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Voyage dans un tableau de Claudine Sales

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Claudine Sales : « Driving with EdVolvo »
pastels 50x50cm, septembre 2013

Autoroute vers le Luxembourg. On est au crépuscule. La piste se défait de son absence de couleur pour refléter le céleste bleu du ciel. Curieusement, avec son allure en serpentine — dont on voit une contrecourbe luisante à l’horizon — l’autoroute envahit en long et en large toute la surface glissante sous mes roues. On a l’impression de naviguer sur une montagne russe. Je ne peux pas tout voir depuis le pare-brise encombré de lunettes et de mouchoirs. Alors je descends pour regarder le ciel. Personne, aucune voiture. Est-ce que le Luxembourg existe, est-ce qu’il est tellement petit que je l’ai déjà dépassé ? Je me touche la barbe. J’existe, donc cette parenthèse de rose et de bleu existe elle aussi, comme ce petit îlot au centre de l’Europe… D’ailleurs, mon amie me l’a assuré : elle sera là, elle m’accueillera en famille avec un petit dîner sur la terrasse…
Je m’assieds sur le garde-rails et je découvre le ciel qui à sa fois reflète la terre, en assumant le volume sans poids d’une colline renversée, où le soleil est chéri par des nuages filants en courbes concentriques. Je pourrais m’endormir dans cette merveilleuse solitude, la même que j’avais imaginé dans mon autoroute mentale.

Pour les vases communicants (*) d’octobre (voir liste complète des participants), Claudine Sales (CS) et moi (GM) nous avons décidé d’exploiter notre échange artistique sous forme d’interview ayant pour prétexte un dessin ou un tableau que chacun de nous a réalisé exprès pour ce rendez-vous. Nous nous sommes posées réciproquement des questions au sujet de notre travail de peintres, dans lequel nous devrons évidemment considérer comment et pourquoi ce travail même essaie de se confronter aux réactions du public du web. Dans cet esprit ce blog-ci héberge le tableau de Christine Sales et ses réponses à mes questions, tandis que deux dessin à moi sont accueillis dans Colorsandpastels, le blog de Claudine, que je fréquente depuis sa naissance et maintenant affiche une nouvelle veste graphique qui aide à mieux apprécier ses publications et ses oeuvres toujours extrêmement positives et intéressantes.
Giovanni Merloni

Interview à Claudine Sales (CS)
par Giovanni Merloni (GM):

GM : Nous avons travaillé sur un thème qui rentrait, depuis longtemps, dans votre imaginaire à vous, que j’ai adopté moi-même pour cette occasion en considération de sa grande force symbolique. Mais, pouvez-vous me dire ce que l’autoroute représente pour vous ? A-t-elle un rapport avec les autres sujets de votre inspiration ? A-t-elle une couleur pour vous ? Est-elle grise, pour vous, comme pour tout le monde ?

CS : Tout d’abord, je précise que je me considère comme « dessinatrice » autodidacte et non peintre. J’ai lu quelque part qu’on appelait « peinture » les dessins pastels suivant certaines conditions que je n’ai pas comprises.
Mon blog a été créé suite à l’insistance d’Isabelle Pariente-Butterlin. Je montrais de temps en temps mes petits dessins souvent inspirés par ses photographies sur twitter et elle m’a encouragée à ouvrir un blog où exposer mes dessins avec quelques textes courts illustrant mes recherches. J’ai la chance d’avoir une dizaine d’abonnés fidèles depuis deux ans.
L’autoroute/la route m’inspire parce que qu’elle est une invitation au voyage. Je déteste par-dessus tout voyager, trop accrochée à mes collines bleues (venez vérifier); mais j’éprouve un sentiment de compassion envers les voyageurs.
L’autoroute et la mer sont des lieux de téléportation où l’on se dit adieu.
L’autoroute est grise, mais aussi rose, mauve, noire, anthracite, bleue, brune et parfois bariolée grâce aux nids de poule. J’adore les nouvelles peintures réfléchissantes bleues.

GM : Du moment que les couleurs sont les grandes protagonistes de vos tableaux, est-ce qu’elles viennent avant le dessin, suggérées par un élan ascensionnel, quasi mystique ? Ou alors sont-elles le résultat d’un travail graduel, par couches successives ? Si cela n’est pas indiscret, combien de temps vous faut-il, en général, pour achever un tableau ?

