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Giovanni Merloni, Les chapeaux, huile sur toile 50 x 70 cm, 1983

Ce tableau — que possèdent des amis connus à Bologne, qui habitent maintenant à Rome — représente une borne milliaire dans mon parcours dans la peinture.

En fait, ce n’est pas chronologiquement ma première toile à l’huile, mais il est sans doute le premier tableau sur toile que je considère comme abouti.

On était en 1983, au printemps, juste deux ou trois mois après mon second mariage, qui s’était déroulé à la Mairie de Rome, près du Capitole et qu’on avait fêté par une réception faussement anticonformiste dans mon studio de la rue de la Camilluccia, soigneusement vidé de tout objet encombrant. (Je réalise maintenant que mon studio n’était pas loin du carrefour où, en 1978, Aldo Moro avait été enlevé après que ses gardes du corps aient été tués.)

À cette époque-là, encore relativement jeune avec mes trente-sept ans et demi, j’étais déjà pas mal surchargé de tâches difficiles à accomplir, souvent accompagnées par des sentiments de culpabilité plus ou moins aigus.

J’avais quitté Bologne depuis plus de cinq ans. J’avais habité pendant ce temps, avec ma future épouse, dans un deux-pièces de taille parisienne à deux pas du Campo de Fiori… Mais, évidemment ce temps était vite passé, car je ne m’étais pas encore vraiment calé dans cette ville nouvelle qui avait été toujours la mienne.

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En vérité, rentrant de Bologne à Rome je n’étais plus un « ragazzo padre », un garçon père qui avait retrouvé sa famille dans le Palais d’Atlas (de l’Arioste) où demeuraient dans une espèce d’idylle de destinées croisées mes camarades de travail et moi-même. Oui, la région d’Émilie-Romagne était un endroit très sérieux, où le travail occupait les trois premières places dans l’échelle des valeurs primordiales. Mais, après, il y avait aussi d’autres valeurs, d’autres liens se tissaient dans les coulisses, dans les ascenseurs ou aussi en montant et descendant le sobre escalier en ciment. J’avais laissé à Bologne une espèce d’angoisse qui ne faisait qu’une avec l’insouciance et le fatalisme.

Rentré à Rome, j’avais dû assumer le fait que je devais m’occuper de deux familles. C’est à cause de ça que j’avais cherché un deuxième travail en plus de celui de fonctionnaire et qu’au bout d’un an j’avais démissionné de mon poste à la Région du Latium pour entamer carrément la profession libérale. Celle-ci m’avait ramené à Bologne et dans d’autres provinces autour, car j’avais là plus de possibilités de trouver des clients pour ce genre de travail.

C’est peut-être à cause de tous ces engagements (et voyages concernés) que le temps des douces fiançailles dans la « petite Venise » de Rome s’était si vite écoulé et c’est là aussi la raison de la mortification que ma peinture dut subir durant ces années.

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Tandis que j’en ai souvent cherché la raison dans l’absence d’espace, d’un coin même petit où installer une planche en bois… Il est vrai qu’un jour, dans un élan de maladresse, la petite bouteille d’encre rouge magenta avait sauté en l’air avant de heurter le mur blanc et de couler avec une abondance tout à fait inattendue, en souillant gravement un vaste endroit tout autour…

J’avais renfermé dans une petite valise de carton mes pinceaux et mes quantités exiguës de couleurs ayant survécu aux déménagements et au manque de solidité financière. Et j’aurais peut-être attendu indéfiniment, sans aucune initiative, si ma future épouse n’avait pas décidé de vendre le deux pièces du Campo de Fiori, qu’elle venait juste d’acheter, pour se transférer dans un appartement moins central, mais plus confortable.

Je n’avais peut-être pas eu besoin de peindre ni de m’exiler dans des rêves quelconques pendant cette lune de miel et de voyages qui avait duré plus de cinq ans. En fait, tout changea, du moins pour la peinture, dès que nous nous installâmes dans le grand immeuble de la rue Famagosta, dont quelques fenêtres donnaient sur le carrefour où se termine le boulevard des casernes du quartier Prati... (Je repense maintenant qu’on était logés exactement au bout opposé de l’habitation que je fréquentais au temps de mon premier mariage, c’est-à-dire la maison de mes anciens beaux-parents, alors encore vivants, qui demeuraient les grands-parents maternels de mes deux enfants, Raffaele et Paolo).

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Giovanni Merloni, Double couple, encre sur papier 50 x 70 com, 1971

Je reviens au tableau. Cette idée des deux couples n’était pas une nouveauté. Et les chapeaux aussi ont été toujours présents dans mon imaginaire ancestral et généalogique.

Mais, je crois qu’il y a toujours une pulsion. Certains parleraient d’une pulsion de fuite, d’autres jureraient sur une pulsion de suicide ou de roulette russe.

Je ne me rappelle pas ce qui ne s’était passé dans l’après-midi, ni sur le bord de quel gouffre, j’avais dû m’arrêter. Avais-je renoncé à une partie essentielle de moi ou alors, cette partie essentielle avait-elle agi toute seule, se fixant sur elle-même à la recherche d’une faute quelconque, même inexistante, à se faire pardonner ?

Que voulait-il signifier, mon cousin psychanalyste, lorsqu’il disait avec calme et assurance qu’il ne fait pas bon de  « vanter la faute » ?

Je me rappelle que ce jour-là je rentrais chez moi avec un étrange sentiment de culpabilité qui se mêlait à une souterraine angoisse sans nom. On avait finalement trois pièces, en plus d’une petite chambre où je pouvais finalement héberger mes deux enfants, encore petits. Dans la salle, il y avait un chevalet et une toile inachevée que j’avais recouverte par des taches sombres. J’avais une espèce de timidité vis-à-vis de la peinture à l’huile, dans laquelle j’aurais voulu réaliser les mêmes transparences qu’avec l’aquarelle.

Ce jour-là ma belle-mère était en visite et chuchotait déjà depuis longtemps avec ma femme qui, sans interrompre la discussion fondamentale, m’avait passé une enveloppe légère.

— Ne voulais-tu pas savoir le truc pour rendre la couleur de la peau ? Voilà, la boutique des beaux- arts de la rue des Scipioni m’a donné ça…

Avec la laque de garance — nom qui est tout un programme —, il faut ajouter un jaune assez clair, très proche du blanc…

Au bout d’une demie heure, ou un peu plus, dans une impulsion suicide ou homicide j’achevai le tableau.

Deux ans après, dans mon studio de la rue de la Camilluccia, Daniela, une jeune étudiante qui travaillait avec moi, lança l’idée. Pourquoi ne faire pas, nous aussi, un calendrier ?

Dans ce premier calendrier pour 1985, que j’envoyai méticuleusement à presque tous mes clients et amis voisins et lointains, ce tableau dense a été reproduit tant bien que mal…

Oui, je l’appellerais ainsi, sans rien ajouter. Un tableau dense.

Plus tard, fin 1989, à l’occasion de la première exposition que je faisais à Rome (treize ans après la dernière de Bologne), j’eus un grand succès. Quant à ce tableau… Mon ancienne amie de Bologne, Elda, s’était arrêtée au pas de la porte de l’exposition. Elle avait cherché des yeux, sans entrer. Le tableau qu’elle avait aimé déjà dans le calendrier était là, unique. Elle était tellement ravie que je ne dus pas trop souffrir à me séparer de ma créature.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 mai 2013

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