Étiquettes

, ,

001_x_ics 480

Frappé à l’œil par une fronde en forme d’Y, je suis sorti dans un jardin où des hommes et des femmes habillés respectivement en Adam et Ève, encastrés dans des bourriques défoncées, les faisaient rouler dans la vaste pelouse.

002_uomo a x

J’ai pensé immédiatement au fameux dessin de Léonard et me suis dit que c’était un signal évident. Ces corps en X m’invitaient à la course, à tenter le rattrapage. Mais, rattrapage de quoi ? Il faut choisir. Je ne crois pas que ce soit le cas d’un nouvel amour. Car, à présent, tout se déroule tranquillement, par des échanges inspirés à la camaraderie et à la politesse. À ce sujet, il est préférable de croiser les bras en X.
Pourtant, quelqu’un, depuis sa roue glissante, me suggère de profiter de la courtoisie d’une importante galerie à Berlin, pour y exposer mes gouaches. Quelqu’un d’autre insiste, au contraire, pour que j’envoie le premier volet de mon roman à l’éditeur T. de Bilbao…
Peut-être, j’ai mal compris. Et surtout, j’ai mal dormi. En fait, je suis en train de rater l’occasion de ma vie au milieu d’un rêve matinal tout à fait idiot. Mais, il faut courir la chance, on ne sait jamais. Je me lance alors derrière une roue plus petite, qui traîne doucement, à la recherche d’un trou dans la charmille pour… J’arrête la roue au risque de m’écraser un pied, puis je regarde à l’intérieur. La jeune femme aux yeux bleus, tout en essayant de se protéger avec ses longs cheveux, me crache dessus, Allez-vous-en ! Oui, je réponds, ne vous inquiétez pas ! Je le sais bien, j’ajoute : ce n’est pas question, dans mon cas, de l’heure X. de l’amour, ni de la passion non plus. Même un flirt innocent est exclu, pour moi.
Déçue, se forçant à me rassurer, elle franchit la barrière, qu’elle-même avait créée, pour me dire, Ici ce n’est plus question d’heure X. ni de gloire, il faut se sauver. Sauver de quoi ? dis-je. De la tyrannie absolue de Xanthippe, c’est la réponse, Elle a pris le pouvoir en promettant de noyer la philosophie dans le bon sens. Tout le monde en avait marre de la philosophie, d’accord, mais après, elle exagère ! C’est comme chez nous, essayai-je de répondre, ne vous inquiétez pas !
C’était la deuxième fois que je disais « ne vous inquiétez pas », cette phrase tout à fait innocente, sans savoir que Xanthippe n’en voulait absolument pas de ces béquilles philosophiques.
Elle sème la terreur, me dit la femme de la roue. Figurez-vous qu’elle ne veut pas qu’on lise les livres en papier !
En un éclair, je pensai au film de Truffaut, où l’on brûlait les livres à 451 degrés Fahrenheit, mais je ne dis rien, car je risquais sinon de me laisser échapper que j’ai une vaste bibliothèque très bien cachée de romans et d’essais en trois langues…
Quand je me suis réveillé, je me suis longuement demandé pourquoi Xanthippe, non contente d’avoir empêché la publication des livres — avec des conséquences désastreuses sur l’existence même des écrivains —, avait voulu abolir l’heure X.

Pour me consoler, je prends dans mes mains mon lourd dictionnaire et je cherche encore. Voilà que je tombe tout de suite sur un adjectif, Xénophile, qui me rappelle un certain Théophile Gauthier et semble, de quelques façons, me correspondre. Je lis sur le Petit Robert que le mot Xénophile est rare. Veut-on signifier, avec ce « rare », que cette attitude ne concerne qu’une petite minorité des habitants de la planète ? D’ailleurs, selon cet incontournable dictionnaire, le xénophile « a de la sympathie pour les étrangers… il est ouvert à ce qui vient de l’étranger »

