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Les racines II/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chapitre VIII, pages 88 et suivantes)

Au dehors, près de la même terrasse au parapet en ciment habituel, Stelio, Otello et Pio entourèrent le cousin de Libero qui avait connu Battista Alessandri.

Avec une voix à peine audible le cousin aux cheveux blancs raconta le jour de l’enterrement du grand-père, à Rome. On l’y avait emmené alors même qu’il était encore enfant : des funérailles silencieuses, comme pour des conspirateurs, sous une pluie inconstante et mordante, les drapeaux rouges roulés. On se réjouit de la participation de quelques camarades de la résistance européenne.

La mort n’était pas arrivée dans sa relégation en Calabre mais à Rome. En tout cas c’était suite à son séjour forcé  que Battista avait subi le coup mortel.

On s’était aventurés vers diverses hypothèses à propos de sa mort.

La plus partagée était celle qui  considérait la douleur trop forte ressentie lorsqu’il avait su, au téléphone, que sa femme Mimì ne pouvait pas le rejoindre à Cariati, un humble village de pêcheurs à côté de Crotone.

Le téléphone public était dans la taverne de Stefano De Luca, dans Cariati Alta. Pour l’atteindre le pauvre Battista, désormais à plus de soixante ans, devait gravir deux cent-et-une marches sous le soleil, alors même qu’il était gêné par un ensemble de malaises d’origine rhumatismale et digestive. Dans sa montée il était souvent  accompagné par un jeune médecin s’appelant Cosentino, qui l’écoutait volontiers quand il parlait de politique et de géographie. Le vieux relégué s’arrêtait souvent pour respirer ou tousser. Parfois, il s’asseyait sans façons sur les marches et regardait la mer. Cosentino s’était désormais persuadé, lui aussi, que cette mer-là c’était la mer de Romagne. Il était d’accord aussi qu’avec de la bonne volonté tout était possible. Donc, des pionniers travailleurs et honnêtes auraient pu rendre fertile et productive cette terre du sud, dénudée et sauvage : « Croyez-moi ! Votre région n’a rien à envier à nos collines généreuses  et riches de fruits et de vin ».

Cosentino devinait, qu’il y avait quelque chose derrière la mélancolie héroïque de ces gestes amples, de ces yeux rougis et de ces moustaches blanches. Cet homme avait su vivre, toujours avec la même intensité, tous les moments de son existence difficile.

— Une vie longue, comme cet escalier, disait Battista. Si vous observez certains de mon âge, ils ont vécu imprégnés d’inébranlables certitudes, sans jamais ressentir la moindre nécessité de se mettre en cause, des paysans mais aussi des bourgeois qui se bercent dans l’illusion d’être les  patrons et les maîtres de leurs vies ou qui prennent un risque, à de rares moments bien circonscrits,… mais très vite ils s’aperçoivent qu’il sont fatigués ! De grands fils à maman qui encore sur les soixante ans vont chez le gourou du village pour se faire aider à démêler les fils de la vie ! Si tout va bien ils arrivent même à quatre-vingt, quatre-vingt-dix ans. Comme ce parent lointain qui mourut à cent-et-un ans, du muguet !

— Mais, je ne me plains pas. Je suis fier de ma vie difficile, de n’avoir pas dû me soumettre à des ordres absurdes ni aux cages bureaucratiques. Battista était complètement éreinté, vidé, lorsqu’il arrivait au sommet de l’escalier. Son tempérament hardi, confiant était trahi par son physique désormais usé. Parfois il lui arrivait de plonger dans la dépression et le délire.

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Tout le monde, à Cariati Alta et à Cariati Marina avaient pris l’habitude de l’observer à son passage, s’étant affectionnés à ses rythmes réguliers, à son air absorbé, négligé et à sa manière d’être élégante.

— Monsieur Battista, vous avez du style, lui dit un jour Rita, la petite jeune  du bar. Le député, assis à la table, était en train de savourer un bouillon avec des pâtes.

