le portrait inconscient

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L’installation II/II

03 lundi Juin 2013

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

≈ 1 Commentaire

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Giovanni Merloni, Portrait de famille, huile sur toile 81 x 65, 2010

Pierre, Jacques, Tati et Tatiana

J’avais beaucoup de choses à dire, même trop, sur le thème de l’installation et tout ce que ce redoutable mot entraîne. Devant la montagne de souvenirs et d’anecdotes, en plus de réflexions profondes et intimes, j’avais fait une espèce de collage que la présence de JJR rendait précieuse et élevée.
Mais, d’un côté c’était trop long, de l’autre… Ce matin, le fait que Dominique Hasselmann dans son ‪Bottom_Sprayer ait cité Jean Doets pour son billet efficace et réussi, a suffi pour déclencher une opportune réflexion.

Personne me garantit, me suis-je dit d’abord, qu’en écrivant sans le souci de se lasser de la beauté des mots, je serai plus sincère. Et j’avais toujours cru, solidement aussi, qu’il faut toujours se donner le temps, qu’il ne faut pas se laisser impressionner par tous ceux qui voudraient nous ralentir ou nous distraire. « Ne parlez pas au conducteur » y avait-t-il écrit dans les bus. « Ne me parle pas dans la main », disait mon grand-père maternel, Alfredo. Il donnait une extrême importance à la main, c’est-à-dire à toute action nécessaire qu’on ait entamée, dont il ne fallait pas se détourner.
Mais, parfois ce sont justement les beaux ou merveilleux exemples qui nous détournent. En particulier, si vraiment j’ai souffert quelque part dans ma vie, si jamais mon déplacement de Rome à Paris peut être regardé comme une sous-espèce d’exil, il n’est pas possible que le sentiment de détresse et d’incompréhension, que j’ai parfois éprouvé vis-à-vis de quelques-uns de mes compatriotes indifférents ou hostiles, soit aucunement comparable à ce que JJR a vécu et souffert.
Donc, grâce aux mots simples et tout à fait partageables de l’éditeur Bernard de Fallois (« La première qualité d’un romancier est de savoir captiver le public. C’est un don rare… le style doit s’effacer derrière l’histoire… dans le roman, le style n’est pas une fin en soi. Ce qu’il faut c’est être vivant. Par le style bien entendu. Mais pas ce qu’on entend par là en général, pas par le côté “bien écrit”) que Jan Doets citait et Dominique Hasselmann aussi considérait comme intéressants, j’ai plongé dans un gouffre où les mots précieux dont j’avais farci mon billet presque achevé retentissaient comme autant de serpents assassins s’élançant l’un contre l’autre.

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J’avais tout de suite après décidé de renoncer à écrire à mes lecteurs : Voyez, il se peut quelques fois que le deuxième volet se soit refermé avant de s’ouvrir !
D’ailleurs, le temps va tellement vite. Une cascade, une avalanche, je suis au fond de l’abîme. Tout abîmé. Et je ne me souviens plus de rien. Je ne serais pas capable de m’en sortir, ni n’aurais non plus la patience de remettre les briques l’une sur l’autre pour en faire un joli mur sincère et sans le moindre souci de préciosité verbale.

Je regardais alors ces initiales même trop connues, JJR, même si elles sont moins connues, aujourd’hui que celles de DSK, par exemple. Je me suis dit que je pouvais les garder pour une revanche personnelle…
Je Jette Rien… Non. Cela ne va pas, il faudrait dire Je ne jette rien et mon association idéale perdrait son sens. Jolie Journée Ruineuse ? C’est peut-être mieux, mais cela ne m’aide pas…
Disons que ce nom Jacques… Je devrais remonter à l’histoire des frères Lumière, que j’avais vu avec mon frère dans un film plein de charme et d’enthousiasme qu’on avait considéré — étant nous aussi presque jumeaux en raison de l’âge et des pulls bleu qu’on nous collait — comme un modèle de créativité heureuse. Dans ce film la symétrie prenait vivement le dessus, donc l’image des deux frères habitant avec leurs jolies femmes paresseuses dans un même immeuble au somptueux escalier central nous avait touchés. Une fois grands, nous aurions bien sûr épousé deux amies-amies, ou deux cousines, sinon deux sœurs…
(En ce temps- là, un film musical américain se chargeait de redonner confiance dans le mariage, valeur évidemment en bas de consensus. Ce film avait pour titre : « Sept épouses pour sept frères »…)

