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Le plat pays de Jacques Brel

Deuxième dimanche consacré à un écrivain italien, Claudia Patuzzi, dont le roman « La stanza di Garibaldi » a été publié en Italie en 2005. La publication périodique du roman, récemment traduit en français sous le titre de Zérus, démarre aujourd’hui sur Décalages et métamorphoses Tous les droits sont réservés.

« Bruxelles, le 2 novembre 1985

« Chère petite fée, « Je conserve quelques rares souvenirs de Paris, particulièrement entre 1907 et 1909, de l’âge de mes deux à quatre ans. Papa devait être très riche. Est-il négociant en bétail ? Une vieille photo où on le voit à cheval, près d’un troupeau, m’amène à le croire. Il était gentil avec moi, il m’apportait souvent un cadeau. Dans un coin du vestibule, il y avait une malle pleine de jouets. Je me souviens que je possédais des trains et de nombreux avions miniatures. C’était l’époque de l’invention de l’aéroplane.

« La maison des Mancini se trouvait au bout de la rue d’Auteuil, près du bois de Boulogne. Au-delà du mur d’enceinte, je voyais la pointe du clocher de Notre-Dame d’Auteuil et j’entendais le son de ses cloches qui résonnait sur la place. Nous vivions dans un bel appartement qui donnait sur un grand jardin. La maison était couverte de plantes qui, l’été, empêchaient d’ouvrir les persiennes. Dans un coin, à droite, il y avait un grand arbre tropical. « N’avale pas ces fruits, ils sont toxiques ! » me criait la nourrice. Quelquefois, je jouais à cache-cache avec mes cousins. — Où est Balthasar ? — Où est Zérus ? — Derrière le noyer. « Mes cousins m’étaient très antipathiques. Ils ne m’appelaient que « Zérus », c’est-à-dire personne. J’étais le plus jeune et, surtout, l’intrus. Et pourtant, petite fée, j’allais et venais à mon gré dans cette maison dont je connaissais chaque coin par cœur. Je me souviens qu’au bout d’un couloir il y avait une reproduction de Brueghel représentant la chute d’Icare. Je me demandais en le regardant : « Pourquoi le berger, le paysan et le pêcheur ne sauvent-ils pas ce jeune homme qui tombe à la mer ? Pourquoi sont-ils si calmes ? » « AUCUNE CHARRUE NE S’ARRÊTE PARCE QU’UN HOMME MEURT » commentait une élégante graphie, mais je ne savais pas lire. J’étais encore trop petit. Mes yeux dévoraient cette scène avec la souffrance de quelqu’un qui assiste à un crime. « Ils l’ont tué ! » pensais-je, alors que je m’échappais dans le couloir en criant : « Méchants ! Méchants ! » « Les cousins riaient : « C’est Zérus qui pleure ! » « Étais-je un casse-pieds ? Peut-être que oui. Aujourd’hui encore, je regarde le monde extérieur avec envie et peur ; puis, si je commence à réfléchir, je pense qu’ici aussi, dans l’enclos des murs de l’Institut, protégé par la Providence, tout n’est pas toujours rose…

« Zérus »

Claudia Patuzzi

De « La stanza di Garibaldi » chapitre V, « Paul », p. 61, Manni Editori, décembre 2005. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006, assigné à « Caos calmo » de Sandro Veronesi

