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Il y a juste 143 ans, le matin du 20 septembre 1870 vers 9 heures, l’artillerie de l’armée italienne, dirigée par le général Raffaele Cadorna ouvre une brèche d’une trentaine de mètres dans le remparts nord-est de Rome, à proximité de la Porta Pia, ce qui permet à deux bataillons, un d’infanterie, l’autre de Bersaglieri, d’occuper la ville. Par hasard, 75 ans après cette héroïque journée, je suis né juste au-delà de la brèche, dans un des premiers quartiers bâtis par les Piémontais, glorieux et contradictoires artifex de la transformation de Rome en capitale de l’Italie.
Je ne me considère pas un homme âgé. Du moins pas encore. Et pourtant ma naissance sans poids ni mérite se situe presque à mi-chemin de ces 143 ans de pleine unité territoriale. Donc, cela exprime très efficacement, à mon avis, combien l’Italie est jeune, très jeune.
Cela autorisera peut-être certaines historiens à chercher les plus grandes fautes et retards de ce pays, accumulés au cours de ces 143 ans, dans le manque de temps et dans la hâte, parfois convulsive, de faire.
Ayant vécu la plupart de ma vie au milieu de ce tourbillon, toujours avec le rêve d’une île verdoyante de bien-être et tranquillité au milieu de la tempête, je peux dire qu’on n’a pas eu vraiment le conscience de la rapidité brûlante par laquelle certaines conquêtes économiques, sociales et politiques avaient été réalisées. On ne réfléchissait pas combien le Risorgimento était encore proche de nous, tandis que deux guerres mondiales, ne faisant qu’un avec les vingt ans du régime fasciste, s’étaient déroulées vite, l’une après l’autre. On n’évaluait pas non plus l’importance de l’héritage que nous consignaient ces expériences intenses et prodigieuses de la Résistance et de la Libération, vécues en première personne et transférées à nous par une multitude de survécus de la génération de nos pères et oncles : leur élan de justice et de liberté voulait se projeter en avant, pour construire un futur plus rassurant pour tous, une démocratie plus solide.
Maintenant, depuis mon Îlot parisien, beaucoup de faits m’échappent, je ne peux plus saisir le quotidien de ma patrie vaguement lointaine. Et pourtant je vois bien, depuis cet observatoire, dans le cœur et dans l’esprit de ce peuple désormais orphelin de la plupart de ces hommes généreux et honnêtes, un sentiment d’incertitude et de déception face à une crise sans précédents.

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Chacun doit respecter l’Histoire de sa patrie et ne cesser de l’étudier, d’y fouiller dedans à la recherche des raisons primordiales de la presque totalité des destins individuels de ses enfants. Suivant ces analyses Indispensables, on croise souvent la question de l’émigration et de l’exil. Depuis toujours et particulièrement dans le siècle dernier, des millions d’Italiens ont abandonné le sol de la patrie pour chercher fortune ailleurs, partout dans le monde. On ne connait pas bien les vicissitudes que nos compatriotes ont dû traverser. En général, selon le lieu commun auquel on veut croire, les Italiens se sont toujours bien débrouillés et beaucoup d’entre eux ont eu de la chance, sinon du véritable succès, dans tous les domaines.
La plupart des émigrés italiens se sont installés définitivement à l’étranger devenant « ancêtres italiens » de vastes familles françaises, anglaises, allemandes ou américaines, sans nécessairement transmettre à leurs enfants et petits enfants la même nostalgie, les mêmes émotions vis-à-vis de leur patrie perdue. Une patrie tout à fait particulière, sinon unique.

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Carlo Goldoni peut bien représenter le prototype de l’Italien Installé à l’étranger. Quelqu’un qui fait presque l’Impossible pour s’Intégrer, s’efforçant à apprendre la langue et se soumettant aux corvées de l’apprentissage d’usages et de points de vue souvent assez différents. Un Italien qui ne s’est jamais considéré comme un apatride, mais, au contraire a toujours défendu son identité et ses habitudes invétérées, même celles qu’il ne supportait plus.

