui sait si on peut la boire
à présent l’air
qui sait si on peut le respirer
à présent l’amour
je ne sais pas si je peux
en cachette
en avoir envie.

Cela ne me fatigue pas d’imaginer
des hommes en train de boire
leur propre urine
peut-être malade
des femmes avalant
d’immondes cartes huilées
et aussi des masses de singes sapiens
qui meurent se piétinant
dans des marches en sueur :
un instinct de mort
ravage l’horizon
qui s’obstine, pourtant
à s’offrir
lumineux, consolant
encore prêt
à ressusciter.

Tout en suivant
le robinet qui coule
en tâtant du doigt,
dans le silence nocturne,
le liquide toujours chaud
je m’aventure
dans le hardi souvenir
ou rêve
du rat de campagne
dans la très douce et désesperée
contemplation
de cet ancien jaillissement
restaurateur maternel
définitivément mort
inaccessible, précieux.

Tout piteux et obscène
je bois quand même
de l’eau mêlée à la cigüe
qui lentement
inéluctablement
me rendort.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1  février 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-8A 

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