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c ou casque_dor_480Dans le noir, un vacarme assourdissant de roues sur les rails conclut la parenthèse de l’engagement politique et moral et des questions philosophiques les plus difficiles. À sa place, une petite inscription rouge s’installe au centre de l’écran blanc. Blanc ? Qu’est-ce qu’il arrive ? Je me lève et dans l’étrange lueur Chantilly je m’aperçois que ma chambre est devenue un champ de bataille. Le lit a remonté le mur du dossier et maintenant demeure vertical, tandis que les livres sont à terre… Les livres que j’avais rangés avec autant de soins dans l’étagère derrière l’écran ! Je suis abasourdi, imaginant les réactions de ma femme.
Je m’approche de l’inscription et finalement je lis : « Rien ne va plus ! Les jeux sont faits ! Rendez-vous demain au guichet du métro Bastille. On vous enlèvera le Ciné-Clic en quelques minutes. La Compagnie de voyages C-C vous prie d’enlacer vos ceintures. Attendez l’atterrissage de l’avion, avant de descendre vous-mêmes sur la piste. »
Comment interpréter un message semblable ? D’un côté, ils m’ont notifié, par un langage assez obscur en vérité, que cette expérience unique va bientôt terminer et que je devrai restituer le truc que j’ai dans la tête. De l’autre côté, je suis soulagé à l’idée que tout va finir.
Je commence à m’interroger sur le sens de ces deux journées et de cette nuit mitoyenne où mon pacte avec le Diable n’a abouti à rien. Je n’ai pas rencontré celle que je cherchais parce que je lui ai donné le temps de se déguiser en quelqu’un d’autre ou parce que je l’ai exposée à une passerelle trop dure. Elle n’est même pas là, peut-être, cachée dans une poche secrète de cet écran blanc…

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Peut-être la Catherine de Jules et Jim  [1] est une femme incommode. Mais je la comprends tout à fait. Si Gustave Flaubert osait déclarer qu’il était, lui-même, Madame Bovary (comme pareillement c’est le cas de François Mauriac à propos de Thérèse Desqueyroux) je peux dire sans hésitations que Catherine… c’est moi. Évidemment une cohabitation infinie de deux amours différents n’est pas humainement possible. Mais, il y a toujours, dans la vie de plusieurs, des périodes difficiles que je n’appellerais pas d’incertitude mais de recherche de soi. Une recherche souvent acharné et sans répit, toujours nécessaire. Qui peut emmener au compromis, comme dans le cas de la dame au petit chien, à la séparation déchirante comme il arrive à Baptiste et Garance, ou à la mort, comme il arrive à Jim et Catherine. Une mort qui s’installera à jamais dans le survivant du trio, Jules, comme il arrive pour tous ceux qui ont la chance de sortir de soi pour vivre l’amour, un sentiment qui s’empare de nous, auquel nous nous adonnons parfois contre nous mêmes. Cela existe pour l’homme à l’identique que pour la femme. Et le visage unique de Jeanne Moreau, rien que pour le regarder, j’aurais passé volontiers une vie entière à le contempler.

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Même si moins proposé chez le cinéphiles d’aujourd’hui, je suis très affectionné à Katherine Hepburn, une actrice tout à fait différente vis-à-vis de Jeanne Moreau, par exemple, mais habituée elle aussi des rôles anticonformistes comme celui de l’orgueilleuse Tracy dans ces Indiscrétions [2] avec Cary Grant et James Stewart que je considère comme un véritable joyau. Même si le scénario presque théâtral aide beaucoup à analyser le dualisme d’une personnalité s’accrochant aux certitudes et refusant de se mettre en cause, qui se résoudra évidemment dans le final aussi orageux qu’inattendu, Tracy, tout en négligeant de se prendre pour une femme fatale, exploite admirablement son naturel et sa sensualité caché. Elle ne serait pas un « love at first sight » comme aurait dit Frank Sinatra, ni surtout un flirt passager. Elle incarne l’idéal de l’amour durable et, en même temps, de la promesse que cet amour ne sera jamais une prison.