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

A l’époque béate de ma première adolescence, où l’on ne songeait qu’au ballon ou au vélo ou alors aux bouchons des bouteilles de Coca-Cola qu’on faisait glisser sur des pistes évocatrices du Giro d’Italie ou du Tour de France, dans notre famille entra un chien.
Ce chien malchanceux et anormalement silencieux fut appelé Pierre. En honneur de la France, bien sûr, mais aussi de cet incontournable vrai protagoniste de Guerre et Paix, incarnant probablement Tolstoï lui-même, qui s’appelait Pierre Bézoukhov. Pierre, qui avait enfin croisé le destin et les joues de pèche de Natasha alias Audrey Hepburn et qui, dans l’esprit souterrain de ma famille et surtout de mon père aurait dû être le partenaire idéal de ma malchanceuse sœur aînée.
Pierre nous accompagna dans de mémorables vacances à Cortina, à Venise, à la mer. Il se logeait au milieu des pieds de mon père. Quand mon père mourut, encore jeune si l’on considère l’âge moyen d’aujourd’hui, Pierre encore vivant avait vieilli et perdu son charme. Nous trois orphelins, déjà sur la vingtaine, l’abandonnâmes presque à son destin en ne nous occupant que très distraitement de lui au milieu de nos sorties et rentrées hâtives.
La mort de mon père avait d’ailleurs accéléré nos vies, dans l’inconscience du bien et dans celle du mal (un bien plein de volonté, un mal assez petit et innocent, du moins dans les intentions). Le vrai commencement de la vie adulte fut marqué par le mariage de deux frères avec deux sœurs. La gentille malédiction des frères Lumière nous était tombée dessus. Après ce fut pour chacun des frères la vie, le partage des émotions ou des douleurs et parfois, au contraire, l’éloignement et la séparation.

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Très tôt, je partis à Bologne et quand je rentrai à Rome j’eus le tort de revenir sur le lieu du délit, ou pour mieux dire d’un bonheur, personnel et familial, qui ne peut plus se produire de la même façon.
Entre-temps, des années plus tard, mon frère avait pris avec sa nouvelle femme un chien, considéré comme un troisième enfant pour lui et un deuxième pour elle.
Ce chien petit et affectueux auquel, comme à Pierre du reste, ne manquait que la parole, fut appelé Jacques. Je n’avais pas trop interrogé mon frère sur les raisons de ce nom. Il avait parlé de Pierre et Jacques, cela sonnait comme Pierre et Jean. Il y avait eu bien sûr une évolution dans notre amour commun pour une certaine littérature et notamment pour la France. C’était un hommage à Flaubert, bien sûr, mais aussi à Jacques Prévert et Jacques Tati, deux personnes-personnages qui avaient fait partie de notre famille, de nos déclamations à haute voix et de nos rires.
Moi, en particulier — en raison d’une évidente maladresse qui se déclenchait en certaines circonstances où la timidité ou l’embarras prenaient le dessus sur ma nature qui était au contraire aussi gaie et insouciante que débordante — j’avais été rebaptisé, par mon père, Jacques Tati. Alors, il se peut que mon frère ait voulu donner ce nom Jacques à ce chien insouciant et bavard parce que sa naïveté — très proche d’une forme de maladresse connue parmi les chiens — lui rappelait la mienne.
L’éventuelle présence, dans ce nom, de la figure encombrante et légère à la fois de « mon » promeneur solitaire reste un mystère. Il est tristement vrai que ce pauvre chien Jacques a été agressé un sombre jour par un chien méchant qui l’a littéralement dévoré sous les yeux impuissants de mon frère. Et cela fait penser au curieux incident arrivé à JJR alors qu’il se promenait en haut de Ménilmontant et qu’il lui tomba dessus un chien gigantesque plus lourd qu’un tramway…
Le jour où nous allâmes voir mon frère et sa femme près de Pérouge, ma troisième était assez petite et le petit Jacques encore jeune. Elle aima tellement ce chien vraiment affectueux et joyeux qu’elle aurait voulu absolument, elle aussi, un chien identique à Jacques.
On l’appellera Tati, dis-je alors, en me bornant au jeu de mots et à l’évocation de la redoutable symétrie des frères Lumière.