Deuxième séance de l’Interview à Carlo Goldoni chez l’Association des Garibaldiens. 29 et 29 mai 2011 (voir la séance précédente)
Journaliste : Nous pouvons encore visiter des châteaux et des jardins où nous avons la chance de nous plonger dans l’atmosphère de ce XVIIIe siècle qui est le vôtre et que nous tous aimons de façon particulière. Cependant, vous pourriez nous raconter quelques anecdotes, quelques souvenirs à vous…
Goldoni : C’était en 1765. J’étais chargé d’enseigner à des Mesdames de la Cour. Le Roi part ; la famille royale le suit. Le monde reste ; on joue alors comme on veut, tant qu’on veut… J’avais tous les jours mes heures réglées pour travailler avec Mesdames ; je me trouvai un jour sur le passage d’une de mes augustes écolières qui allait se mettre à table. Elle me regarde, et me dit : — À tantôt. Tantosto, en Italien, veut dire immédiatement. Je crois que la Princesse veut prendre sa leçon à la sortie de son diner ; je reste et j’attends aussi patiemment que l’appétit me le permettait, et enfin à quatre heures du soir la première femme de chambre me fait entrer. La Princesse, en ouvrant son livre, me fait la question qu’elle avait l’habitude de me faire presque tous les jours ; elle me demande où j’avais dîné ce jour-là. Aucune part, Madame, lui dis-je. — Comment, dit-elle, n’avez-vous pas dîné ? — Non, Madame. — Êtes-vous malade ? — Non, Madame. — Pourquoi donc n’avez-vous pas dîné ? Parce que Madame m’avait fait l’honneur de me dire, à tantôt. — Ce mot prononcé à deux heures ne veut-il pas dire au moins à quatre heures de l’après-midi ? — Cela se peut, Madame, mais ce même terme signifie, en Italien, tout à l’heure, immédiatement. Voilà la Princesse qui rit, qui ferme son livre, et m’envoie dîner.
J. : Toujours le même problème de la langue…
G. : Il y a des termes français et des termes italiens qui se ressemblent, et dont l’acception est tout à fait différente ; je donnais encore dans des quiproquos, et je puis dire que le peu de français que je sais, je l’ai acquis pendant trois années de mon emploi au service de Mesdames ; elles lisaient les poètes et les prosateurs italiens : je bégayais une mauvaise traduction en Français ; elles la répétaient avec grâce, avec élégance, et le maître apprenait plus qu’il ne pouvait enseigner.
J. : Vous avez donc dû attendre des années avant de faire connaître vos comédies dans la langue française !
G. : J’aspirais à faire quelque chose en français : je voulais prouver à ceux qui ne connaissaient pas l’Italien que j’occupais une place parmi les auteurs dramatiques, et je concevais qu’il fallait tâcher de réussir ou ne pas s’en mêler.
J. : Vous pouviez les traduire.
G. : J’essayai de traduire quelques scènes de mon théâtre : mais les traductions n’ont jamais été de mon goût, et le travail me paraissait même dégoûtant sans l’agrément de l’imagination. Mon traducteur, j’aurais mieux aimé qu’il se donnât plus de liberté dans sa traduction pour la rendre plus lisible et plus supportable en Français ; mais ayant rendu le texte mot pour mot, il est tombé dans l’inconvénient d’une diction triviale et insipide.
J. : Cela c’est douloureux pour quelqu’un qui a consacré sa vie au théâtre, c’est comme être empêché de parler !
G. : Cet ouvrage n’a pas eu de suite ; il ne pouvait pas en avoir ; on ne peut faire connaître le génie de la littérature étrangère que par les pensées, par les images, par l’érudition ; mais il faut rapprocher les phrases et le style du goût de la nation pour laquelle on veut traduire. Il ne faut pas traduire, il faut créer, il faut imaginer, il faut inventer : je n’étais pas encore en état de hasarder une pièce en français, mais je pouvais essayer, tâtonner ; je cherchais des sujets qui puissent me fournir quelques nouveautés, et j’ai cru un jour les avoir trouvés, et je me suis trompé.
J. : On vous a invité à Paris, le pôle du théâtre en Europe à l’époque. Mais vous n’avez pas pu faire aimer vraiment vos chefs d’œuvre.
G. : Je ne veux me plaindre de rien. On m’a gâté. On m’a accueilli. C’est une question qui est au fond des choses, qu’on ne peut surmonter ni par la volonté ni par la bienveillance d’un roi.
J. : On vous gâtait, mais on ne faisait pas trop d’efforts pour vous connaître, quand même !

