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J’ai encore dans les yeux le Mépris et l’arrivée soudaine de cette Cigale blonde à la taille de guêpe, capable de faire le vide dans les têtes, contraignant tout le monde à oublier tout de ce qu’on disait, pensait et espérait. Moi, comme les autres, je ne regarde personne en dehors d’elle, je n’attends que son regard, le cadeau de sa compagnie… jusqu’à ce que sur l’écran s’affiche le mot

INTERVALLE.

J’en profite pour consulter les instructions du Ciné-Clic. Heureusement, j’y trouve confirmés mes suspects et aussi mes souhaits. Dans l’évolution sophistiquée et inexorable de ces trucs d’ordinateurs, des GPS et du Wi-Fi, on a tellement profité de la paresse et de la duperie humaine qu’on ne se borne plus à la localisation de chacun de nous et, je crois, à l’accumulation de dossiers de plus en plus inquiétants, voire écrasants, sur notre compte. On devine nos besoins, on nous prévient avec des propositions tellement promptes qu’elles nous semblent même inattendues. Tandis qu’elles ne le sont pas.
Donc, j’ai trouvé dans le manuel de Ciné-Clic un mot-clé : « Curiosité ». Derrière ce mot se Cache, bien sûr, un logiciel ultra avancé qui permet de Classer les morceaux des films Choisis et d’en tirer des Conséquences. Pendant un instant, une violente Colère s’empare de moi : c’est moi, le Curieux ? Ou, au contraire, sont eux ? Eux… Je m’arrête. Car je ne me suis pas aperçu que pendant le premier temps des projections (jusqu’à cette heure profonde, que je ne veux même pas savoir)… le Choix des films et des relatives vedettes ce n’était pas celui que j’avais envisagé avant de me rendre au sous-sol du métro Bastille pour me faire cette microlobotomie volontaire.
Il y avait eu des changements importants, soit dans l’ordre soit dans les titres. Par exemple, Zabriskie Point — un des rares films où l’amour, sans jamais glisser dans la pornographie ni dans l’érotisme vide, s’exprime avec une évidence qui touche — s’était vivement imposé dans la bagarre avec Zazie dans le métro, que j’avais envisagé en premier, tandis que Souffle au cœur avec Lea Massari avait substitué Sept ans de réflexion avec Marilyn Monroe.

rue de la lune antique 480Ces gens-là, comment pouvaient-ils savoir qu’au-delà de mes retours nostalgiques à rue de la Lune et au quartier où habitait Philippe Noiret, l’oncle de Zazie, la fuite rebelle des deux jeunes Américains, de mon même âge, dans la vallée déserte de Zabriskie point, serait plus adaptée et cohérente ?
Et le mythe de Marilyn, était-il le fruit d’un élan sincère ? Pourquoi ne pas l’admettre ? Lea Massari, avec sa dualité de mystère et d’affectivité désarmante, et ses yeux noirs, peut être bien considérée comme un des archétypes de mon imaginaire caché. Mais, comment ont-ils su que je tenais particulièrement à Louis Malle et à son esprit indépendant ?
Enfin, en commençant par la non-actrice Daria Halprin, ils ont terminé avec Brigitte Bardot. N’ont-ils pas voulu me signaler l’importance de l’amour physique, espèce de bête en cage que nous tous emmenons en voyage dans une roulotte brinquebalante ? Cela exalte, peut-être, le sentiment de la fuite comme pulsion ou de l’amour comme exception, parenthèse, luxe.
Ils, ils… c’est un peu inquiétant que ces personnages se soient mis en jeu dans une étrange dialectique de bon et de mauvais, d’honnête ou de malhonnête, ou sinon d’ambigu… Qu’es-ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on a dit de Cléopâtre depuis deux milles ans ? Était-elle vraiment une manipulatrice 

001_arletty et barraultTout d’un coup, l’obscurité devient encore plus épaisse. L’amour de Garance (la belle et mélancolique Arletty) pour Baptiste (l’élégant et insaisissable Jean-Louis Barrault) dans Les enfants du Paradis [15] représente pour moi une pierre milliaire non seulement cinématographique.. C’est le paradigme du véritable amour et, dans la plupart des cas, de l’amour impossible, dont je ne voyais jusqu’ici qu’un aspect, celui de l’amour absolu de baptiste et Garance, que je voulais voir libéré de tout autre lien et contrainte.
Auparavant, je l’avoue, je ne voulais pas accepter les raisons de Nathalie, la belle et poétique femme de Baptiste, Maria Cazarès. Tandis que maintenant je vois défiler deux histoires parallèles, deux possibilités ouvertes et refermées d’un jour à l’autre. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Ne crois-je plus au grand amour, au destin unique ? Non, c’est justement le film même qui s’ouvre à une double interprétation, qu’il sollicite d’ailleurs. On pourrait théoriquement et même effectivement aimer deux êtres différents — ayant pourtant plusieurs choses en commun —, mais on ne peut pas vivre avec la même intensité deux vies parallèles. Ça ne peut pas durer.