CS : Votre première suggestion est la bonne : c’est la claque de la couleur qui fait avancer et le dessin la sert pour suggérer l’espace. J’ai une faiblesse pour le bleu, propice à la méditation. L’injonction à la couleur c’est mon trip. Mais au bout du compte, je fais toujours du figuratif, exploitant les caractéristiques a priori du cerveau.
Combien de temps pour un dessin? Est-ce qu’on inclut le sujet dans la question ou s’agit-il seulement de l’exécution? Un dessin peut être fini en une séance de deux-trois heures. Mais je peux tourner des mois, sinon des années, autour d’un sujet bien précis. Je sais quand je n’ai pas encore la maîtrise pour l’aborder, alors il reste là en suspens dans ma tête et je travaille à autre chose.

GM : J’avais en fait compris que la couleur est au centre. Elle est l’âme, le noyau essentiel de chacun de vos motifs. J’imagine une petite goutte bleue, ou jeune, d’abord infiniment petite, qui prend les formes d’un estuaire ou d’un ciel étoilé. La structure de cette petite goutte se multiplie ou plutôt se met en relation avec d’autres gouttes, ou grumeaux de matière ou pierres luisantes. Et voilà la question : ce monde explosé et lumineux (même dans un voyage nocturne en autoroute) quel rapport à-t-il avec le monde réel ? Est-ce qu’il y a des symboles — cachés ou inconscients — dans ces îlots qui flottent dans la stratosphère ou sur le fil de l’eau de la Gironde ?

CS : Comme je le disais déjà, je fais du figuratif. Lors de notre voyage vers le Périgord, à la hauteur de Metz, le lever du soleil et sa lumière rasante nous ont réservé un concert de bleus, de roses et d’oranges écarlates; je n’ai pas eu besoin de faire un effort d’imagination pour dessiner, la nature est bien assez colorée comme ça !

GM : Vous avez dit : je suis une dessinatrice. Pourtant, le dessin se fond tellement bien avec la couleur et la couleur est tellement efficace et poignante, que je dirai que les deux choses se fusionnent à la merveille. Est-il possible un dessin sans couleurs, pour vous ?

CS : J’ai commencé à dessiner en noir & blanc, au bic plutôt sur les agendas, les feuilles de cours; puis quand j’ai commencé le pastel, je faisais des dessins en couleurs et j’étais de plus en plus insatisfaite, j’ai même arrêté de dessiner pendant deux ans. Un jour j’ai inversé le problème: le dessin devait servir la couleur. Maintenant ça fait trois ans que j’exploite ce filon. Je vois comment je peux représenter avec la couleur et puis après j’essaie de me débrouiller avec le dessin. Souvent je rate mon coup, mais quand ça marche, je suis la plus heureuse !

palette claudine 740

GM : Vous vous inspirez à quelque maître du passé ou contemporain, auquel vous vous estimez proche ? En dehors d’éventuelles ressemblances avec quelqu’un d’eux, qui sont vos peintres préférés ?

CS : Je ne crois pas m’inspirer consciemment d’un peintre. Je gribouille depuis l’âge de 7 ans : je me souviens que j’avais été fasciné par le dessin d’une vache. Comme tout le monde j’ai dessiné le Saint et 007 dans la marge de mes livres d’Allemand.
Mes peintres préférés sont VerMeer & Rembrandt une semaine. La semaine d’après ce sera Van der Weyden & Van Eyck; et puis la suivante ce sera VanGogh & Caravaggio. Puis Caillebotte, Degas & Mary Cassatt & Sargent. Hopper, Freud. Et puis Morandi… J’aime les peintres secondaires et puis les moins bons, tous ceux qui se sont cassés les dents au travail. Difficile de choisir.
Je me sens proche de l’univers de Bonnard et Vuillard, un monde replié sur l’intérieur. Je regarde ces peintres avec envie mais sans imaginer que je pourrais un jour m’en approcher.
De toute manière, je dois m’éloigner d’eux pendant les périodes où je dessine. S’ils m’influencent, c’est par l’inconscient, mais là je ne parlerai qu’en présence de mon avocat ;))).

(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.