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« Cherchez la femme ! » C’est une expression typique d’Hercule Poirot, figurant dans la presque totalité des romans d’Agatha Christie, où celui-ci joue le rôle du sournois trouble-fête. Une espèce d’œuf de Colomb freudien. Un mobile aussi banal que caché, le plus soigneusement caché dans la plupart des hommes, se révélant tôt ou tard de réels ou potentiels assassins par amour.
Et c’est maintenant que tout cela se révèle, juste à l’avant-dernière lettre de cet incomplet et bizarre alphabet renversé, sans attendre le dénouement final ni respecter non plus les règles du rythme et du format. Un personnage encombrant, qui hante désormais, comme un fantôme inquiet et rebelle, les Coins les plus reculés de ma vie fictive, a finalement voulu que l’impatience la plus invétérée prenne le dessus.
 Que se passe-t-il ? Quoi d’autre se cache-t-il dans cette C. Complice, qui veut Courir Coûte que Coûte  au Commissariat pour Confesser ?
Est-elle, la C., la lettre Clé de ma vie ? Ou, au contraire, en est-elle le Clou fastidieux, le tourment souterrain et durable, le Cadavre dans le placard, le Corps secret ? Et de quel Corps s’agit-il, de mon propre Corps, usé, Connu et sans éclats ? Ou plutôt du Corps rond et indéfinissable d’une femme Colonne, d’une Copine inlassablement Chérie et Convoitée, tellement réelle que les Coïncidences et le Circonstances de sa vie — et de celle de mon personnage principal — l’ont enfin Contrainte à devenir une espèce de Catharsis ambulante dans les méandres vides de mon labyrinthe mental ?
Je ne veux et peut-être je ne peux dire plus. Car, même si je l’ai rencontrée plusieurs fois, même si elle ressuscite comme le phénix dans d’autres regards et d’autres sourires, même si parfois elle se daigne de me tenir Compagnie dans une Camaraderie Calme ou Cochonne, elle voudrait se dérober à tout Croisement, Contact, Caresse ou Coup de fil.

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À Rome, on dit « pezzo di Marcantonio » lorsqu’on veut parler d’un homme grand et Costaud que les femmes sont obligées d’aimer, devenant d’emblée victimes d’un Coup de foudre aussi inexorable que périssable et banal.
D’ailleurs, c’est toujours comme ça que les Choses de l’amour se présentent si on les observe de l’extérieur, c’est-à-dire d’une position Commode.
L’amour entre Marc Antoine et Cléopâtre [1] représente un Cas typique qui n’est pas banal du tout, un Cliché qui va se répéter éternellement, toutes les fois que l’amour et le pouvoir se croisent : le pouvoir de l’amour — c’est-à-dire de la femme sur l’homme et vice-versa — et le pouvoir sur les hommes en général. Aujourd’hui, on appellerait ce deuxième « pouvoir politique » ou « gloire sur terre », ou…
Mon personnage n’a pas de nom. Toujours engagé dans sa quête impossible, peut-être narcissique et sans répit, dans des labyrinthes où sa Copine Chérie n’est jamais à sa place, comme la Marinette de Brassens, il ne s’appelle pas Marc Antoine, tandis qu’elle n’est pas une Cléopâtre. Il ne ressemble pas à Richard Burton tandis qu’elle n’a que quelques lueurs secrètes dans les yeux en commun avec Elizabeth Taylor…
Pourtant Cléopâtre, avec son air de sphinx en Chair et os, pourrait efficacement correspondre à la femme cherchée par Hercule Poirot. Ainsi, cette petite divagation servira, mes chers lecteurs, à jeter un rayon de lumière sur le sens ultime de cet alphabet renversé, que je considérerais comme la recherche d’un Corps ou, plus exactement, de deux Corps perdus. Une recherche proustienne, oisive et parfois obsessionnelle.