Il était très silencieux et discret jusqu’au moment où on s’intéressait à lui. Puis, il pouvait se transformer en un fleuve de mots. Le fait de raconter, pour lui, ne faisait qu’un avec celui de s’élancer dans des projets gigantesques qu’on lisait sur ses lèvres comme possibles.

Il était très patient à condition d’agir, ou penser le faire, en suivant le fil d’innombrables engagements avec lui-même pour atteindre un but. Toute sa vie s’était usée en cette tension continuelle.

Pour sûr il existait quelque part une multitude de gens qui avaient pu profiter de ces énergies désintéressées, de cette intelligence qui savait se forger et s’ingénier pour  affronter et résoudre les problèmes les plus difficiles et disparates.

Mais la patience a une limite. Celui qui se donne sans réserve peut, tout d’un coup, se décourager, surtout si le but n’a pas été atteint et se révèle au contraire inaccessible ou alors si cette lune ou soleil de l’avenir a perdu son charisme. Alors, un sentiment de vide s’installe, avec l’égarement, la solitude, le désir d’un port sûr auquel s’accrocher, même pour un seul instant.

Le député Battista aimait la vie. De façon simple, naturelle, immédiate. Et puis il était toujours en alerte pour sa santé. C’était un homme mal en point mais ses ennuis étaient en large mesure de nature psychosomatique.

Il était frileux. On disait qu’il portait un maillot de laine même en été. Il était aussi très inquiet vis-à-vis de ses rendez-vous avec les toilettes. Il avait l’estomac délicat et, chaque fois qu’un ballon d’air s’installait au milieu de l’œsophage il pensait au cœur. Sa femme Mimì lui manquait, tout comme leur petite habitude conjugale de lui demander de poser la tête sur sa poitrine pour qu’elle entende ses battements souvent irréguliers et accélérés.  Mimì était son miroir,  dix ou quinze fois par jour il lui demandait :

— Comment me trouves-tu ? Suis-je pâle ? Dis-moi la vérité.

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Mimì était son plus grand amour, son amante, celle qui l’avait fait trembler de joie  et savourer, après une vie imprégnée de détresse, le bien-être d’une halte tranquille, loin de l’anxiété due aux engagements pressants et tourbillonnants dans sa tête fébrile, loin  de la hâte de retourner à ses dossiers, à ses articles, et surtout à la tension des discours.

Les discours…. Cosentino réussissait à voir cet homme très maigre et petit comme un géant, un grand interprète des rêves et des attentes des gens. Un vrai orateur, capable d’indiquer des voies honnêtes à parcourir mais, justement pour cette raison, héroïques et très difficiles à atteindre.

Du haut des balcons en fer forgé au milieu des places bruyantes de Forlimpopoli ou de Savignano ses paroles jaillissaient tumultueuses, pleines d’intérêt pour la vie, paroles que cet homme savait trouver justement en raison du fait qu’il ne parlait pas à lui-même ni de lui-même. Il s’adressait aux autres hommes avec le même emportement que le soupirant, l’amoureux qui s’ouvre, se confie, en cherchant une réponse d’amour en la personne aimée.

Un dragueur, un séducteur ? Non, absolument pas cela, jurait Cosentino. Plutôt un homme dévoré par la passion.

Et la passion, que la littérature caresse par ses implications vicieuses et dramatiques, la passion que le philosophe bien-pensant réfute, constituait dans le cas du député Battista une condition de l’existence grâce à quoi l’intelligence réussissait à vaincre la paresse, l’égoïsme et la peur, en devenant une force qui entraîne le monde.

Battista avait tellement donné, les mains toujours pleines, avec tant d’investissement d’énergies que maintenant, tandis que son corps commençait à mourir, son âme pouvait désormais vivre à jamais, en distribuant à chacun des habitants de Cariati des bribes d’humanité et de sagesse une à une  et, pourquoi pas  aux briques des vieilles maisons et aussi aux dalles de l’escalier de deux cent-et-une marches.