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Une réponse possible à ce drame du trio avait été formulée très élégamment dans le premier des films inspirés au conte de Tchecov, La dame au petit chien en noir et blanc du réalisateur russe Iossif Kheiflitz Une histoire touchante, racontée de façon stricte et efficace. Le protagoniste, un homme marié, une fois tombé amoureux de sa Dame unique, qui lui correspond pleinement, se tourmente avec l’hypothèse d’un impossible changement de vie. Les amis de son club, assez cyniques, lui conseillent tout banalement de louer une garçonnière pour y rencontrer de temps en temps cette « maîtresse ». Il se rebelle, s’emporte jusqu’à frôler le désespoir. Jusqu’au moment où, finalement, les deux amants se résignent à « continuer comme ça », par une vie cachée que la société censure. Il donne donc raison à ses conseillers. Mais cette leçon amère ne se traduit pas, en fin de compte, dans une tragédie majeure. Comme dit bien Don Alfonso dans Cosi fan tutte de Mozart : « ne pouvant avoir ce qu’il veut, chacun voudra ce qu’il peut ».

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Vis-à-vis du conte d’Anton Tchekhov, Les enfants du Paradis [15], basés sur le scénario de Jacques Prévert, est le théâtre d’un drame plus subtil. Celui des affinités électives et de l’amour unique qui naît justement d’une nécessité secrète se révélant d’emblée, au moment même de la rencontre cruciale. Peut-être, Baptiste, avant de connaître Garance, était heureux avec sa femme dévouée et positive. Certes, derrière sa timidité se cachait une souffrance profonde, une rupture intérieure que seule Garance pouvait dénicher et soigner. Mais, aurait-il, Baptiste, continué dans ses succès artistiques, s’il avait eu la présence d’esprit de cueillir l’instant fatal ? Quant à Garance, elle se déclare une femme libre, une artiste :

Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Quand j’ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J’aime celui qui m’aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n’est pas le même
Que j’aime chaque fois
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi…

En fait, elle est libre parce qu’elle n’aime personne. Cela lui donne un charisme absolu, mais aussi un certain fatalisme. Pour elle l’art de la rencontre ne fait qu’un avec l’art de l’adieu. Toujours souriante, elle souffre énormément après la première séparation de son unique amour.
Mais, dans ce film, en plus des deux amants perdus et de cette Marie qui ne cède même pas d’un millimètre, il y a un quatrième personnage : la foule du boulevard du Crime (à deux pas de chez moi, dans l’actuel boulevard du Temple, le premier trait du parcours entre République et Bastille). Cette foule d’abord unit les frais amoureux, en rendant extrêmement facile leur rencontre, mais au final, lorsque les temps sont devenus stricts pour se trouver dans une action commune, la foule même devient une barrière insurmontable, un étau inexorable.

la déchirure 480

Je ne crois pas que le régisseur, d’en haut de sa cabine, ait voulu empirer mon égarement venant de l’empathie sincère que j’ai prouvé en assistant de près à la déchirante séparation entre Garance et Baptiste…
Pourtant ma chambre est secouée de fond en comble par le bruit étourdissant d’un train qui passe à mon côté. Un train lancé vers la déportation avec la presque certitude de la mort. C’est le sentiment brûlant que Baptiste éprouve, je crois, lorsque la foule le bloque. Garance ressentira, peut-être plus tard, le même chagrin. Sans doute, elle souffrira le plus, au jour le jour, au fur et à mesure qu’elle s’en rendra compte, d’être plongée dans le labyrinthe de l’absence :
« Quand vous serez bien vielle, au soir à la chandelle… ». Combien de fois cette ritournelle s’est-elle répétée dans nos vies, tel un typique chantage ou menace venant de cet amour désormais lointain et perdu, même si rigoureusement silencieux ?

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Mais pourquoi un film italien engagé des années soixante sur les camps d’extermination nazis ? Qui a décidé ça ? Pendant les premiers instants, je suis furieux, vis-à-vis de la grossièreté de ceux qui ont transformé mon libre choix (la petite opération près du guichet de place de la Bastille) en séquestration chez moi.
Je commence à me demander aussi où est ma femme, pourquoi m’a-t-elle laissé seul (j’aurais dit libre, il y a une heure). Est-ce qu’elle aussi est prisonnière dans la chambre des hôtes, en train de subir, elle aussi, la programmation d’une série alphabétique ayant au centre des hommes ? Mais j’abandonne tout de suite cette hypothèse symétrique. J’ai peur. Je suis terrorisé par cette situation apparemment tranquille, mais je n’ai pas le courage de réagir, en sortant de ma chambre, car le film m’attrape à la gorge.
C’est un film terrible sur un camp nazi, avec cette pulsion de mort et de violence de plus en plus exhibée et même fière de son atrocité… où des femmes juives aux cheveux rasés à zéro essaient de survivre en recouvrant les rôles de Kapò [2]. Cette contradiction, le fait de partager activement la barbarie qu’elles sont en train de subir, donne lieu à des situations touchantes qui percent au fond de l’âme de chacun. Voyez-vous les larmes de Susan Strasberg coulantes sur son visage désespéré ? Elles réclament l’attention et le respect pour l’orgueil extrême d’une petite collectivité d’humains qui réussit à survivre è des conditions de plus en plus terrifiantes et incroyables.