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Des années après, on nous proposa de « sauver » une chatte abandonnée. Une bâtarde, bien sûr, elle aussi réduite au silence et aux glissements craintifs le long des murs, comme le pauvre Pierre.
Avec le souvenir, encore vif, de la vie pénible de ce pauvre chien égaré après la mort de son patron, je m’opposai vivement à l’introduction d’une « bête » dans notre famille…
En fait je parle de Tatiana, tout en sachant que ce qui concerne Tatiana ne devrait pas m’appartenir. Car Tatiana — qui d’abord s’appelait Tati, assumant avec emportement et enthousiasme le nom destiné â un hypothétique chien jumeau et symétrique de Jacques, le chien de mon frère — a été la chatte voulue et sans cesse aimée par les deux femmes de ma famille.
Mais, c’est un souvenir que je ne pourrais pas confondre parmi d’autres images qui envahissent par millions mes nuits insomniaques.
J’avoue que j’ai vécu les cent ans de vie de Tatiana en la chérissant que très rarement, presque sans jamais m’occuper d’elle et sans avoir de remords pour cette grave forme d’indifférence. Mais probablement, au-delà de ma préférence pour les humains, qui ne me faisait accepter les animaux, surtout les oiseaux et les serpents, que « dans leur milieu », un attachement inavoué pour Tatiana s’était installé en moi. Surtout quand j’ai été malade, par exemple la fois où j’ai souffert de coliques rénales, heureusement passagères, Tatiana vint me réchauffer les pieds, en signe d’encouragement. Et c’était beaucoup plus confortable que le petit cochon en peluche — Serafina Schifosetti, personnage qui d’ailleurs avait l’habitude de s’animer au cours de longues et répétitives pantomimes nocturnes — que ma fille m’avait confié dans cette même impasse.
Mon souvenir de Tatiana est lié surtout à la maison de Rome, où elle avait donné un sens et même un but à certains petits endroits, à certains meubles et, surtout, au balcon où elle passait la nuit, quelles que fussent les saisons et les degrés au thermomètre… Je me rappelle de son penchant, les matins d’été, pour le frais sur le sol en marbre rouge ou, en hiver, pour le grand tapis rouge et noir hérité de ma mère. A part cela, je ne vois Tatiana qu’en train de dormir, ou plutôt de jouir indéfiniment de cette position horizontale, de l’abandon d’une patte ou de la queue par-dessus le rebord d’une chaise ou d’un fauteuil. Lorsqu’elle était jeune, et ma fille, de son côté, encore une gosse, Tatiana nous étonnait avec ses comportements de chien. Elle courait à la porte à l’arrivée de ma femme en la fêtant avec des bonds acrobatiques et elle mangeait les os de bœuf sans en laisser un seul morceau. Elle avait été bien sûr châtrée, pour lui garantir la paix des sens avec une longue vie. Elle devint grosse, tout en restant agile. Elle était en fait la statue vivante qui mieux que tout autre être vivant pouvait représenter l’écoulement immobile du temps. Le temps duquel on s’éloigne, le temps qu’on retrouve. Le temps et le rythme d’une vie sans chimères, d’une vie régulière, propre, élégante, même parfumée.
En été on partait en vacances. Elle dut s’habituer au jardin pas loin de la mer, aux passages soudains de chats agressifs, à la nuit sourde avec les oiseaux et les insectes, aux voix d’une famille plus nombreuse que d’habitude, à une vie plus spartiate et solitaire. En sortant de cette ambiance rude et privilégiée, en revenant à Rome, Tatiana rattrapait chaque fois une année de vie. C’est peut-être grâce à cela qu’elle avait si bien vieilli, toujours saine et avide, toujours fascinante — même si de plus en plus obèse — avec son poil de velours et son regard hypnotisant.
Jusqu’à notre dernière aventure. En septembre 2006 nous sommes venus — ma fille et moi — à Paris, le reste de la famille restant avec Tatiana-Tati à Rome. Dès lors toutes les habitudes ont été bouleversées, et pour Tatiana aussi, il n’y a plus eu de vacances à la mer et la grosse chatte n’a plus pu y récupérer les années perdues.

