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Libero et Solidea IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. III, pages 33 et suivantes)

Plus tard l’imprévisible Solidea aux cheveux de garance eut l’occasion de soulager ses tourments.
Contrainte à attendre deux heures encore, de onze heure à une heure de la nuit, dans une vaste salle figée, tandis qu’Armando discutait avec un entrepreneur d’une possible tournée, elle commença tout à coup à s’amuser avec un coupe-papier.
Avec cet instrument pointu, elle réussit à ouvrir le sécrétaire néoclassique qui trônait derrière le bureau empire. Par le déverrouillement du meuble un redoutable crissement de bois imprégné d’acide borique avait surgi avec l’éclaboussement magique d’un carillon.
Elle regarda extasiée cette espèce de diaspora de portraits, lettres, documents peut-être importants, reçus, factures, traites, petits trucs en porcelaine, de vielles paires de lunettes et quelques médicaments périmés. On avait tout bourré dans les tiroirs et, petit à petit, dans les strates les plus secrètes du meuble.
Dans la salle vide la pendule à l’air bureaucratique retentit d’un son triste. À travers la porte aux moulures peintes on percevait les éclatements vains des deux voix qui se disputaient : cela n’aboutissait à rien. Solidea entama alors avec une détermination diabolique la destruction de tout ce que le sécrétaire avait essayé de cacher pendant des années ou sans doute des siècles.
Elle déchira avec soin les papiers, les parchemins, les traites et les messages embarrassants qu’elle reduisit en morceaux de la taille d’un ongle. Elle détruisit les porcelaines rien qu’en les laissant tomber par terre, restant assez surprise du bruit modeste que provoquait cet assassinat méticuleux. Elle dégagea totalement les portraits avec le coupe-papier avant de les recueillir dans ses bras aussi beaux que fatigués. Enfin elle s’accouda au balcon et les jeta vers un coin sombre, là où de la boue mélangée de fumier enveloppait dans un tas visqueux des sommiers abandonnés, d’anciens outils en décomposition artistique avec des poupées en tissu dépourvues d’yeux, dotées par contre de chevelures excessives.
Quand Armando sortit de la réunion il s’aperçut immédiatement qu’il était arrivé, ce soir-là, quelque chose d’irréparable, même plus grave que l’endommagement subi par l’entrepreneur qui profite d’un incident pour faire échouer le contrat et prétendre pendant longtemps à de lourdes indemnisations à force de citations au tribunal.
002_libero et solidea 740                                              Dessin de Gabriella Merloni, 2005