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Cela me contrarie de devoir l’admettre, mais ce film m’a aidé à relativiser et à comprendre aussi le film précédent, tout à fait calé dans la paix (même s’il fut tourné au temps de la même guerre). Cela m’a donné en plus l’envie de dire un mot sur l’heure « x ».
D’abord, le message de Prevert-Carné est un message d’espoir. À condition que l’on accepte de donner un rôle décisif au hasard, sans devenir par cela des fatalistes ou des lâches. La relativité dans la considération des destinées humaines peut nous aider à aller au-delà de la seule disponibilité à accepter les échecs et les ruptures comme des conséquences inévitables des manques de volonté et de cohérence.
Celle de Prévert est une idée de relativité positive, où l’homme reste encore au centre, le seul forgeron de son propre futur. Car la vie ne se décide que très rarement comme ça, sur les deux pieds.
Pourtant l’heure « x » existe, tout comme l’étincelle qui peut faire déclencher une révolution. Une rafale ou une brise légère qui vient à notre rencontre. Et voilà le point qui m’intéresse. Il n’y a pas que l’heure « x » où Baptiste, ayant la possibilité de saisir au vol le bonheur amoureux avec Garance, ne le fait pas. Il y a aussi l’heure « x » que l’Histoire accorde aux hommes et aux peuples pour réagir à de redoutables perspectives de changement. D’un côté, le gouffre d’une nouvelle vie s’accrochant à l’amour ; de l’autre côté, le gouffre de la destruction, de la régression et de la mort que quelqu’un pourrait préparer pour une entière société, en équilibre précaire, mais heureuse.
Le champ de déportation de Kapò m’oblige à revenir au drame de la Shoah. Aurait-on pu l’éviter ? Y a-t-il eu une heure « x » où les Allemands et les autres Européens pouvaient défaire les plans d’Hitler, l’empêcher de continuer dans son action criminelle ? Quand était-ce ? Avant la guerre d’Espagne, peut-être ?
Il y a bien sûr un moment où le « changement », voire la dérive destructive devient irréversible. Car cela se prépare pendant longtemps. D’ailleurs, on ne s’aperçoit pas toujours de l’arrivée soudaine de l’heure « x » des changements négatifs. Celui-ci se manifesta assez sournoisement, s’appuyant sur des raisons et justifications « logiques » qui apparemment allaient à la rencontre des exigences du peuple allemand. En fait, les Allemands ont eu tout le temps de s’apercevoir ce qu’Hitler leur préparait, mais ils n’ont pas su voir ni cueillir l’heure « x » où tout cela pouvait s’arrêter.

Winston_Churchill_1941 480Heureusement, il y a eu la rébellion soudaine du général de Gaulle au lendemain de l’invasion de la France qui a déclenché une lente, mais sûre revanche des nations européennes. Mais, s’il n’y avait pas eu Winston Churchill et sa détermination sans bornes contre Hitler, je ne sais pas si le gouffre n’aurait été jamais conjuré.
Combien de temps a elle duré l’heure « x » pour Winston Churchill ?
Même pour le petit gouffre italien il y a eu bien sûr une heure « x », où la vertu de certains hommes conscients aurait pu avoir le dessus sur la violente déstabilisation démocratique, politique et culturelle de l’Italie au fur et à mesure que Berlusconi en devenait l’arbitre et le patron. Malheureusement, une grande partie de mes compatriotes ont accordé à Berlusconi un temps infini, le laissant libre de perpétrer des dégâts même plus graves vis-à-vis de ce qu’avait fait avant la Démocratie chrétienne. Les Italiens ont été amenés à croire — comme Pinocchio (notre héros national) — d’avoir plongé dans un éternel « Pays des jouets », aussi vulgaire qu’illusoire. Ils se retrouvent maintenant dans une espèce de camp d’extermination ou goulag en temps de paix où des ordres absurdes se croisent sans produire aucun résultat.
Mais nous avons eu deux ou trois fois la chance de conjurer une telle dérive. La dernière fois, c’était en 2006, avec l’élection de Romano Prodi. On l’a laissé seul. On n’a pas compris le danger et la gravité de cette heure « x » que le hasard nous offrait sur un plat d’argent.
Mais pourquoi pensé-je cela ? Mais pourquoi dis-je cela ?

Giovanni Merloni

(vous trouverez la quatrième C vendredi 11 octobre)

[1] de Marcel Carné d’après un scénario de Jacques Prévert avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Maria Casarès et Pierre Brasseur (1945)

[2] de Gillo Pontecorvo avec Susan Strasberg, Emmanuelle Riva, Didi Perego, Paola Pitagora et Laurent Terzieff (1961)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 octobre 2013

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