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En 2010, Tatiana et moi, tous les deux confortablement installés à Paris, nous avons compris en un éclair combien il est bien triste de disparaître de la face du monde. Elle l’a fait à ma place. Ou bien elle m’a précédé. Elle en a fait en tout cas  l’expérience, dans ces inoubliables jours de juillet de cette année, que je ne saurais pas raconter.
Je me borne au souvenir de cette expédition concernant toute la famille, de ce cortège démarrant du boulevard bruyant, tournant au coin de l’Office-Dépôt avant d’entamer le trottoir de droite en montant vers la Gare de l’Est tout au long de la rue du faubourg Saint-Martin. C’est moi qui « tenais » à la main le truc en plastique qui ressemble moins à un abri de petit mammifère qu’à une cage d’oiseau. Qu’aurait dit Prévert de cette procession ? La journée s’affichait grise et je ne voyais que la couleur luisante d’opaline des poils de Tatiana la belle. On essayait de se convaincre que c’était mieux comme ça. En fait, elle était bien vieille. Moi, par mes soucis de santé personnels, je ne me voyais pas capable de nous adonner à cette espèce d’acharnement thérapeutique qui aurait été inconcevable pour cet animal-humain qui avait toujours été le miroir de la parfaite santé. Nous lançâmes un coup d’œil rapide aux ardoises de Saint-Laurent, au redoutable magasin d’armes (et peut-être aussi d’instruments de torture). Nous fîmes une pause sur le trottoir plus large qui côtoie l’ancien orphelinat des Récollets, hébergeant maintenant le siège de l’Ordre des Architectes, (ayant, quant à moi, une pensée rapide pour l’ordre de Rome ou celui de Bologne). La vue de la Gare de l’Est ne nous donna aucun sursaut de courage, ainsi que notre cheminement vers la rue du Château-Landon et ce quartier méconnu qui se trouve au-delà des rails. On arriva finalement au rendez-vous avec ce vétérinaire qu’on ne pouvait trouver plus humain et gentil.
« Elle est au bout du rouleau », dit ce Monsieur. Tatiana était tranquille, silencieuse, prête à se soumettre à la nuit, à se caler dans ce sommeil où, comme le médecin vétérinaire nous l’a assuré, on ne ressent absolument rien.

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Giovanni Merloni, Train de vie, technique mixte sur carton 65 x 50, 2012

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 juin 2013

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L’installation I/II

02 dimanche Juin 2013

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Giovanni Merloni, La parisienne, acrylique sur toile 50 x 65 cm, 2009

J’estime à présent que le moment est venu d’ouvrir une petite parenthèse sur le thème de l’installation à Paris, à partir de deux tableaux sur le même sujet (des gens d’origine gitane ou occitane, italienne ou péruvienne, qui débarquent à Paris). Avant d’exploiter ce thème par quelques souvenirs et curiosités qui sont remontés tout à fait spontanément à mon esprit et que j’ai enregistrés sur mon bloc-notes secret, je me dois d’une petite digression poétique.
Avec une chère amie venant d’un lointain village de la Calabre et installée à Paris depuis une dizaine d’années, on avait essayé de réaliser une chanson. Elle me dictait les mots et j’essayais de leur trouver un rythme. Cependant, puisque les mots s’étalaient comme autant d’ombres devant un miroir (chaque installation comportant un effort d’assimilation et d’imitation qui empêche toute originalité) et que moi-même j’étais fort conditionné par les chansons connues et leurs rythmes assez classiques, le résultat ressemble moins à une œuvre poétique qu’à une parodie ou un calque. Mon amie a pourtant insisté pour que je publie ce « rendez-vous avec l’installation » en carte postale et vers injustifiés.

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Eugène Delacroix

Les nouveaux mots que tu m’apprends

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Boulevard Richard-Lenoir, Bastille

En fin de lecture (et des comptes) mon amie avait raison d’insister. Et je me réjouis encore de cette ritournelle aussi amusante que provisoire. D’un coup, lorsque cette jeune femme de Joppolo (un pittoresque village sur la côte ouest de la pointe de la Botte) est partie, je me suis retrouvé dans les mains le reçu du bistrot de l’Atmosphère. Sur le revers elle avait gravé ces vers assez poignants, qui n’étaient bien sûr pas adressés à moi :

Les nouveaux mots que tu m’apprends
je te les rends ;
les mots que pour toi j’oublie
c’étaient ma vie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2 juin 2013

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Abandonner Rome

01 samedi Juin 2013

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Giovanni Merloni, Abandonner Rome, huile sur toile 70 x 50 cm, 1992

