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La proposition III/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. IV, pages 42 et suivantes)

Mais, il n’y avait pas de temps à perdre en de nostalgies oisives, ce samedi matin. La Commission technique au complet était en train d’arriver. En première ligne, trois géomètres bien connus avançaient. Plutôt gros, le premier, avec ses cheveux frisés et ondulés, semblait être l’image vivante de la santé. Le deuxième, assez maigre, avec ses cheveux noirs collés au crâne, ne pouvait pas cacher l’évidence de son nez. Le troisième souffrait de deux oreilles hors norme et d’une expression d’égarement qui devaient probablement lui convenir.

Venturoli, l’ingénieur-chef, cheminait plus en arrière, bras dessus, bras dessous avec le secrétaire général, Tiracorrendo. Petit, doté d’une chevelure rare et terne, Venturoli ne démentait pas ses manières fausses et courtoises, tandis que Tiracorrendo… Le chenu secrétaire général, le véritable os dur de cette redoutable congrégation, était grand, à l’allure assurée, jamais comique nonobstant les lunettes sur la pointe du nez et son évident accent méridional. Il provenait du Ministère.

Cette décevante procession fut accompagnée par un long silence que l’égouttement intermittent des cheneaux interrompait timidement. D’un coup, la loge se remplit d’éclats de voix rebondissant partout. Stelio et Pio, au milieu d’un groupe qui s’était formé entre-temps, dont plusieurs inconnus, montèrent avec appréhension le grand escalier.

La salle municipale donnait sur la place du Popolo. La pluie avait disparu et une lumière nette frôlait les flaques. La fontaine fumait un peu, adressant quelques caresses d’adieu aux rondeurs de ces sirènes désormais expertes de la vie.

Pio remarqua Libero assis sur le bord de la fontaine, indifférent à l’humidité, le journal ouvert avec le titre en caractères cubitaux, qu’on pouvait lire même à cette distance. Libero endossait la tenue d’huissier communal, les manches noires sur la casaque grise. Au fond de la place, juste en face de l’hôtel du Lion d’Or, une silhouette unique passa rapidement, sans pourtant renoncer à lancer des regards hardis vers la fontaine consacrée au grand maestro de Pesaro, si chéri par les gens de Romagne. Attiré par cette figure, Pio se perdit dans ses labyrinthes et ce ne fut qu’une bonne minute après qu’il se retourna pour voir Libero et son journal. Mais, il n’y avait plus personne auprès de la fontaine. L’enchantement brisé, Pio s’aperçut qu’on l’appelait depuis longtemps pour qu’il rentre.

amici o rivali 740

Dans la salle presque pleine, assis sur une chaise d’église à haut dossier, Stelio occupait un coin stratégique avec son tube des dessins sur les genoux. Il lançait des regards moqueurs en l’air pour tromper l’attente. Au lieu de se perdre en fumisteries, comme c’était le cas de Pio, Stelio se consacrait corps et âme au métier d’architecte. Il était capable de travailler à ses dessins chez lui pendant une nuit entière avant de s’aventurer, le lendemain assez tôt dans les rues biaises de la vieille Cesena pour atteindre son grand atelier près du vieux pont sur le Savio, où il continuait à dessiner toute une journée. Les seules choses qui pouvaient le détourner, de temps en temps, c’étaient ses projets impossibles, comme celui du quatrième côté, où l’orgueil pour ses solutions géniales se mêlait à une sincère générosité — et amour — pour la ville où il était né et aussi pour ses habitants.

Venturoli ne lui ressemblait en rien. Hésitant, même bégayant lorsqu’il devait s’exprimer en termes positifs, il devenait tranchant et sarcastique quand il pouvait s’adonner librement à son pessimisme inné. Indifférent aux discussions publiques, générales sur le futur de la ville, il était plus adapté à la solution de problèmes privés, de détails. Plus expert de poignées que de mains courantes, il préférait c’est sûr les escaliers en colimaçon des résidences bourgeoises aux tapis roulants des promenades monumentales. Pourtant il pouvait bien jouer le rôle de trait d’union entre l’obstiné Stelio Camporesi et le futur maire, l’indépendant Ragazzini, celui qui n’avait pas voulu insérer le projet du quatrième côté dans son programme électoral.

Pio considéra qu’une ancienne familiarité liait la plupart des gens présents en cette salle. C’était la quotidienneté des couloirs, des secrétariats et des bureaux. Dans sa chambre ou pour mieux dire sa niche mortuaire, en parfait désordre et dépourvue d’un décor quelconque, des amas informes de dossiers et de lettres s’accumulaient. La chambre de Venturoli, au contraire, toujours tirée à quatre épingles avait un  bureau noir rare ainsi qu’ un tableau d’Otello, représentant la fusillade d’un héros partisan. Quant à la chambre de Stelio Camporesi, véritable doublon de son atelier d’architecte, elle était envahie par des feuilles énormes que les nombreux outils de travail empêchaient de s’envoler. Sur la paroi de la fenêtre, une ancienne photo assez longue, en noir et blanc, montrait le front occidental de la place et le nouveau boulevard tout de suite après la démolition du bourg, auparavant installé sur le quatrième côté.

Dépourvu de chambre, mais titulaire d’un bureau jaunâtre près de l’entrée, l’artiste muet Libero Alessandri était la présence la plus évidente et, en même temps, plus évanescente au premier étage de cet ancien édifice. Avec ses apparitions et disparitions — « L’avez-vous vu ? À quelle heure puis-je le retrouver ? » — entrant et sortant de ces portes en d’élégants zigzags, Libero représentait le seul fil solide et invisible capable de rassembler des personnages aux caractères assez différents qui, selon leur penchant naturel, auraient été tout à fait inconciliables.

Au deuxième étage, par une rampe étroite, on atteignait la chambre d’Elvira Rossetti. Une femme aux mises toujours imprévisibles et parfois bizarres, qu’un temps Pio Foschi avait aimée sans bornes ni filet de protection, oubliant la gloire et perdant la tête.

Encore plongé dans ses rêveries, Pio s’accouda de nouveau au rebord de la grande fenêtre. Libero tournait en rond sur la place. Il restait en déçà du grand escalier, peut-être n’était-il pas curieux d’écouter les uns et les autres, comme s’il savait à l’ avance ce que bientôt il aurait entendu commenter en une série infinie de points de vue différents.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25  avril 2013

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