Postface de Dacia Maraini : Un roman d’initiation ? Une saga familiale ? Le portrait en ronde-bosse d’un homme « muet » et solitaire, voué à Dieu par désespoir et abandon ? Voilà, entre autres choses, ce que révèle le livre de Claudia Patuzzi, qui se présente aujourd’hui au public sous les abords d’un roman vigoureux et chargé d’intentions. J’ai connu Claudia durant l’un de mes séminaires et j’ai eu l’occasion de découvrir son grand amour pour l’écriture, sa ténacité, sa volonté, son dévouement pour la lecture. D’ailleurs le roman en révèle le projet dès le début : une femme jeune, une jeune fille peut-être, mais avec une conscience expressive précise, se retire dans une « petite tour » à la campagne pour écrire, après avoir rassemblé, pendant des années, des quantités de matériaux sur l’histoire d’un oncle : l’oncle Ghislain Balthasar, moitié italien et moitié belge, devenu belge, s’étant fait prêtre encore très jeune après que sa mère l’avait abandonné pour suivre son deuxième mari, Niba, à la guerre. Un homme blanc comme neige, cet oncle Ghislain, aimable, solitaire, blessé par un abandon qui a déterminé sa vie ; un homme qui appelle l’auteure « petite fée » et lui confie les documents et les histoires de trois générations de la famille Balthasar. Le récit de la vie de l’oncle Ghislain s’accompagne du récit, tout aussi intense et compliqué de celles de la grand-mère Eugénie, de la tante Germaine, de la mère Henriette, du père Rolando et de tant d’autres membres de la famille qui font la navette entre la Belgique et l’Italie, qui louvoient entre le français et l’italien, qui oscillent entre l’amour pour leurs racines et le désir de changer de pays, de changer d’habitudes, de changer de langue, de changer de soleil. « Parfois je m’arrête pour regarder le visage distrait de ma mère et le vol rasant d’un oiseau et je me demande : -Qu’est-ce que la mémoire ? D’où vient-elle ? Où est-elle ? Le cerveau est-il la mère de la mémoire ? Ou bien la mémoire, comme une cathédrale gothique, représente-t-elle un monde à soi fait de petites briques sans nombre devant quoi le nom de celui qui conçut le projet initial s’est perdu pour toujours ? » Ces demandes sur la mémoire sont inquiétantes, en ce qu’elles révèlent un doute et une interrogation sur le passé. Il est vrai que la mémoire est à l’origine de ce que nous racontons, mais quelle est la part que nous pouvons attribuer à la réalité et celle qui revient au caprice architectural d’une vision gothique ? -Ce qui compte, n’est-ce pas le résultat, l’œuvre colossale qui élève ses doigts frêles jusqu’à Dieu ? se demande Claudia, et on en vient à penser aux origines du mot « texte » qui vient du latin « textus » et se réfère à ce tissage antique que d’archaïques mains féminines accomplissaient en l’honneur du ciel. « Chacun de nous a un édifice dans sa tête, poursuit Claudia, ce peut être un gratte-ciel américain, une pyramide égyptienne, une tombe étrusque ou une pauvre chambre à une place. En réalité, la forme importe guère. Quel que soit l’aspect de l’édifice, chacune de ses briques est un monde serti dans un autre, semblable et pourtant différent, comme un corail à l’intérieur d’une gigantesque barrière immaculée dans un jeu infini de poupées russes. » Cette idée de la complication et de la signification multiple de la mémoire, est à l’origine d’un récit qui après avoir choisi son point de vue unitaire se fragmente, pour ensuite se retrouver à la fin dans un regard d’ensemble qui unit la narratrice aux personnages qu’elle aime le plus. « La mémoire d’Eugénie ne ressemblait ni à l’impasse de Ghislain, ni à celle déformée par les feux d’artifice de sa fille Henriette. Sa mémoire n’était pas horizontale, mais circulaire et géométrique comme un flocon de neige. » Avec cette belle image, Claudia Patuzzi nous propose ce qui sera la « forme-informe » de la mémoire du roman, tourbillonnante et circulaire, parfaitement accomplie et géométrique dans sa structure comme un flocon de neige, mais tout comme lui à la merci des vents. Parmi tant de fragments d’histoire se détachent quelques récits très intenses : celui du père Rolando qui semble trouver sa paix en sarclant, piochant, nettoyant le jardin derrière sa maison. « Rolando est un gardien. C’est Charon ? Je ne crois pas. Il vit au paradis, dans un petit éden. Ce n’est pas Caton non plus. Dans son univers tout se vit sans réflexion ni sentiment de faute, il cherche la liberté “comme le sait qui pour elle a refusé la vie ”. » Ou bien l’histoire d’Annibale Fata, dit « Niba », éternellement accroché à sa longue-vue qu’il va prendre à l’envers pour voir le monde miniaturisé et lointain et finir transpercé par un grand nombre de balles ennemies. « Niba était trop aventureux pour les étoiles, trop impatient pour « les regarder ». Un beau jour il en eut marre de regarder le ciel et il changea de direction. Plutôt que de chercher la mort dans le ciel il la chercha dans un lieu encore plus bleu et plus noir : il chercha la mort dans la mer… » Toute l’histoire de Ghislain est belle. Dans sa vie douloureuse et solitaire de célibataire, il trouve les raisons de la joie et de la confiance dans le futur à travers le récit de sa vie et le fait de remettre son avenir entre les mains confiantes et tenaces de sa « fée petite nièce ». On dirait curieusement que les personnages masculins sont ceux qui éveillent le plus d’attention de l’auteure. Les personnages féminins, qui pourtant devraient lui être plus proches par affinités historiques, sont vus quelquefois avec suspicion et rancœur. Les personnages masculins, en commençant par Ghislain, privilégié entre tous, sont dessinés bien sûr avec plus de soin, plus d’amour, avec plus de compréhension et de sentiment. C’est une chose inhabituelle pour une auteure, mais cela n’enlève rien à la qualité du récit. Pour conclure nous pouvons dire que ce roman familial de Claudia Patuzzi est un acte de confiance glorieuse dans la mémoire, moins un tourbillonnant flocon de neige qu’un « filet tendu » qui rassemble les poissons des pensées, en fait nourriture pour le présent, et après les avoir fumés et étendus parmi des feuilles parfumées, les conserve comme un aliment précieux pour l’avenir.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 16 juin 2013

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