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G. (s’adressant au public) : J’étais invité à dîner chez une Dame très aimable, mais dont le ménage était mystérieux. J’y vais à deux heures, et je la trouve auprès du feu avec un Monsieur à cheveux longs, qui n’était pas Conseiller au Parlement, ni au Châtelet ou à la Cour des Aides et à la Chambre des Comptes. Il n’était pas non plus Maître de Requêtes ni avocat ou Procureur.
Madame (en s’adressant à Monsieur) : Je vous présente Goldoni.
Monsieur (Fait semblant de vouloir se lever.)
G. : Ne vous dérangez pas !
Monsieur (Reste sans difficulté sur la bergère qu’il occupait.)
Madame : Monsieur, vous devez connaître M. Goldoni de réputation.
Monsieur : N’est-ce pas un auteur italien ?
Madame : Oui, Monsieur, c’est le Molière de l’Italie.
G. : Il faut pardonner l’exagération à une femme honnête et polie.
Monsieur : C’est singulier : est-ce que Monsieur s’appelle Molière aussi ?
Madame (en riant) : Ne vous ai-je pas dit qu’il s’appelait Monsieur Goldoni ?
Monsieur : Eh bien, Madame, y a-t-il de quoi rire ? L’auteur Français ne s’appelait-il pas Poquelin de Molière ; pourquoi un Italien ne pourrait-il pas s’appeler Goldoni de Molière ? (En se retournant vers Goldoni.) Madame a de l’esprit, mais elle est femme, elle veut toujours avoir raison ; mais je la corrigerai.
Madame (d’un ton brusque) : Allons, allons, taisez-vous.
Monsieur (à Madame) : Vous êtes aimable, admirable, divine. (En se retournant vers Goldoni.) Monsieur, vous êtes auteur, vous êtes Italien, vous devez connaître une pièce italienne… Une pièce que je vais vous nommer. C’est… C’est… J’ai oublié le titre… Mais c’est égal. Il y a dans cette comédie un Pantalon… Il y a… un Arlequin… Il y a un Docteur, un Briguelle. Vous devez savoir ce que c’est.
G. : Si Monsieur n’a pas d’autres renseignements à me donner…
Madame : Messieurs, nous sommes servis ; allons dîner.
G. (s’adressant au public) : Monsieur offre son bras à Madame, elle prend le mien.
Monsieur : Vous me refusez, Madame ; je ne vous adore pas moins.
G. (s’adressant au public) : Nous nous mettons à table. Monsieur se place à côté de Madame, et s’empare de la grande cuiller.
Monsieur : Comment, Madame, vous donnez de la soupe au pain à un Italien ?
Madame : Que fallait-il donner à votre avis ?
Monsieur (en servant la soupe) : Du macaroni, du macaroni. Les Italiens ne mangent que du macaroni.
Madame : Vous êtes singulier, Monsieur de la Clo…
Monsieur (à Madame) : Paix !
Madame (un peu fâchée) : Qu’est-ce que cela veut dire, Monsieur ? Vous êtes bien grossier aujourd’hui.
Monsieur : Paix, ma belle ; paix, mon adorable.
G. : Est-ce que je ne pourrais pas savoir le nom de celui avec qui j’ai l’honneur de dîner ?
Monsieur (à Goldoni) : C’est inutile, Monsieur ; je suis ici incognito.
Madame : Qu’appelez-vous incognito, Monsieur de la Cloche ? Vous n’êtes ici ni à l’auberge, ni dans un mauvais lieu. On vient chez moi honnêtement comme partout ailleurs, et j’espère bien que ce sera la dernière fois que vous y mettrez les pieds.
G. (s’adressant au public) : Cette femme qui était très décente et très sensible, mais qui avait malheureusement quelque chose à se reprocher, se crut offensée par le propos du jeune étourdi ; elle fond en larmes ; elle se trouve mal. Sa femme de chambre vient à son secours ; elle la ramène dans l’appartement. Monsieur veut la suivre, on lui ferme la porte au nez. Je quitte la table ; il faisait froid, je vais me chauffer dans le salon. Monsieur, piqué à son tour, se promenait en long et en large, se jetant tantôt sur l’ottomane, tantôt sur les fauteuils et sur les bergères ; c’était un meurtre, de le voir gâter avec sa chevelure des meubles très élégants. Je ne savais quel parti prendre ; je n’avais pas dîné. (S’adressant à Monsieur) : Vous comptez rester ou partir ?
Monsieur : Vous êtes bien heureux, vous autres Italiens ! Vos femmes sont vos esclaves ; nous les gâtons ici, nous avons tort de les flatter, de les ménager.
G. : Monsieur, les femmes sont respectées en Italie comme en France, surtout quand elles sont aimables comme celle-ci. Elle est fâchée.
Monsieur : J’en suis pénétré ; je suis au désespoir…
G. : Ce n’est rien, ce n’est rien, vous la verrez bientôt revenir. (En s’adressant au public) Monsieur va à la porte de la chambre, il frappe, il crie. La porte s’ouvre, c’est la femme de chambre. Ma maîtresse, dit-elle, est couchée, elle ne verra plus personne aujourd’hui. Elle referme la porte, et blesse la main du Robin qui voulait entrer. Il peste, il menace.
Monsieur (se tournant vers Goldoni) : Allons, allons dîner quelque part.
G. (s’adressant au public) : J’en avais besoin autant que lui ; nous sortons ensemble, nous traversons le Palais-Royal. Monsieur voit deux grisettes se promener dans les bosquets ; il veut les suivre, il m’engage d’aller avec lui ; je refuse ; il les suit tout seul ; il me plante là, et je vais dîner chez le Suisse, bien content d’en être débarrassé. Je ne manquai pas de placer cet original sur mes tablettes, non pas pour l’exposer sur la scène ; mais pour remplir quelques vides dans la conversation.

