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Libero et Solidea III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. III, pages 29 et suivantes)
Solidea s’assit dans une place au parterre. La musique de Mozart, qui se propageait dans la pâle pénombre, apparut d’abord désarticulée. Solidea effeuilla le programme : COSI’_FAN_TUTTE, Opéra bouffe en deux actes
de Lorenzo Da Ponte…
Elle parcourut à peine les noms des personnages :
                     Fiordiligi, fiancée de Guglielmo
                     Dorabella, fiancée de Ferrando
                     Guglielmo, fiancé de Fiordiligi
                     Ferrando, fiancé de Dorabella
                     Despina, curieuse de la vie
                     Don Alfonso, expert de la vie.
Déjà, une pulsion d’amour faisait sursauter le décolleté de cette enfant hardie de Vladimiro nommé Miro, ouvrier mécanique à la Mangelli de Forlì.
Sur les loges du Bonci les spectateurs, qui ressemblaient comme une goutte d’eau aux dames de cette pièce de la fin du XVIIIe siècle et à leurs soupirants, paraissaient un peu stéréotypés.
La place pavée restée au dehors du théâtre disparaissait des esprits et des cœurs avec les sombres ruelles des alentours. Tous les gens se taisaient et regardaient les yeux et les bouches tendues.
Le public se laissa immédiatement emporter dans la magie d’une comédie des équivoques où l’inversion des rôles ne conduisait pas seulement à la satisfaction de la conquête, mais aussi, hélas, à la peine et à la rage furieuse de la jalousie.
Défiés par don Alfonso et par l’espiègle Despina les deux jeunes hommes se prêtent au jeu de la preuve de la fidélité de leurs fiancées. Ils font mine de partir, sur une barque qui les entraîne doucement, leur donnant la chance de se produire en un long adieu sur l’eau. Puis, ils reviennent, masqués pleins d’insouciance sinon d’arrogance. Guglielmo est désinvolte, Ferrando au contraire est pathétique, Dorabella brûle immédiatement comme une allumette, Fiordiligi est inébranlable.
Pendant l’entr’acte, assis au-dessous des loges sur la gauche, Solidea vit Stelio Camporesi et l’autre « Comment s’appelait-il au juste? », Otello Comandini… Ces deux amis, « cul et-chemise », qui l’avaient traînée au cercle socialiste de Cesena et ensuite à cet étrange débat sur le quatrième côté.
Tout de suite après, en se tournant sur la droite, Solidea reconnut Pio Foschi, le véritable inventeur sinon l’idéologue de cette proposition absurde de reconstruire de but en blanc ce morceau disparu dont la ville n’avait jamais porté le deuil.
Même si elle était fort attirée dans le filet de cette musique traîtresse, Solidea noyait son regard dans ces visages attentifs et dévots, qui étaient en réalité moqueurs et satisfaits.
Otello accompagnait de ses cheveux abondants la vague frétillante des violons et des voix féminines. Elle connaissait à la perfection chaque morceau de la pièce, tandis que Pio Foschi était assez expert des infinis arcs et montants de bois ou dorés dont ils étaient entourés. Tous les deux partageaient d’ailleurs un intérêt spécial pour chaque goutte du grand lustre de cristal redoutablement suspendu dans le vide au-dessus des têtes étourdies et ravies.
Quant à Stelio, depuis quelque temps il se passait de la compagnie, en public, avec la présence de sa femme Elvira. Pourtant, il connaissait toutes les femmes, les filles, les nièces, les sœurs ou belles-sœurs installées ici et là au milieu de ce public tolérant vis-à-vis de toutes diversités. Cela lui donnait la faculté particulière d’exercer aussi sa propre infaillibilité physiognomonique dans l’identification une à une des tantes, des grand-mères des belles-mères des mères et des marraines.
Sur scène, Dorabella s’était vite soumise à Guglielmo, tandis que la résistance à bout de forces de Fiordiligi devenait faible comme la flamme d’un briquet sans haleine devant le souffle d’un géant bien nourri.
Armando Dradi, dans les draps de don Alfonso, régisseur de l’intrigue et, par la complicité de Despina, révélateur aigu des faiblesses humaines, aurait dû, d’en haut du plateau, respirer à pleins poumons un sentiment de puissance.
                    Tous accusent les femmes,
                    moi je les excuse
                    si mille fois par jour changent d’amour ;
                    d’autres l’appellent vice, des autres usage
                    non, ça pour moi n’est que nécessité du cœur.