003_maria alaide 1941 cortina 740

En janvier 1966, une très chère amie de ma mère, Maria Alaide, vint passer quelques jours à Rome. Ancienne féministe et poète aux vers aussi touchants qu’élégants, lectrice d’italien en plusieurs universités, elle était évoquée en famille surtout pour sa beauté et son charme.
Longuement attendue et accueillie avec un fleuve de larmes (de joie), elle arrivait du Guatemala avec Laura et Silvia, deux de ses cinq enfants — « Les doigts de ma main »[1] immortalisés dans une collection de poèmes très beaux et poignants que je conserve.
Ce ne fut qu’une brève parenthèse dans ma vie confuse et frénétique. Et j’ai tout oublié de ces intenses journées consacrées aux visites tourbillonnantes — deux frères et deux sœurs — de cette Rome alors connue de façon assez approximative. Je ne me rappelle pas les réactions de mon frère. Quant à moi, cette rencontre — nonobstant notre vocabulaire d’espagnol extrêmement succinct, péniblement intégré par un anglais tout à fait grossier — brisait un sentiment profond de grisaille sentimentale sinon de véritable angoisse.
En fait, les trois Américaines étaient arrivées autour du 16 janvier, tandis que juste le 11 de ce même mois j’avais franchi la barrière de la solitude pour entamer une histoire assez sérieuse avec une femme de mon âge. Laura avait dix-sept ans, Sylvia en avait quinze. On riait beaucoup, on se trouvait bien, tous les quatre. Nous étions peut-être plongés dans l’heure X. sans le savoir. Ensuite, Laura, qui suivait des cours de danse à Londres, nous écrit pendant quelque temps, avec « l’amitié de toujours ».
Qu’est-ce qu’il en est, que reste-t-il de ces sympathies bruyantes qui n’ont pas le temps de devenir ni amitié ni amour ? Qu’est-ce qu’il arrive lorsqu’on s’aperçoit qu’on a dépassé, hélas, notre heure X ? Ou qu’on a subi une heure X qui ne nous appartenait pas du tout ?
On cumule des souvenirs qui ne pourront jamais tenir tête à l’incompréhension quotidienne caractérisant des liens qui se compliquent (et s’alourdissent) au lieu de se dissoudre dans une joyeuse fumée…
« Moglie e buoi dei paesi tuoi », disait dans nos têtes l’ancien proverbe : « Femme et brebis de ton pays », on pourrait dire en français. Ne venions-nous pas de signer une espèce de pacte de fiançailles avec deux femmes de notre monde, tandis que ces deux âmes sensibles seraient bientôt rentrées dans un monde très éloigné, pratiquement inaccessible ? Pourtant, je le savais bien, qu’avec ces « étrangères » jusque du premier instant une véritable affinité s’était manifestée.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAPresque vingt années plus tard, ma mère, effondrée dans son lit avec ces petites photos qu’elle ne cessait de regarder, eut un dernier élan de sa générosité et de son courage essayant de contacter Amnesty International pour avoir des nouvelles de son ancienne amie et de ses enfants. Quant à Maria Alaide, les réponses furent nettes, elle avait été enlevée un matin au Guatemala. On avait trouvé sa voiture, mais dès lors on n’en avait su plus rien.
Dans une lettre à ma mère de 1947, elle parlait avec enthousiasme de son mariage, qui s’affichait pourtant contradictoire, selon ses mêmes mots. Catholique, elle avait épousé un communiste ! « Tu me considères éclectique… cela n’est pas vrai, en tout cas je ne suis pas trop faite pour la politique », écrivait-elle.

005_maria alaide 1940 740

Maintenant, grâce au témoignage de Julio Solorzano, frère aîné de Laura et Silvia, j’ai pu connaître la tragédie de leur famille en toute son extension : en plus de son père et de sa mère Alaide, deux frères sont disparus de façon violente entre 1980 et 1981.
Heureusement, Laura et Silvia sont bien vivantes ! Laura ayant consacré la vie à la danse, vit en Ecuador. Silvia, ayant participé à la guérilla contre la dictature, a pu rentrer au Guatemala.

En suivant cette stupide idée de l’alphabet renversé, j’ai pu revenir sur cette trace de la xénophilie et sur cette douloureuse histoire qui me pousse de nouveau vers ces deux femmes malheureuses que j’aimerais vraiment pouvoir rencontrer, bien sûr en dehors de la charmille de fer érigée par une usurpatrice du nom d’une des figures plus sages de l’Histoire (de la philosophie).

006_la barca de oro 740

En rangeant les photos d’Alaide avec les autres documents gardés, j’ai trouvé « La barca de oro », une célèbre chanson de l’exil, que les deux sœurs nous avaient passionnément chantée, dont Laura nous avait envoyé le texte à son arrivée à Londres.

Giovanni Merloni

[1] Los dedos de mi mano, B. COSTA-AMIC, ÉDITOR, Mexico, 1958

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 juillet 2013

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Licence Creative Commons

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.