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Le 28 août 2006, il y a sept ans, Gabriella et moi nous quittâmes Bordeaux pour nous rendre à Paris avec le TGV. Le lendemain, l’aspirante-comédienne avait rendez-vous à 13 h 30 pour passer l’audition au Cours Florent.
Au petit matin du 29, c’était la première fois que nous nous aventurions dans l’avenue Jean Jaurès. Moi j’étais fataliste et insouciant, Gabriella était concentrée, mais tranquille. À Bordeaux, lieu de nos vacances chez de chers amis, elle avait eu la chance de se préparer sur le texte ancien de Marivaux et le moderne de Queneau avec un très sympathique jeune professeur de Blaye, la patrie du Jaufré Rudel, l’incontournable chanteur de l’Amour de loin.
L’audition au Florent, dans une petite salle de théâtre peinte en noir, se déroula sur le fil de l’émotion et de l’agréable surprise. En fait, Gabriella provoqua le sourire convaincu de son examinateur qui, tout en déclarant qu’elle pouvait tranquillement s’inscrire à la deuxième classe, s’adressa à nous deux d’un ton gentiment sérieux, en disant :
— Avez-vous réfléchi que vous devez vous installer à Paris ?

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Il suffit d’un prétexte, parfois, pour donner une suite concrète à des rêves que d’habitude on laisserait suspendus dans l’air pendant longtemps avant de les oublier.
Au milieu de l’état d’âme de tout homme enthousiaste du changement total de vie, le mot « Installation » assume toujours une force mythologique telle que tout Inconvénient possible ou probable est écarté. On passe allègrement à côté de l’Ignorance de la langue aussi que des différentes règles et usages. Et l’on oublie tout de ce qu’on abandonne derrière soi : lieux, personnes, saveurs, odeurs, mémoires.
On est pris dans un tourbillon presque amoureux où chaque petit sourire, au milieu des Inévitables Incompréhensions et arrêts, assume la valeur d’une caresse, d’un encouragement.
Qu’est-ce que faisait Modigliani à ses premiers jours à Paris ? Et Gioacchino Rossini ? Et Filippo Turati, le chef des socialistes réformistes réfugié à Paris avec Anna Kuliscioff ? Et Goldoni ?

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Au tournant de ma quatrième année d’apprentissage de « l’art français du partage de la civilisation millénaire de l’occident », je pouvais désormais dire d’avoir achevé la partie la plus difficile de mon Installation. J’avais déjà connu trois fois l’hôpital, les incontournables Infirmières de la rue du faubourg Saint-Denis, les soins Indispensables d’un acuponcteur, d’un chiropraticien et d’un kinésithérapeute. Tout cela avait abondamment teinté de rouge mon journal Intime. Mais j’avais aussi transféré sans trop de contraintes mon habitation de Rome à Paris, sans changer même la disposition des meubles et des électroménagers. J’avais déjà connu la Sécu, la Maison des Artistes, la Préfecture, les Impôts… J’avais déjà voté pour correspondance et j’avais traduit en français mon permis de conduire, tandis que ma voiture affichait une nouvelle plaque avec le numéro 75.
J’avais déjà les premiers amis français, que j’avais connus dans le quartier de la rue du faubourg Saint-Martin entre le métro Château Landon et le métro Louis Blanc, là où j’avais Installé mon atelier de peintre. Les fréquentes promenades au long du canal Saint-Martin — pour me rendre dans mon petit appartement près du boulevard Richard Lenoir — avaient fait mûrir une affection croissante pour l’univers fourmillant autour de cette ligne d’eau et de gens. Un jour, pendant un de ces déplacements pendulaires, je découvris, presque à moitié, l’enseigne des « Garibaldiens », la glorieuse Association que des Français d’origine Italienne, passionnés de notre Risorgimento, ont créée depuis longtemps.
Sous l’Impulsion de Marc Margarit et d’autres fidèles de cette Association tout à fait bénévole, dont mon amie Catherine, j’ai eu la chance de participer à une journée Lire en fête tout à fait particulière : un des deux spectacles de rue se déroulait sous forme d’Interview. Une entrevue impossible avec Carlo Goldoni, le Molière Italien. En fait, en fouillant dans ses Mémoires, j’avais découvert en ce merveilleux Vénitien le même enthousiasme, le même pathos que prouve chaque Italien quand Il décide de passer à Paris le reste de sa vie. Dans le petit spectacle, Gabriella jouait le rôle d’une journaliste de nos temps, tandis que deux amis des Garibaldiens, Christian et Alex, ont Interprété celui de Goldoni.