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Hier soir, en songeant à cette femme sans Corps et sans nom, je suis redevenu enfant. Car j’aurais voulu appeler mon âme jumelle et goutte d’eau par un mot désignant une activité humaine qui va disparaître elle aussi et que j’aime de façon spasmodique : la belle Calligraphie. Cela me fait souvenir de ma Classe, de mes Camarades, de la Craie dessinant des Consonnes arrondies sur l’ardoise, du Crayon rouge et bleu de notre maîtresse posé nonchalamment sur la Chaire, des Cahiers où tout cela se fixait sur les pages, se multipliait, jusqu’à en Corner les Coins…
À l’âge où la belle Calligraphie était la chose la plus importante, pour la peur des reproches ou même des châtiments on remplissait des pages et des pages de lettres arrondies ou étroites ou Courbées, essayant de leur donner une personnalité exquise. Et l’on repartait « da Capo », derechef, toutes les fois que quelques accidents arrivaient dans le parcours vers la gloire d’une soupe chaude. La Coquille c’était une tache d’encre que la gomme à plume ne réussissait pas à effacer. Une jambe en plus ou des Copeaux inattendus dans des lettres distraites… On se faisait des illusions, déjà à cet âge d’objective innocence. On espérait effacer la « faute originelle » en remplissant un nouveau cahier de lettres polies, ordonnées de façon militaire, impeccables…
Hier soir, à cet âge spéculaire — lorsqu’il me manque à vivre peut-être les mêmes six ou sept années que je venais alors de cumuler, ou même moins — j’ai ressenti le besoin de parcourir à nouveau mon alphabet pour comprendre les Causes de ce Conflit intérieur Contraignant mon Cargo à s’arrêter.
Je devais remonter à nouveau vers la source et parcourir toutes les étapes de mon voyage à la recherche des traces d’un Corps et d’un nom, perdus les deux ensemble derrière un D, ou un F, ou un U… Ou enfin, atteindre ce Z tracé avec l’épée de Zorro, pour effacer ou jeter les traces dans la poubelle…
Une fois horizontal, dans mon lit, je me suis tout de suite rendu compte que je n’aurais pas dormi. Un long travail m’attendait.
D’ailleurs, à force de progrès, après une suite d’outils de plus en plus sophistiqués — comme les smartphone, le wi-fi et la clé-3G — on avait inventé ce qu’il me fallait. Beaucoup plus performant vis-à-vis de la machine pour faire l’amour que Woody Allen avait inventé dans le Dormiglione. Je l’avais déjà envisagé un truc comme ça, en Italie, au temps où j’avais « inventé » la trottinette-parapluie (le « monopattino-ombrello »). J’avais appelé ce miraculeux machin « fantaschermo buio ».
Aujourd’hui, on peut installer cet outil assez facilement. On le trouve partout, c’est gratuit et n’a pas de prix. Il suffit d’éteindre la lumière en créant l’ambiance noir fondu d’un cinéma. Oui, des rideaux occultant du BHV peuvent suffire…
C’est un truc qu’on installe directement dans notre cerveau au cours d’une séance de quinze secondes qui peut se tenir aussi bien chez Darty que dans les bureaux d’accueil des principales stations du métro parisien.
On m’avait assuré que je n’aurais rien ressenti. Je me suis donc rendu l’esprit confiant dans le confortable sous-sol du métro Bastille, je me suis assis dans un fauteuil rose foncé et j’ai attendu sans bouger.
Sortant à l’extérieur, dans une journée pluvieuse comme d’habitude, j’ai eu l’impression que la colonne avait changé de place. Rien d’autre, à part un sous-fond d’agitation qui me Coupait les jambes et le souffle. J’aurais voulu partager avec mon frère l’émotion de cette nouvelle chance cinématographique qui s’ajoutait. Mais, j’ai eu peur qu’il ne me croirait pas. Ou alors qu’il m’aurait dit que cela n’existerait pas s’il n’y avait pas eu les frères Lumière, s’il n’y avait pas eu la Calligraphie, s’il n’y avait pas eu la main…
Apparemment, la main ne servira plus. À part les étreintes amoureuses, destinées elles-mêmes à disparaître. On ne vivra que d’images… et d’obsessions !
Hier soir, j’essayais de me souvenir de ce drôle de voyage où chaque Carrosse avait dû Contenir des Contes, des noms Célèbres, des souvenirs Célestes… Je comprenais vaguement que je n’aurais jamais franchi la porte de Charenton si je n’avais pas présenté au Contrôleur la liste des passagers du train Caen-Cannes. Et je me préparais à déclarer aux policiers : « Oui, je me suis voué Corps et âme à la contrainte alphabétique, mais je n’aime pas du tout les listes. Car chaque choix, même le plus constructif, comporte aussi des exclusions. Sans considérer les listes ayant le but d’identifier l’un et l’autre pour le persécuter ou le tuer… »
Juste à ce point il arriva quelque chose à mes épaules. C’était le Déluge, l’Envie de Fuir, la Gêne de vivre, la Honte, le sentiment d’Inutilité, le Jacassement d’un Koala ou d’un Loup, la Mort même… Non, je n’Oublie Pas les Questions Ridicules Soulevées dans le Train Unique Voyageant vers la Waterloo …. X, Y et Z…