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Je ne me suis jamais trouvé dans la condition d’aimer une femme de quinze ou vingt ans plus âgée que moi. Tandis qu’à mes quatre ou six ans je voulais carrément épouser, entre autres, une amie et une cousine de ma mère, jeunes et belles. Donc à partir de cela je comprends et apprécie beaucoup le Choix de mon régisseur subliminaire. Car en fait le thème de Harold et Maude [3] est surtout celui de la liberté et bien sûr de l‘art de la rencontre. En fait, je me sens très proche de Harold, qui avait mis à point une forme de théâtre un peu extrême lorsqu’il feignait de très fantaisistes formes de suicide pour briser l’indifférence de sa mère. Je n’ai pas eu une mère indifférente, au contraire. Mais je vivais le double souci de ne pas être sûr de son attention totale et celui de devoir correspondre à des attentes, les siennes, qui n’étaient pas toujours à la portée de ma sensibilité complexe. Et je me suis sauvé, tout en gardant ma dévotion et son amour, grâce à la fréquentation quotidienne de mes vice-mères, des êtres familiers et sacrés, mais pour la plupart libératoires. Je ne pourrai jamais oublier mes excursions au cinéma avec zia Augusta, ma tante, ni nos promenades sans queue ni tête autour de la Biblioteca Nazionale à Rome, où elle travaillait. Avec elle, je me sentais libre de rire, de critiquer, de franchir la distance de l’âge en me moquant d’elle, affectueusement, bien entendu. J’ai pensé à cette liberté, à la joie de découvrir la beauté et l’unicité de lieux qui ne rentraient pas, a priori, dans une liste approuvée par une autorité quelconque : ce n’est pas beau ce qui est beau, c’est beau ce qu’il nous plaît. Alors que les premières rencontres entre Harold et Maude se déroulent dans un cimetière ; Harold est très jeune, Maude très vieille, mais c’est justement cette distance qui fait déclencher deux catharsis parallèles : Harold, sortant de lui-même pour s’aventurer dans l’univers de l’amour découvre la valeur de la survie ; Maude, depuis toujours très attachée à la vie, trouve son apaisement dans le désir de la mort.
Ces deux personnages me fascinent aussi pour leur anticonformisme vis-à-vis des clichés imposés aux États-Unis par une morale assez stricte et tranchante. Tandis qu’il faudrait toujours respecter l’amitié et l’amour, deux aspects de l’humain qui souvent se mêlent, tandis qu’il reste toujours difficile de creuser une frontière entre eux. D’ailleurs, il n’y aurait pas société s’il n’y a pas d’infinis liens affectifs qui se croisent dans l’air de plus en plus en dépit des règles codifiées. Ou alors il y aurait des sociétés subjuguées par la pulsion de mort qui depuis en plus souvent accompagne des régimes aussi totalitaires qu’indifférents à la dimension humaine. Heureusement, il y a l’amitié, l’amour qui nous emporte et bouleverse, nous entraînant là où nous n’aurions jamais envisagé de nous rendre. Il ne faut donc pas hésiter devant une impulsion sincère, surtout si l’on est libres d’en affronter les conséquences. Je sais bien qu’à la pulsion amoureuse s’accompagne souvent une pulsion de mort. Et j’arrive à comprendre comment cette mort, de plus en plus évoquée dans les disputes des amants extrêmes, ne comporte pas la négation de l’amour et de la vie, mais, au contraire, devient l’élément central d’une forme de vie amoureuse tout à fait possible.

guerra e pace

Guerre et paix [4] est un film que j’ai vue plusieurs fois dans ma vie. Toujours, je me suis identifié en Pierre Bezukov, toujours j’ai vu en Natasha une jeune fille éternelle, me rappelant les amies de ma sœur, pour la plupart belles et gaies, que ma sœur m’interdisait de regarder parce que j’étais « petit » même s’il n’y avait entre nous, qu’un an et demi. Donc pour danser avec Natasha je serais toujours trop petit, tandis que pour l’aimer je me sentirais sans remèdes vieux.