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Journaliste : Mesdames messieurs, bonjour. Nous sommes venus ici, rue de Vinaigrier, juste à côté du canal Saint-Martin dans ce lieu où beaucoup de gens viennent chercher leurs racines. Il y a un grand nombre de Français qui ont un père ou une mère, un grand-père ou une grand-mère italienne. Les héritiers de cette multitude de visages inconnus partagent quelque chose qu’ils veulent découvrir de leur lieu et de leur famille d’origine. Combien de descendants de Napolitains, de Florentins, de Milanais, de Romains sont venus ici pour savoir comment s’était vraiment passée cette traversée de l’Italie à la France ? Mais, aujourd’hui, nous assistons à un phénomène tout à fait drôle et inattendu. Un ancêtre italien, pour mieux dire un grand ancêtre de tous les Italiens, est venu ici… Que cherchez-vous, Monsieur Goldoni ?
Goldoni : Non so veramente perché sono qua… Je ne sais pas vraiment pourquoi je me trouve ici. Cela peut-être parce qu’on m’a nommé plusieurs fois au fil des années. Ou peut-être mon âme s’inquiétait. Oui, c’est ça, je suis venu voir si mes pièces ont été oubliées ou pas.
J. : Au contraire, vous êtes encore au top. Paris n’a pas trop changé.
G. : Vous me réconfortez.
J. : Vous parlez très bien français. Mais au fond on ressent un accent particulier…
G. : Talvolta il veneziano… le vénitien est sans contredit le plus doux et le plus agréable de tous les autres dialectes de l’Italie. La prononciation en est claire, délicate, facile ; les mots abondants, expressifs ; les phrases harmonieuses, spirituelles ; et comme le fond du caractère de la nation vénitienne est la gaité, ainsi le fond du langage vénitien est la plaisanterie. Cela n’empêche pas que cette langue ne soit susceptible de traiter en grand les matières les plus graves et les plus intéressantes !
J. : Cependant, au moment clou de votre succès en Italie, vous avez accepté l’invitation de l’Ambassadeur de France…
G. : Ce n’était que pour deux années qu’on m’appelait en France ; mais je voyais de loin qu’une fois expatrié, j’aurais de la peine à revenir ; l’état de mes finances était précaire, il fallait le soutenir par des travaux pénibles et assidus, et je craignais les tristes jours de la vieillesse, où les forces diminuent, et les besoins augmentent. Je parlai à mes amis et à mes protecteurs à Venise ; je leur fis voir que je ne regardais pas le voyage de France comme une partie de plaisir, mais que la raison m’y forçait, pour tâcher de m’assurer un état.
J. : C’était en 1761, n’est-ce pas ? Vous étiez parti avec votre famille ?
G. : Ma mère était morte ; ma tante alla vivre avec ses parents. J’abandonnai à mon frère la totalité de nos revenus et je mis sa fille au couvent. Je partis de Venise avec ma femme et mon neveu, au commencement du mois d’avril…
J. : Ce fut un voyage aventureux ?
G. : Nous passâmes huit jours fort gaiement dans la patrie de mon épouse, Gênes, mais les larmes et les sanglots ne finissaient pas au moment de notre départ. Notre séparation était d’autant plus douloureuse, que nos parents désespéraient de nous revoir. Je promettais de revenir au bout de deux ans ; ils ne le croyaient pas. Enfin, au milieu des adieux, des embrassements, des pleurs et des cris, nous nous embarquâmes dans la felouque du courrier de France, et nous fîmes voile pour Antibes, en côtoyant le rivage que les Italiens appellent…
J. : La Riviera di Genova. Un ouragan vous éloigna de la rade, et vous manquâtes périr en doublant le Cap de Noli.
G. : Pourtant, une scène comique diminua ma frayeur. Il y avait dans la felouque un carme provençal qui écorchait l’Italien comme j’écorchais le Français. En voyant venir de loin une de ces montagnes d’eau qui menaçait de nous submerger, ce moine criait à gorge déployée : la voilà, la voilà. On dit en Italien la vela pour dire la voile. Je crus que le carme voulait que les matelots forçassent de voiles. Je voulais lui faire connaître son tort, il soutenait que ce que je disais n’avait pas le sens commun. Pendant la dispute le Cap fut doublé, nous gagnâmes la rade. J’eus le temps alors de reconnaître mon tort, et la bonne foi d’avouer mon ignorance.
J. : Vous étiez encore en Italie…
G. : Je partis de Nice le lendemain ; je traversai le Var qui sépare la France de l’Italie ; je renouvelai mes adieux à mon pays, et j’invoquai l’ombre de Molière pour qu’elle me conduisît dans le sien.
J. : Finalement vous arrivâtes à Paris !
G. : Mon arrivée fut fêtée le même jour par un souper fort galant et fort gai ; une partie des Comédiens italiens y était invitée ; nous étions fatigués, mais nous soutînmes avec plaisir les agréments d’une société brillante qui réunissait les saillies françaises au bruit des conversations italiennes. Le jour après, le réveil fut pour moi aussi agréable que l’avaient été les rêves de mon sommeil. J’étais à Paris, j’étais content, mais je n’avais rien vu, et je mourais d’envie de voir. J’en parle à mon ami et mon hôte. — Il faut commencer, dit-il, par faire des visites, attendons la voiture. — Point du tout, lui dis-je, je ne verrai rien dans un fiacre. Sortons à pied. — Mais c’est loin. — N’importe ! — Il fait chaud. — Patience.