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Hier, j’étais dans mon lit. Seul. Devant moi, une nuit étrange m’attendait. Je regardais la paroi devant moi et j’essayais de remonter vers la source de mon fleuve alphabétique sans vouloir réfléchir à la véritable origine de mes maux. Petit à petit, je comprenais qu’on m’avait laissé faire, on m’avait laissé libre de parcourir à rebours cette route que tout le monde entame par le juste lieu, par la juste station. Je devais considérer qu’il y aurait eu, tôt ou tard, un passage douloureux, une fourche Caudine…
Avant de déclencher mon Ciné-Clic, version évoluée du « Fantaschermo buio », je suivis les instructions :
Fermez bien la fenêtre ou les fenêtres
Assurez-vous que vos rideaux occultant ne laissent pas entrer la lumière de dehors.
Éteignez toutes les sources d’illumination à l’intérieur du lieu choisi
Asseyez-vous ou bien étendez-vous juste en face d’une paroi quelconque, à condition que vous ne voyiez rien, grâce à l’étanchéité totale du noir que vous auriez réalisée.
Donnez-vous une contrainte quelconque pour obtenir la concentration du cerveau et sa disponibilité à voyager dans le labyrinthe de votre choix.
Enfin, lorsque vous serez bien plongé dans votre obsession, vous pouvez tranquillement faire démarrer Ciné-Clic…
J’écris sur une ancienne tablette à laquelle je suis très affectionné, j’écris ce dernier passage, très délicat :
Quand vous serez prêt, fermez les yeux. Comptez jusqu’à trois avant d’ouvrir l’œil gauche. Restez comme ça pendant quinze secondes, puis refermez les yeux. Réfléchissez un moment à ce que vous vous attendez vraiment puis ouvrez grands les yeux. Vos sourcils auront fait deux déclics. Le premier pour mettre en marche le programme qui flotte dans le nuage invisible de l’Iciné-Cloud, le deuxième pour faire démarrer votre séance.
Sans trop m’arrêter sur le sens menaçant de ce terme – séance – glissé nonchalamment dans les instructions, je me fais courage, avant de prononcer dans mon esprit un nom quelconque : Anna. Je continue : Arbre, Alouette, Amitié, Amour, Aventure…

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J’ouvre l’oeil gauche. Je le referme, je compte, essayant de rester calme. Tout de suite après, j’ouvre grand les deux yeux et je vois Monica Vitti dans L’Avventura [2] de Michelangelo Antonioni (1960)… Mais ce n’est qu’un flash, juste le temps de voir un visage très jeune, égaré, surpris et comme endormi.

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J’ose continuer ce qui aurait été normal de faire bien avant d’entamer ce voyage en contre-courant sur les rails abandonnés… B comme Brume, Bonté, Beaujolais nouveau, Beauté… Belle de jour [3] de Louis Bunuel (1967) ! Et je vois Catherine Deneuve lorgner dans un petit trou…

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Non, ça ne marche pas. Depuis sept ou huit minutes, je replonge dans le noir. Apparemment, Ciné-Clic, ce truc ultramoderne au nom légèrement rétro ne marche pas. Je m’interroge longuement et m’inquiète, même si je n’ai rien payé. Où est le Caillou qui a empêché le passage du liquide invisible ayant le pouvoir de tout ressusciter, même les Cailloux ? C’est peut-être un mot, c’est-à-dire un nom, ou tout simplement un prénom qui commence par C ?
La porte s’ouvre. C’est ma femme. L’enchantement est Coupé, Cassé, surtout Censuré. Mais quelques échos de mes déclics brisent l’embarras du moment : tu es en train de faire l’amour avec ton alphabet ? me Crie Claudia avant de refermer la porte.

Giovanni Merloni

(continue mardi 8 et jeudi 10 octobre)

[1] de Joseph L. Mankiewicz avec Elizabeth Taylor et Richerd Burton (1963).

[2] de Michelangelo Antonioni (1960)

[3] de Louis Bunuel (1967)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 octobre 2013

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