Ce jour de juillet 1936, durant le repas de midi, le député Battista avait longuement parlé avec Rita.

En cette occasion il avait un peu transgressé ses règles, assez rigides, quant au vin et aux aliments salés. Des règles qu’il s’était donné un peu empiriquement, en suivant des superstitions plutôt que des notions.

Rita était une grande fille de vingt-six ans, de haute taille, au teint assez pâle, aux cheveux châtains jusqu’au dos, aux yeux à l’orientale, aux dents un peu irrégulières, en saillie. En outre elle avait de magnifiques seins qui l’été, malgré ses vêtements masculins, débordaient pleins de vie des bretelles grises de sa salopette.

Rita riait de bon cœur chaque fois que Battista lui racontait Rome, le milieu et le mythe  des intellectuels de Cesena, son transfert aventureux, le chagrin de maman Cleta et de ses sœurs, sa cour à sa fiancée et future femme Mimì, aux longs cheveux de jais. Rita aimait surtout le récit de ces sifflements sous les grandes fenêtres de la rue du XX Septembre, que les deux amoureux avaient méticuleusement établis dans leurs lettres baignées de larmes… et de la déception toutes les fois que quelque contrariété les entravait…

Lorsque le député se livrait à une recherche créative d’images et adjectifs parfois inexistants ou introuvables dans le dictionnaire, il s’installait entre eux un rapport d’une telle confiance et abandon que la bouche de Rita, avec son rouge à lèvres couleur corail, paraissait parfaite. L’homme âgé devenait un jeune garçon et se regardait dans ces cheveux d’ambre comme dans un artifice théâtral:

— Tu veux bien de moi ? demandait-il.

— Tu le sais bien, répondait-elle.

Il était une heure. Le patron du local appela le député avec une agitation excessive. Au téléphone il y avait Rome.

Cet appel, attendu pendant tant de jours, était enfin arrivé. Cariati Alta en avait longuement parlé.

Le grand-père de Libero se leva d’un bond, comme il ne le faisait plus depuis dix ans. Il ressentait un grand poids dans la tête. La voix incompréhensible de Stefano De Luca paraissait lointaine. Le député ne comprenait pas.

Il saisit le téléphone. La voix de Mimì était là, à côté de lui. Beaucoup plus proche que la voix du patron et que des lèvres mélancoliques de Rita. Mimì était en ce moment la femme aux cheveux de jais de la rue du  XX Septembre à Rome, celle qui aimait danser et visiter les musées.

Ils essayèrent, tous les deux, d’être pratiques. Ce n’était pas le moment de s’abandonner aux sentiments réciproques, qu’ils connaissaient bien.

— Qu’arriva-t-il après l’appel téléphonique ? demanda Stelio.

Tout de suite après le député eut un malaise. Il s’écroula sur sa chaise de paille. Il suait de froid et s’exprimait difficilement. On l’emmena dans une chambre à l’étage. Rita lui déboutonna sa chemise. Elle fut touchée par la blancheur de ce cou délicat et fragile, tellement ressemblant au sien.

À ce qu’ils comprirent des mots fébriles de l’homme au chapeau, le régime fasciste avait dénié à Mimì la permission de le rejoindre à  Cariati. Le député avait aussi demandé des nouvelles de son fils. Et ce fut tout.

— Puis, ce fut une longue et douloureuse agonie, conclut le cousin de Libero, scrutant devant lui. Pas trop longue en absolu : trois mois entre la vie et la mort peuvent être beaucoup ou rien. Je ne sais pas.

Il est sûr que dans les moments de lucidité le pauvre homme était fier, qu’il essayait de calmer la douleur évidente de ceux qui l’entouraient. Le voyage de retour fut long et pénible. Jusqu’à ses derniers jours sous le ciel indifférent de Rome. Il fut enseveli dans le cimetière  des Anglais à Porte San Paolo.

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Giovanni Merloni