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J. : Qu’avez-vous pensé de cette ville tout à fait neuve pour vous ?
G. : Paris est un monde. Tout y est en grand ; beaucoup de mal, et beaucoup de bien. Allez aux spectacles, aux promenades, aux endroits de plaisirs, tout est plein. Allez aux églises, il y a des foules partout. Dans une ville de huit cent mille âmes, il faut de toute nécessité qu’il y ait plus de bonnes gens et plus de vicieux que partout ailleurs. On n’a qu’à choisir. Le débauché trouvera facilement de quoi satisfaire ses passions, et l’homme de bien se verra encouragé dans l’exercice de ses vertus… Mais plus j’allais en avant, plus je me trouvais confondu dans les rangs, dans les classes, dans les manières de vivre, dans les différentes façons de penser.
J. : Vous étiez un peu bouleversé.
G. : Oui, je ne savais plus ce que j’étais, ce que je voulais, ce que j’allais devenir. Le tourbillon m’avait absolument absorbé ; je voyais le besoin que j’avais de revenir à moi-même et je n’en trouvais pas, ou pour mieux dire, je n’en cherchais pas les moyens.
J. : Ce fut alors que vous suivîtes la Cour à Fontainebleau.
G. : Les Comédiens devaient s’y rendre pour y donner leurs représentations. Je les suivis de près avec ma petite famille, et je retrouvai, dans ce séjour délicieux, le repos, la tranquillité que j’avais sacrifiés aux amusements de la Capitale.
J. : Mais un Vénitien ne peut pas trop aimer le calme d’un château entouré d’une immense forêt.
G. : De retour à Paris, je regardai d’un autre œil cette Ville immense, sa population, ses amusements et ses dangers ; j’avais eu le temps de la réflexion, j’avais compris que la confusion que j’y avais éprouvée n’était pas un défaut du physique, ni du moral du pays ; je décidai de bonne foi que la curiosité et l’impatience avaient été les causes de mon étourdissement, et qu’on pouvait jouir et s’amuser à Paris sans se fatiguer, et sans sacrifier son temps et sa tranquillité ; j’avais fait en arrivant trop de connaissances à la fois ; je me proposai de les conserver, mais d’en profiter sobrement ; je destinai mes matinées au travail, et le reste du jour à la société.
J. : Qu’est-ce que vous pensiez, de l’opéra français ?
G. : Je n’oublierai jamais ces décorations superbes, ces machines bien ordonnées, parfaitement exécutées ; ces habits très riches, et tout ce monde sur la scène. Tout était beau, tout était grand, tout était magnifique, hors la musique.
J. : C’est-à-dire ?
G. : Il n’y avait qu’à la fin du drame une espèce de chaconne, chantée par une actrice qui n’était pas du nombre des personnages du drame, et qui était secondée par la musique des choeurs et par des pas de danse ; cet agrément inattendu aurait pu égayer la pièce, mais c’était un hymne plutôt qu’une ariette.
J. : Et vous ? Qu’avez-vous dit ?
G. : On baisse la toile. Tous ceux qui me connaissent me demandent comment j’ai trouvé l’opéra. La réponse part de mes lèvres comme un éclair : — c’est le paradis des yeux, c’est l’enfer des oreilles.
J. : Vous pouviez vous permettre de vous exprimer de façon assez sincère, me semble-t-il !
G. : En général, je faisais attention. Mais, si quelquefois cela arrivait, on me laissait faire. D’ailleurs, avec un emploi si honorable et avec des protections si fortes, j’aurais dû faire une fortune brillante en France ; c’est ma faute si je n’en ai eu qu’une modique ; j’étais à la Cour, et je n’étais pas courtisan.

Les interventions « spontanées » de Carlo Goldoni ont été extraites par mes soins depuis les Mémoires de M. Goldoni, pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, Mercure de France, édition 1988.

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(continue)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 septembre 2013

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