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Giovanni Merloni – Coniugi rosa, aquarelle sur papier 70 x 50 cm, 1970

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Armando et Solidea I/II (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VII, pages 75 et suivantes)

Après les derniers évènements, la vie de Solidea avait changé. Au placide ennui, caractérisant le temps infini où elle avait été contrainte à exorciser et sublimer les absences d’Armando, s’était suivi un état de paralysante anxiété.

Elle restait avec Libero de l’aube au couchant, essayant de s’accrocher à la réalité ou alors à son apparence. Elle rappelait à son amant et à elle-même que le truc qui les unissait, qu’elle ne voulait pas appeler histoire, tôt ou tard aurait touché son terminus.

Ne pouvant jamais se réjouir de la faveur des ténèbres, ils étaient devenus les amants des heures de soleil où les débordements des autres semblaient conspirer avec leur propre rigidité jusqu’à les amener à étouffer toute envie de rester seuls et d’échanger librement leurs haleines réciproques.

Nés pour se taire, s’autorisant juste des gestes élégants et mesurés, ils profitaient des rares espaces de solitude à deux pour s’adonner à d’interminables conversations.

Lorsqu’elle était avec Armando, Solidea était annihilée par la pensée que son compagnon devinât quelque chose ou qu’il entamât un de ses sièges hérissés d’irrésistibles questions.

Si Armando demeurait tranquille, de son côté, concentré à lire ou à trafiquer ses mises en scène, Solidea ressentait au centre de sa poitrine le poids de l’éloignement et de l’absurdité.

Cet employé et saltimbanque ineffable, ses mains magiques, son sourire, tout cela pénétrait dans la chambre sans charme de l’hôtel près de l’allée verte de la rue des Mille à Cesenatico, où le couple résidait depuis deux mois désormais. Ces mains ou ces yeux frôlaient la cheminée, les mauvaises reproductions de Modigliani, la commode et sa glace. Cette bouche souriante se faufilait sous l’oreiller, au risque d’effleurer, avec la mélancolique Solidea, le corps d’Armando aussi, abandonné à son haletant demi-sommeil et, en même temps, éveillé dans une attitude fataliste qui n’excluait pas l’inattendu.

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Solidea se perdait dans deux pensées opposées.

La première pensée, sous l’impulsion de l’éloignement forcé, c’était de courir chez Libero dès que possible, de chercher à exploiter au mieux les heures, les demies heures et les minutes qu’on leur offrirait. Dans cette pensée ondoyante, les fantaisies amoureuses s’enchevêtraient avec les souvenirs intenses dans un magma un peu chaotique : elle voyait certaines parties du corps de Libero fusionner avec les siennes dans des étreintes orageuses, puis langoureuses, avant de se perdre à l’improviste dans une fixité granuleuse. Elle revoyait les lieux dont elle n’avait, jusque-là, jamais soupçonné l’existence ou qu’elle avait regardés sans les voir, au cours de ses infinis trajets sans histoire. Elle écoutait les gestes de Libero sur le plateau, elle suivait, le regard fixé dans la pénombre de la chambre d’hôtel, la bouche de cet être aimé s’adonner à de répétitives déclarations d’amour absolu. « Ma joie », murmurait Solidea, imaginant que ce mot, ne faisant qu’un avec la langue frétillante de Libero, lui remplît le palais.

La seconde pensée jaillissait de la conscience de cette absurdité, qu’elle devait absolument… Elle ne pouvait se passer de considérer comme irréel ce souci des heures de soleil. Elle le voyait bien, du haut de sa tourelle nocturne, tout cela n’était pas seulement dangereux. Cela n’avait aucun sens. Solidea ne voulait pas souffrir.

Elle s’adressait donc, tôt ou tard, à Armando. Pendant autant d’années, même en traversant des hauts et des bas, cet homme avait été son confident, son ami, son miroir, son deuxième corps et aussi son âme sœur. Elle le scrutait par des regards en biais, s’apercevant très bien de sa défense se transformant en une mauvaise humeur tranquille dont on ne pouvait prévoir les conséquences. À présent, il ne paraissait pas menaçant, mais de ce calme il aurait pu éclater d’un moment à l’autre des évènements terribles, des déchirures dramatiques, très difficiles à cicatriser peut-être.

Armando s’était adapté à Solidea. Il avait désormais l’habitude de la courtiser dans les moments où elle le désirait. Il entamait le discours amoureux sous plusieurs angles, en utilisant, selon sa nature généreuse, un très vaste répertoire de regards, de gestes théâtraux, de phrases aussi emblématiques que spectaculaires. En plus, il faut le rappeler, il avait une aptitude non commune à la persuasion ne faisant qu’un avec son ascendant physique qu’il exerçait discrètement sur son épouse atypique. Il avait d’ailleurs le talent d’éviter toujours d’en parler de façon explicite.

Ils étaient en fin de compte un couple homogène. Ils savaient bien sûr comment s’y prendre et comment rejoindre, presque toujours, un plaisir réciproque acceptable. Ils savaient d’ailleurs se réfugier, chacun de leur côté, discrètement et sans rancune, dans des pratiques alternatives quand, pour ainsi dire, ce n’était pas le cas.

En ces jours, Solidea était assez confuse. Elle ne se sentait pas obligée, sur le plan rationnel, à une fidélité à Libero qui serait anachronique. Pourtant, cet amour nouveau avait déclenché des mécanismes oubliés se traduisant dans des modalités de rencontre tout à fait spéciales, en de nouvelles façons de s’embrasser, de se toucher, se caresser en cherchant le bonheur dans des étreintes où l’embarras avait été bien tôt remplacé par une réciproque disponibilité à se chercher et, surtout, à se trouver.

Quand Solidea s’approchait d’Armando, elle se surprenait à s’exprimer avec lui par les mêmes gestes nouveaux qu’elle avait inventés dans son nouvel amour.

Par moments, elle était saisie par la peur de ne pas réussir à se caler dans l’escarmouche amoureuse proposée par Armando avec le naturel habituel. Elle se sentait anguleuse, coupable et distante.

Mais, Armando demeurait encore amoureux de Solidea. Depuis quelque temps, il était même affligé par un véritable retour de flamme.

Sur cet emportement renouvelé agissaient d’ailleurs le besoin d’affection, l’incertitude des derniers temps, liés aux difficultés rencontrées dans son travail théâtral, la peur de vieillir, et enfin la fatigue due à une histoire sans issue qui traînait. Il songeait à l’aide clairvoyante de Solidea pour y mettre fin.

— Armando, tu as deux taches de rouge à lèvres sur ta chemise ! constata Solidea, oubliant du coup avoir à son tour laissé plusieurs fois des traces similaires sur les revers gris et sur les cols blancs de Libero.

Armando ne savait pas quoi répondre, mais, en homme du monde qu’il était, il fit un geste large. De cette étincelle se déclencha une longue discussion.

Solidea admit sa jalousie : elle ne supportait plus les escapades d’Armando… Celui-ci détourna vite le discours sur le sujet de la comédie qu’on allait jouer, sur l’excès des parties féminines, sur la bonté des textes de Da Ponte, sur le public de Cesena, sur les palais et les églises de Cesena, sur les promenades paresseuses au long du port-canal de Cesenatico, sur le bateau qui se garait au large, devant l’embarcadère de L’Écrevisse rouge, sur leurs prochains voyages en Italie et en Europe.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 9  mai 2013

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