                    L’amant qui se trouve enfin déçu,
                    ne condamne pas chez l’autrui,
                    mais chez soi l’erreur,
                    puisque jeunes, vieilles et belles et laides
                    répétez avec moi :
                    ainsi font toutes !
Maintenant, l’histoire tournait vers son terme, la morale retouchée ne se réduisait qu’à un conseil, assez banal :
                    Au fond, vous les aimez,
                    vos deux corneilles déplumées,
                    et alors prenez-les
                    comme elles sont.
Entretenez-les ensuite, et acheminez-vous avec elles dans des destinées communes, qui seront bien sûr les plus variées, mais contempleront le risque de situations tantôt divines tantôt mesquines avec par conséquent des ruines.
L’air de Fiordiligi resurgissait du fond d’une humeur contrariée. La trempe de lys pur, enclin aux valeurs absolues, aux attentes, aux délicates renonciations était d’un coup remplacée par la force débordante d’une clé diabolique : le pari et l’échange des parties entre « son » Guglielmo et Ferrando, le fiancé de Dorabella, suivis par l’incursion des deux téméraires, grossièrement déguisés en Turcs ou Chinois. Il avait suffi de cette mascarade pour déclencher ses troubles féminins jusqu’à faire déborder, au-delà de la digue, une passion bouleversante.
Auparavant, Fiordiligi aimait demeurer tranquille dans le creux de la grande fenêtre lisant les vers du Tasse pour Clorinde, en présence de cette Despina obéissante et rusée, tout en s’exprimant, de façon prudente, sur les évènements du monde.
Maintenant, Ferrando lui avait exhibé, sur le grand pupitre dépourvu de notes, son projet arrogant. Il avait pu le faire impunément, après s’être introduit dans son intimité de façon tout à fait naturelle, en vieil ami, en faisant pression sur les sentiments de rancœur réprimée qu’elle mûrissait pour l’abrupt départ de son époux promis. L’omelette était faite :
Je brûle, et mon ardeur n’est plus l’effet
d’un amour vertueux ; c’est l’envie, la peine
le remords, le regret
et légèreté, perfidie, trahison !
Solidea, emportée hors d’elle-même par cette voix de violon et de harpe éolique, se vit alors rentrer dans la vie réelle avec une hiérarchie inattendue d’intérêts et de besoins.
Elle crut reconnaître un sentiment pareil en Pio Foschi, qui était en face d’elle : « À en juger à ses babillements et à ses mots aventureux, lui aussi a peur d’être emporté, du jour au lendemain, par une force obscure et destructrice ».
Libero était absent, qui sait où. Et Solidea, protégée par les tourbillons des roulades et des seins haletants, flottait dans un souvenir impossible. « La vie c’est donc se laisser saisir par la violence d’une rencontre ? Et les idées de mon père ? Et la consécration pour le métier, les sacrifices inouïs de cette chanteuse aux cheveux en tour, avec cette mouche sur la joue ? Et Armando? »
002_baptiste def« J’ai les cheveux déjà gris, je parle ex cathedra » déclamait en lui-même Armando en souriant aux applaudissements tout en scrutant le parterre. Il ne réussissait pas à la trouver.
Cette ineptie l’agaça. Il n’en lui faisait pas porter la faute, car peut-être était-t-elle là, au milieu des personnes bellâtres qui envahissaient le golfe mystique, écrasant les musiciens contre leurs instruments. Il douta de lui-même, de ses sentiments les plus intimes.
Jadis, sa présence dans une salle aurait été un événement d’une telle importance qu’Armando en aurait immédiatement saisi la présence, entendu l’arrivée, ou l’abandon provisoire de la place. Par un coup d’œil à la foule des têtes mouvantes, il l’aurait vue, et cela aurait suffi à le rassurer.
Mais, maintenant, Armando avait quelques vers qui le harcelaient. Il ne voyait pas Solidea et ne tenait pas debout par la fatigue.
Ce fut elle qui l’appela, d’une voix qui ressemblait pourtant à celle aiguë de Despina beaucoup plus qu’à celle de Dorabella.
— Armando, me voici ! entendit-t-on distinctement, tandis que la foule devenait un ballon dégonflé.
Au milieu des fauteuils rouges restés vides, Solidea, un genou appuyé sur un accoudoir, tout en agitant le programme et son joli sac, engagea un long dialogue à distance avec son mari qui n’était pas un véritable mari, son amant qui n’était plus un véritable amant, son ami en train de devenir son ennemi.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  mars 2013

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