En printemps 1992 un ami architecte s’était souvenu de moi. Peu d’années plus jeune que moi, il me considérait comme une espèce de vétéran ayant une longue vie mystérieuse à raconter, peut-être à cause de ce roman de la mémoire, du reste assez répétitif, qu’avait été la « parenthèse de Bologne ». Quant à moi, je ne pouvais me passer de voir en lui un éternel adolescent, pourtant assez sérieux et professionnel, qui avait lié son destin et même sa physionomie volontairement figée et presque immuable aux quatre murs gris où trônaient plusieurs tables à dessin et, de temps en temps, la silhouette élastique d’une jeune femme à dessiner.  Je n’oublierai jamais son nom de famille, que quelqu’un des habitués de cette fabrique de cartes et de normes urbanistiques avait emprunté pour en tirer un classement suggestif. Son nom effectif valait mieux qu’un sobriquet auquel il n’aurait jamais su se dérober : il était en fait le chef de file de tous les précieux « jeunes d’atelier » qui à force de se prêter à toutes les exigences de travail possibles et imaginables deviennent en fin de compte tellement indispensables et irremplaçables qu’il leur arrive forcément de s’affectionner définitivement au joug et aux corvées et de rester là, comme le Fantozzi de Paolo_Villaggio, submergés de montagnes et montagnes de dossiers.

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Cet ami donc, petit Fantozzi du travail privé en équipe, avec lequel j’avais partagé en 1978 une insouciante saison dans l’atelier du boulevard Angelico (et aussi, quelques ans après, l’aventure du plan du village de Trepidò — qu’on pourrait traduire Trembla  — près de Cotronei, en Calabre) s’était donc rappelé de moi et de mes peintures. Il s’était récemment marié et habitait dans la commune de Morlupo, au nord de Rome, entre deux anciennes  routes incontournables bâties par les Romains, la Cassia et la Flaminia.

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En cette période un peu coincée et égarée que j’avais essayé de colorer en rose pâle avec une poésie de l’endurance titrée La_nouvelle_vie, j’avais définitivement abandonné la profession libérale — qui risquait de m’obliger à de lourds compromis — et j’étais rentré dans l’administration  publique. Pour rembourser les dettes, je me contraignais à une vie assez spartiate, donc in primis je renonçais à la voiture. Tous les jours je profitais de ce train aux horaires flous qui pourtant existait. J’avais fini par m’attacher au trajet menant au « bureau retrouvé », même s’il y avait plusieurs distances à parcourir à pied. J’avais tellement hâte d’arriver dans le bunker de la rue du Capitaine Bavastro, que j’avais imaginé et projeté dans les détails une trottinette pliable dont personne à Rome n’aurait su quoi faire.

En cette période de préparation de l’exposition de Morlupo, d’épargnes forcés et de pénibles journées remplies des va-et-vient bruyants de géomètres ressemblants à des plombiers des cavernes, je faisais beaucoup de projets. J’envisageais d’abandonner Rome, la ville que j’aimais et qui pourtant m’abandonnait. J’étais resté lié à ce roman de la mémoire de cette région vivante et civilisée voltigeant autour de Bologne, mais je ne pouvais plus y aller fréquemment comme avant… J’avais redécouvert la France, au cours d’une longue vacance pendant l’été 1991…

Mais la trottinette, avec son rêve de légèreté et de béate solitude, me renvoie le souvenir poignant du Ciao. Un souvenir qui se mêle peut-être à un rêve. N’est-ce pas un rêve ou une simple hypothèse, un événement, petit ou grand, duquel on n’a jamais parlé à personne et qui demeure dans un angle gribouillé d’un cahier gardé par erreur ? En quoi consisterait en fin de comptes, cet évènement ? Dans l’incursion soudaine au Colisée, dans la rencontre d’une jeune femme souriante ou dans le fait exceptionnel de me balader, finalement seul et libre sur un Ciao de marque Piaggio de long  en large dans les rues de Rome ? Aurais-je pu avoir les mêmes surprises si au lieu d’un Ciao j’avais eu sous les pieds une trottinette ?

abbandonare roma part 740

C’est en tout cas incroyable la coïncidence qui se révèle juste en ce moment où j’écris sur lui maintenant. Un collègue du bunker du Génie Civil de la rue Capitaine Bavastro ne croyait pas à mon attitude tranquille et loyale dans mon hémisphère sentimental. Il essayait continûment de m’attribuer quelques amours que je n’aurais pas eu le moyen ni le temps (ou le courage) d’entamer ou de brûler en un déclic. Un jour il me raconta une escapade à lui, avec une fille rencontrée dans un bar… Le lendemain je lui donnai une poésie que son récit m’avait inspirée.

Dans la matinée déjà usée (1993)

Dans la matinée déjà usée
ma fragile hanche
traîne. Me fortifie
la petite fumée qui boite
jaunissant sur la manche
de l’horizon qui pâlit.