Libero se sentit délesté de son fardeau indispensable tandis qu’il rentrait dans le quartier sombre, dans la maison sombre et finalement dans l’escalier sombre.
La rue abritée par les arcades était à peine visible à la lueur des rares réverbères projetant les silhouettes confuses des gouttières et des colonnes contre les passages mal illuminés des travées en séquence. Les boutiques avaient désormais fermé.
Libero monta les hautes marches s’aggrippant à la main-courante en fer. L’odeur aigüe de poisson venant du rez-de-chaussée avait imprégné les murs mouillés de cet escalier irrégulier en colimaçon. À chaque étage, la lune passait son blanc visage à travers les fenêtres des paliers.
Sur le réverbère rouillé et entouré de moustiques un chat roux se ratatinait : — Tu me sembles être un chat équilibriste, lui susurra Libero, agitant sa main comme une patte. Ou alors, n’es-tu qu’un chat somnambule, persuadé d’être un oiseau nocturne ?
002 bis_passage paris 740La famille dormait. Une fois descendu l’escalier intérieur  en bois , essayant de ne pas le faire craquer, Libero vit la vague des petis corps couchés à terre, dans la cuisine, sur des paillasses, que Guerrina aurait cachées comme d’habitude le lendemain dans une grande malle sur la terrasse commune.
Nevio dormait découvert, son sommeil était agité et héroïque. Leo paraissait effondré dans un nirvana indien : son nez, subtil mais prononcé depuis la naissance, formait une crête entre l’ouest aventureux frappé par le vent de terre et l’est sauvage mais prodigue de dons. Saveria ressemblait à une princesse russe allongée sur un traîneau entouré de berceuses lentes et gutturales.
Guerrina, dans la chambre, dormait le visage contre l’oreiller, écrasée par le sommeil survenu après de longues heures de tension.
Libero s’accouda à la fenêtre entrouverte et scruta la petite place qu’une multitude de vendeurs et d’acheteurs frénétiques remplira le lendemain. Il suivit le fil en accier pour le linge, dépourvu de serviettes et de pinces à linge, reliant sa fenêtre au rebord de l’immeuble d’en face, aux volets toujours fermés.
La coupole néo-classique de Sainte-Christine se détachait contre le ciel lunaire avec sa silhouette sombre. La nuit ne jetait plus de couleurs dans la flaque mélancolique qui se balançait devant les yeux de Libero.
L’année dernière, enfermé chez lui à cause d’une mauvaise chute, il avait observé les changements infinis du ciel, les bouleversants coups de théâtre de ce fond azur, puis céleste, pâle comme une fresque, la danse des nuages et des oiseaux autour de la coupole que le soleil dessinait et le brouillard effaçait. Maintenant, cette danse incessante avait cessé, avalée par l’obscurité. Ces images pulvérisées, ces voix suffocantes se transformaient en un vacarme intérieur qui n’avait pas de sens, et, dans le ciel, en d’inquiétants éclairs.
Libero s’assit sur le bord du lit et s’y laissa tomber tel qu’il était, vêtu de sa tenue grisaille de bureau. Il ne se glissa pas sous les draps. Il mit un autre oreiller sous son dos pour rester à moitié assis à réfléchir. La nuit flottait sur la plaine avec de lents et insensibles clapotis. Son lit était disproportionné par rapport aux modestes dimensions de la mansarde. S’il allongeait un pied ou un bras il sentait l’air par la vitre de la fenêtre entrouverte d’où, se penchant à peine, ses sens et son âme pouvaient naviguer parmi les clochers et les toits. Il se mit à écrire dans le vide, parce qu’il ne pouvait pas allumer la lumière et qu’il était trop fatigué.
Dans son esprit se mêlaient : les lueurs de la fête citoyenne ; les silences de la ville embrassant l’obscurité et le vent accourant des collines de Bertinoro ; les sourires de Solidea ; les courts cheveux bruns de la pâle Guerrina. L’attirance de la femme du mystère et le douloureux sentiment d’étrangété ou d’habitude poussiéreuse de cette autre femme, un temps aimée, peut-être, voulue coûte que coûte, maintenant réduite à une mère éreintée éternellement affligée.
Tandis que Libero dessinait dans l’air une roue de feu en direction de la coupole en plâtre de l’église de Sainte-Christine, envisageant la possibilité de la traverser d’un bond, Guerrina se réveilla en sursaut. Sans mot dire, elle alla voir les trois enfants. Elle but un verre d’eau et fit pipi.
Libero écoutait ces bruits habituels avec un malaise profond. Car il avait pris une décision : même si au-delà de ce cercle de feu il y avait eu la bouche grandouverte d’un lion féroce et à jeun, il ne se serait pas dérobé à la rencontre.
— L’art de la rencontre…, avait dit Solidea cet après-midi, en ajoutant des mots dont il ne réussissait pas à se souvenir, maintenant.
« Il n’y a que les femmes et les artistes pour pouvoir entretenir des relations comme ça, contraires à tout bon sens », pensa-t-il. « Solidea peut bien aimer un funambule amateur. Mais, figures-toi le maire de Cesena qui s’éprend de véritable amour pour une fleuriste ? »
Il revit dans l’obscurité de son espri les yeux de Solidea, en train de le scruter d’une expression sevère.
« Et l’artiste ? » réfléchit-il, en faisant tourner le pied en dehors du rebord de la fenêtre. « Hélas, l’artiste est condamné à la détresse, à la solitude, donc à une violente aversion pour les compromis », conclut-il en s’effondrant dans le lit comme dans un grabat en carton. « Il peut renverser le monde comme une balle de foin, attirant dans ses flatteuses spirales des jeunes filles dévotes tout comme de bienveillantes dames de tous âges. Avec le même sentiment de fatalité il est poussé vers une vie modeste, grise, dépourvue d’éclat et de confort. »
Il vit devant lui une chaîne d’humains, occupés à se passer de main en main les briques irrégulières de l’ancienne démolition du Borgo-chiesa-nuova. Une foule de gens venus de Cesenatico, de Savignano, de San Mauro Pascoli, de Sogliano, de Bellaria, remplissait le grand boulevard longeant les remparts sous la Rocca. Une foule entassée, bruyante et tranquille, autour de laquelle surgissaient des maisonnettes à deux étages crépies en jaune, céleste et rose. Sur le quatrième côté de la place du Popolo on avait reconstruit un quartier bruyant qui tout d’un coup avait plongé dans le silence.
« Il ne faut pat s’arrêter, essayons de faire quelque chose ! »
Guerrina et Libero se fixèrent. Tous ceux qu’ils avaient connus et aimés ensemble, montèrent les quatre étages gênés par l’odeur prégnante de poisson, glissèrent comme des fantômes parmi les matelas et les corps en demi-sommeil des trois enfants, passèrent le regard interloqué devant les deux époux immobiles les abandonnant à leur douloureuse destinée comme deux voitures accidentées avant d’essaimer hors de la fenêtre et de franchir le premier cercle de feu et les autres que Libero avait installés afin de leur permettre, tout de même, une disparition confortable.
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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  mars 2013

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