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Cascade du fleuve Marta (Viterbo, Italie)

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Les racines III/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VIII, pages 93 et suivantes)

Les amis se taisaient. Un grand nuage gris avait caché la partie haute du ciel, tout en laissant libre la bande aveuglante de l’horizon.

Le pré en pente, frôlé par la lumière basse, prenait une luminosité irréelle.

Ils étaient tous des témoins très attentifs de l’exhumation de ce personnage qu’on ramenait pourtant parmi les vivants à travers une reconstruction assez fantaisiste et quelque part arbitraire. Mais, il n’y avait aucun doute qu’il en sortait vivant comme une personne en chair et os, protégé par sa barbe, ses lunettes à pince-nez et son immanquable chapeau.

Loin de là, dans un endroit bien présent à leur imagination, près de la pyramide bien connue de Caius Cestius, il y avait de véritables os et ce squelette, caressé par la bienveillance du souvenir plein de gratitude, avait été un homme.

Ce jour-là, Otello n’avait pas été tourmenté par les yeux de Solidea. Il ne s’était pas entretenu non plus ni au sujet des escapades de Stelio qui le heurtaient ni au sacrifice de sa femme Edera, qu’il avait appris à appeler Lierre, en raison de l’amour lointain, jamais oublié, que sa femme formelle avait éprouvé pour un Français en vacances à Cesenatico.

— Je voudrais poser une question terre-à-terre, dit-il. Pourquoi le fait de découvrir que notre grand-mère avait trouvé assez tôt un remplaçant nous amuse-t-il? Ou alors pourquoi nous semble-t-il tellement original que notre grand-père ait renoncé à une grosse somme d’argent, rien que pour se dérober à l’obligation de suivre de longs et ennuyeux cours de droit ?

Il avait voulu ainsi contraindre le cousin de Libero à la réplique d’une mémorable anecdote à propos de laquelle les quatre « vitelloni » s’étaient plusieurs fois interrogés réciproquement.

— Oui, ça fait partie de notre lexique familial. Car « la nuit porte conseil, mais le réveil trouble l’œil » ! Le cousin sourit, sans cacher son embarras à cause de cette main d’Otello qui ne cessait de lui serrer le bras.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Encore jeune, sur les vingt-sept ans— diplômé en langues étrangères avec le maximum de notes et louanges auprès de l’université de Ca’ Foscari à Venise —, Battista devait participer, avec son futur beau-frère Elvezio, frère de Mimì, à un concours pour devenir fonctionnaire d’état.

Les épreuves devaient se dérouler en été. Battista, déjà rentré à Cesena après la fin des études, ne disposait plus de son ancien pied-à-terre vénitien, de même qu’Elvezio.

Ils s’installèrent donc dans une chambre à deux lits dans un petit hôtel de mauvaise qualité dans le quartier des Zattere. Le soir de la veille de l’examen, ils flânèrent dans le quartier du Rialto, où la rue des Mercerie et le « campo » San Bartolomeo étaient remplis de touristes. On avait l’impression que chaque local au rez-de-chaussée était occupé par un restaurant. Des tables et des garçons partout. Et des belles filles avec d’étranges coiffures et des jupes moulantes.

Elvezio ne parlait que du concours. Il était assez prêt, ayant étudié sans relâche, même si c’était de façon très scolaire. Battista avait une culture plus vaste, mais pas autant fouillée. Il visait surtout  l’examen oral, où il saurait  certainement renverser toute éventuelle défaillance de l’épreuve écrite.

Mais, cette promenade dans le campo San Bartolomeo déclencha en lui une pensée fatale.

Trois cabotins, déguisés de façon approximative à la mode du XVIIIe, mimaient avec une élégance et une subtile ironie un tout petit scénario de Goldoni sur l’adultère.

Le mari, habillé en gris, arborait deux manchettes de satin noir toutes neuves. Des galoches aux pieds, il portait un chapeau à la Charlot.

La femme, véritable double emploi avec ses occupations d’épouse et de maîtresse, était une femme au foyer très adroite dans la préparation de mayonnaises, béchamel et sauces à l’italienne dont on sentait l’odeur unique. Une femme au foyer d’ailleurs assez rare, à ce qu’on pouvait  en croire de  ses propres  mots, car elle était en fait une lectrice ou, pour mieux dire, une véritable dévoratrice de livres de philosophie, souvent alternés avec des bouquins moins sérieux, comme les Mémoires de Giacomo Casanova ou Le Plaisir de D’Annunzio.

— Mieux vaut des remords que des regrets ! Fredonnait la douce et bonne dame. Elle était appuyée au dos du mari gratte-papier comme au parapet d’un pont et s’adressait au soupirant qui la scrutait de la rue, entre chien et loup.

L’amant était un artiste sans le sou, mais en bonne santé. Il soutenait que depuis qu’il avait trouvé la juste paire de chaussures, il avait appris à cheminer. Dès lors, tout était devenu facile. Vivre en artiste signifiait risquer, renoncer au certain en échange de l’incertain, mais au moins l’artiste ne devait pas subir.