Là, jetée sur un banc
une fille en noir et blanc
me révèle son flanc.

J’ai arrêté le moteur
verrouillant la rousseur
que provoque cette odeur
prometteuse de bonheur.

On ne parle pas d’honneur
ou d’issue à la langueur :
il n’y a que de la stupeur
face à cette splendeur.

Rentre au bout de la vigne
la ferraille indigne
éteignant ses poumons
dans l’odeur des pignons.

La garçonne ferreuse
tout en grinçant des dents
enlève ma main du volant
en se feignant joyeuse.

Silencieuse campagne
doucement accompagne
par rengaines ou aussi barbes
mon inspirée compagne.

Chaude pluie tu me baignes
heureux corps tu me gagnes
par ta danse d’Espagne.

Ce collègue ne fut pas content de mon intrusion dans ses draps et cessa de me provoquer en me suggérant de redoutables conquêtes.

Maintenant, juste au moment où je m’adonne aux voltigements de la trottinette et aux vibrations du Ciao, je comprends que j’avais écrit cette poésie en mémoire de mon petit échec que pourtant je garde dans une poche secrète comme une petite gloire.

Je crois que c’est le mouvement, le fait de sortir dans la rue. Sous la pluie battante…

004_foro romano per blog 740Mes parents avaient beaucoup souffert, donc ils avaient plusieurs raisons pour appréhender et être prudents. Ils n’avaient jamais voulu que mon frère et moi  montions sur une moto à deux roues. Ils supportaient avec méfiance notre penchant pour le vélo et quant aux scooters l’interdiction était absolue.

Ce fut donc en 1969, un ou deux mois après mon premier mariage, déjà deux ans après la mort de mon père que je proposai à mon frère de partager l’achat et l’entretien d’un Ciao. C’était alors le meilleur compromis en termes de prix et de prestations adéquates à nos ambitions. Pour nous le Ciao, véritable héritier du vélo à moteur, était déjà le maximum de ce qu’on pouvait désirer.

Et nous avions tellement désiré ce truc génial où l’on était finalement obligés d’être seuls, que nous allâmes retirer le Ciao nonobstant la pluie. Escortés par ma voiture, que nous conduisions tour à tour, on traîna au pas d’homme cet élégant cheval blanc dont notre mère ne devait pas être informée.

Comme il arrive entre frères, puisque le mien était plus casanier et sérieux que moi, c’était moi qui se servait le plus de ce véhicule diabolique, capable de se faufiler partout. J’habitais avec ma femme dans un quartier assez éloigné de la maison de famille, où mon frère habitait encore. Depuis mon petit appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble à côté d’un jardin public, je partais tous les jours pour me rendre à l’atelier d’étudiants de Campo de Fiori, où je faisais une course pour terminer les examens à l’université.

Je devais me dépêcher, car c’était ma mère qui se chargeait de mon entretien. J’avais demandé six mois pour terminer d’abord les examens, ensuite j’aurais bien sûr travaillé.

J’étais parfois heureux, parfois sérieux, tout le temps résigné à mes devoirs, à mes allers – retours.

J’avais eu en général une vie assez prudente, sinon craintive avec des pointes d’hypocondrie sans raison qui bouleversaient ceux qui m’entouraient…

Un jour de soleil j’enfourchai le Ciao et je m’aventurai vers le centre de Rome. Je n’avais jamais fait l’expérience de draguer une femme dans la rue. J’imaginai, l’ayant vu dans des films comme « Pauvres mais beaux » (de Dino Risi), qu’il fallait aller sur la via Appia, ou parmi les ruines du Forum… Là il y a toujours plein de touristes paresseuses qui ne s’attendent que cela.

J’étais gai, j’avançais béat au milieu de ce vent léger se mêlant gracieusement au soleil.

Lorsque je fus sur la grande rue qui mène au Colisée je croisai une femme brune, on aurait dit une américaine du sud. En la frôlant avec le scooter je lui souris. Elle me sourit. J’arrêtai un peu plus avant. C’était alors pratique et sûr d’accrocher la roue de devant du Ciao à quelques grilles noires… Je revins en arrière. Elle me sourit encore.

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« ABANDONNER ROME » : avec ce titre menaçant je montai en octobre 1992 une exposition où ce thème du départ n’était compréhensible que pour moi-même. Dans cette exposition trônait ce tableau même trop explicite.

Fuir est une pulsion, a dit un certain Guillaume Vissac.

Fuir est parfois une raison de vie, un style.

Ciao !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 juin 2013

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