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J. : Vous saviez très bien comment vous tirer d’affaire, avec des gens comme ça. Mais comment auriez-vous réglé votre déception en face d’un homme que vous estimiez ?
G. : Cela m’arriva avec le Père de Famille de M. Diderot, une comédie qui avait eu du succès. On disait à Paris que c’était une imitation de la pièce que j’avais composée sous ce titre, et qui était imprimée. J’allai la voir, et je n’y reconnus aucune ressemblance avec la mienne. C’est vrai que M. Diderot avait donné quelques années auparavant une Comédie intitulée le Fils naturel, que, selon quelqu’un, avait beaucoup de rapport avec mon Vrai Ami. Les unes et les autres paraissaient couler de la même source, et le journaliste avait dit que l’auteur du Fils naturel promettait un Père de Famille, que Goldoni en avait donné un, et qu’on verrait si le hasard les ferait rencontrer de même.
J. : Cela arrivait souvent, à ces temps-là, mais je ne crois pas au plagiat.
G. : Bien sûr. M. Diderot n’avait pas besoin d’aller chercher au-delà des monts des sujets de Comédie, pour se délasser de ses occupations scientifiques. Il donna au bout de trois ans un Père de Famille qui n’avait aucune analogie avec le mien. Mon protagoniste était un homme doux, sage, prudent, dont le caractère et la conduite pouvaient servir d’instruction et d’exemple. Celui de M. Diderot était, au contraire, un homme dur, un père sévère qui ne pardonnait rien, qui donnait sa malédiction à son fils… C’est un de ces êtres malheureux qui existent dans la nature, mais je n’aurais jamais osé l’exposer sur la scène.
J. : Vous avez protesté, quand même ?
G. Pas du tout. Je rendis justice à M. Diderot, je tâchai de désabuser ceux qui croyaient son Père de Famille puisé dans le mien ; mais je ne disais rien sur le Fils naturel. L’auteur était fâché contre le journaliste et contre moi ; il voulait faire éclater son courroux, il voulait le faire tomber sur l’un ou sur l’autre, et me donna la préférence. Il fit imprimer un Discours sur la Poésie dramatique, dans lequel il me traite un peu durement.
J. : Mais qu’a-t-il dit, Diderot ?

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G. : Charles Goldoni, dit-il, a écrit en italien une comédie, ou plutôt une farce en trois Actes… Et dans un autre endroit : Charles Goïdoni a composé une soixantaine de farces… On voit bien que M. Diderot, d’après la considération qu’il avait pour moi et pour mes ouvrages, m’appelait Charles Goldoni, comme on appelle Pierre le Roux dans Rose et Colas. C’est le seul écrivain français qui ne m’ait pas honoré de sa bienveillance.
J. : La meilleure défense est l’attaque !
G. J’étais fâché de voir un homme du plus grand mérite indisposé contre moi. Mon intention n’était pas de me plaindre, mais je voulais le convaincre que je ne méritais pas son indignation. Enfin, ennuyé d’attendre, je forçai sa porte. J’entre un jour chez M. Diderot, escorté par un musicien italien qui était du nombre de ses amis. Nous sommes annoncés, nous sommes reçus. L’ami en commun me présente comme un homme de lettres de son pays, qui désirait faire connaissance avec les athlètes de la Littérature française.
J. : Et Diderot ?
G. Il s’efforce en vain de cacher l’embarras dans lequel mon introducteur l’avait jeté. Il ne peut pas, cependant, se refuser à la politesse et aux égards de la société. On parle de choses et d’autres ; la conversation tombe sur les ouvrages dramatiques.