Subir : voilà le verbe autour duquel pourrait s’instaurer une philosophie alternative de la vie. C’est mieux que ce soit le mari qui subisse, ou alors l’employé, le gratte-papier. La femme fera semblant d’être ivre et comblée et de subir elle aussi, comme son malchanceux mari. Elle pourra ainsi garder ses ressources les plus fines pour un esprit élevé. L’artiste souffrira de solitude et de détresse, mais ne subira pas les chantages d’une société manipulatrice.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

D’un coup, ayant perdu toute curiosité de voir la fin de la pièce, le futur député Alessandri s’achemina vers sa chambre d’hôtel. Il était d’ailleurs tellement absorbé dans ses décisions qu’il ne s’était même pas aperçu que depuis longtemps son futur beau-frère et aussi futur haut fonctionnaire du conseil d’état l’avait abandonné pour courir préparer son devoir.

Au petit matin le réveil sonna, sonna de nouveau. Elvezio se leva, s’habilla et sortit, avant d’écrire huit pages de feuille protocole, dont quatre et demi diligemment copiées d’après un microscopique rouleau de notes chiffrées.

Battista regarda le réveil d’abord avec haine, ensuite avec commisération : — je serai moi-même mon patron à moi, mon inflexible directeur, dit-il, selon la légende. Il ne se rendit pas à ce concours, ni à d’autres rendez-vous qu’on lui conseilla, qu’il aurait sûrement gagnés pour la plupart, en recevant les compliments et les lauriers de n’importe quelle commission d’examen.

— Chacun doit porter son fardeau d’erreurs, conclut le cousin aux cheveux blancs, qui les avait tous conquis avec tous ces paradoxes.

Quant à Pio, il s’était plongé dans une difficile réflexion sur la décision de Battista quant à sa vie actuelle. Quelques traces de ce douloureux destin serpentaient aussi dans son existence étrange. Moins exposée, moins aventureuse, mais pas du tout tranquille.

Ils retournèrent dans la salle enfumée et multicolore. Les interventions ne réussissaient plus à capter l’attention de la plupart des présents.

Dès que la réunion fut terminée toutes les ampoules s’allumèrent et la salle fut envahie par l’explosion des voix fulgurantes des parents et des amis amusés.

Ensuite, les congressistes commencèrent à s’éparpiller, chacun se rappelant de saluer ou embrasser les orateurs, Pio et Libero.

Otello embrassa chaleureusement ses amis et les complimenta. Ensuite, il saisit le bras de Pio — qui désormais faisait partie à plein titre de la famille Alessandri dont il partageait les gloires passées — et l’entraîna vers le coin où demeurait Ragazzini, l’homme des gloires futures.

— On a fait une belle rencontre, hein, Ragazzini ? lui dit Otello. Et maintenant  on va près des arcades de la Mairie pour découvrir la stèle du grand disparu. Qu’en pensez-vous, communistes modérés et réformistes, de ce vieux socialiste, réformiste et modéré?

Ragazzini répondit à Otello que les propositions de Battista Alessandri étaient aussi les siennes, de la première jusqu’à la dernière. Les socialistes, il y a soixante ans, ne pouvaient pas partager le pouvoir, à cause de leur composante léniniste et radicale. Par contre, les idées de Battista étaient des idées tout à fait démocratiques, qu’on aurait dites distillées comme une bonne et rare bouteille de Sangiovese.

Les quatre-vingt-trois participants du séminaire, guidés avec circonspection par le candidat Ragazzini, se retrouvèrent sous la loggia de la Mairie où, au cours d’une simple cérémonie assez distraite, on découvrit la stèle au milieu des applaudissements émus d’Otello et Pio, mais aussi des saluts éloignés d’Elvira. Un des présents jura qu’il avait vu la pauvre Elda, la mère morte de Pio, assise sur les marches d’accès au marché, occupée elle aussi à battre des mains.

On forma ensuite un petit cortège dans les rues de Cesena. Déjà personne ne s’occupait plus du député Battista, lorgnant sur les menus affichés aux portes des restaurants où justement les plus prévoyants avaient eu l’idée de réserver.

Armando était parti à Bologne, pour un nouvel engagement.

Les orateurs attendaient Libero pour partager avec lui les dernières émotions de cette journée, au restaurant Casali, où l’on avait préparé un dîner style Résistance, basé sur la couleur rouge et inspiré de la cuisine pauvre de la Romagne de la première moitié du siècle. Mais, ils attendirent en vain.

Solidea, qui avait suivi avec indulgence et appréhension la conférence dès que Libero s’était déguisé en député au chapeau, était désormais en toute sécurité dans les bras de son amant, juste au-dessous de la grande affiche commémorative. Elle se trouvait encore là, par hasard dans cette salle vidée de tout conférencier, ami ou parent, qu’un gardien trop hâtif avait fermée par erreur.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13  mai 2013

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