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Diderot (en bonne foi) : Quelques-unes de vos pièces m’ont causé beaucoup de chagrin.
G. : Je m’en étais aperçu.
Diderot : Vous savez, Monsieur, ce que c’est qu’un homme blessé dans la partie la plus délicate.
G. : Oui, Monsieur, je le sais ; je vous entends, mais je n’ai rien à me reprocher.
Le Musicien (en les interrompant) : Allons, allons, ce sont des tracasseries littéraires, qui ne doivent pas tirer à conséquence ; suivez l’un et l’autre le conseil du Tasse : « Qu’on ne rappelle pas des souvenirs fâcheux,/et que tout ce qui s’est passé soit enseveli dans l’oubli. »

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G. (en s’adressant à la journaliste) : M. Diderot, qui entendait assez l’Italien, semble souscrire de bonne grâce à l’avis du poète italien ; nous finissons notre entretien par des honnêtetés, par des amitiés réciproques, et nous partons, le musicien et moi, très contents l’un et l’autre. J’ai été toute ma vie au-devant de ceux qui avaient des raisons bonnes ou mauvaises pour m’éviter, et quand je parvenais à gagner l’estime d’un homme mal prévenu sur mon compte, je regardais ce jour-là comme un jour de triomphe pour moi.
J. : C’est la figure de Diderot qui vous a inspiré Le bourru bienfaisant ?
G. : Ou plutôt Jean Jacques Rousseau, cet homme damné par soi même qui a tant donné à la poésie et à l’esprit de l’homme.
J. : Vous vous plaisiez à Paris, je comprends. Comment se passait-elle alors votre journée ?
G. : Je vais, pour changer d’air, passer quelques journées dans les environs de Paris : tantôt à Belleville, tantôt à Passy. Je vais aussi quelquefois à Clignancourt me promener dans le superbe jardin d’un honnête Vénitien… Pour le reste du temps, je mène ma vie ordinaire à la ville ; je me lève à neuf heures du matin, je déjeune avec du chocolat de santé : c’est Madame Toutain, rue des Arcis, qui m’en fournit d’excellents. Je travaille jusqu’à midi, je me promène jusqu’à deux heures ; j’aime la société, je vais la chercher, je dîne en ville très souvent, ou chez moi avec la société de ma femme.
J. : Et après ?
G. Après mon dîner, je n’aime ni le travail, ni la promenade ; je vais aux spectacles quelquefois, et le plus souvent je fais ma partie jusqu’à neuf heures du soir ; je rentre toujours avant les dix ; je prends deux ou trois diablotins, avec un verre d’eau et de vin, et voilà tout mon souper. Je fais la conversation avec ma femme jusqu’à minuit. Nous nous couchons maritalement en hiver, et dans deux lits jumeaux dans la même chambre en été ; je m’endors bien vite, et je passe les nuits tranquillement.
J. : Toutes les nuits ?
G. : Il m’arrive quelquefois comme à tout le monde d’avoir la tête occupée par quelque chose capable de retarder mon sommeil. Dans ce cas, j’ai un remède sûr pour m’endormir ; le voici. J’avais projeté depuis longtemps de donner un vocabulaire du dialecte vénitien, et j’en avais même fait part au public qui l’attend encore ; en travaillant à cet ouvrage ennuyeux, dégoûtant, je vis que je m’endormais ; je le plantai là, et je profitai de sa faculté narcotique. Toutes les fois que je sens mon esprit agité par quelque cause morale, je prends au hasard un mot de ma langue maternelle, je le traduis en Toscan et en François ; je passe en revue de la même manière les mots qui suivent par ordre alphabétique, je suis sûr d’être endormi à la troisième ou à la quatrième version ; mon somnifère n’a jamais manqué son coup.

Les interventions « spontanées » de Carlo Goldoni ont été extraites par mes soins depuis les Mémoires de M. Goldoni, pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, Mercure de France, édition 1988.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 septembre 2013

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