La ragazza con la valigia - Film 1961

La Claudia Cardinale de la Fille à la valise [5] à été pour moi la première « donna vera » du cinéma. Moins destructrice de Brigitte Bardot, dans ce film la Cardinale vous fait tomber amoureux. En plus, le jeune personnage qui a la chance de avoir une liaison d’été avec elle, avait presque mon âge quand j’ai vu le film la première fois. Est-ce que j’ai rencontré moi même une CC dans une plage au seuil des dix- huit ans ? Je ne sais pas. Une chose est sûre : ce film pouvait m’aider à incarner le rôle du soupirant gentile et plein d’attentions, l’accompagnateur sur la petite Fiat cinquecento…

un été violent - 480

La femme qui tombe amoureuse de Trintignant dans Été violent [6] ne m’aurait daigné d’un seul regard, au temps des grandes plages de Romagne. Mais la force de son interprétation, la vérité de son portrait d’italienne qui trouve la force d’assumer son propre destin, la rend idéalement abordable. Je connais des femmes comme ça et je les estime toutes.

La Dolce Vita 2 480

J’aime énormément Fellini et je ne pouvais pas me passer d’inviter Anita Ekberg sur mon écran bâti sur un nuage sombre. Dans La Dolce vita [7], elle est belle et vivante, mais je ne saurais pas capable de l’entretenir comme le fait admirablement Marcello Mastroianni. Pourtant, si jamais m’eût arrivé de rencontrer ses faveurs, il est sûr que j’en serais tombé gravement amoureux.

garance et jeanne 180 480On était « sous l’aube», à l’heure qu’Anna Jouy préfère, au moment solennel du réveil pas encore mûr, lorsqu’on croit voir tout clair, et qu’on n’a pourtant la promptitude d’esprit de tout transcrire sur une feuille de papier quelconque. L’heure des mots d’ailleurs très fragiles, qu’on devrait saisir au vol comme des papillons avant de les renfermer dans une malle solide.
J’étais épuisé par toutes ces visions et ces voix féminines, par ce mélange inévitable entre images et souvenirs… par cette idée de l’heure « x », toujours redoutable dans la petite dimension d’une histoire privé qui nous semble parfois infinie et insaisissable, ou étrangère, comme dans la trop vaste dimension de l’Histoire dont on partage rarement le sentiment d’y participer mais dans la plupart du temps se décide ailleurs…

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Ce fut à ce point-ci qu’un carrosse tiré par deux chevaux traversa mon écran surpris. Le cocher s’arrêta. La dame habillée en blanc passa la tête par la petite ouverture. Elle lui demanda par un petit geste s’il pouvait rentrer un moment dans la boutique du charpentier. On est à Belleville, juste à la fin du XIXe siècle, dans une belle journée de lumière. Le cocher, très gentil, frappe à la porte vitrée. Félix (Serge Reggiani) est assis à table avec son patron et, je crois, sa jeune fille. C’est le repas de midi qu’ils prennent dans le même local où Félix le charpentier travaille… et dort aussi. Émerveillé, mais pas trop, pour l’interruption inattendue, Félix s’excuse, referme poliment la porte, avant de se tourner et reconnaître, au sommet de la petite butte d’en face, la belle Marie (Simone Signoret), appelée par tout le monde Casque d’or [8], la femme qu’il a connu un dimanche dans une guinguette de banlieue.
Ils avaient dansé, et ce peu de temps avait suffi pour faire déclencher une sympathie réciproque. Ensuite, un ami de Félix, responsable de lui avoir fait connaître Marie, invite Félix à s’asseoir à la table des voyous où Marie traîne sans éclats. Mais cette rencontre a été totalement négative. Félix est un homme honnête, un travailleur, croyant dans l’amitié et tout à fait direct dans ses sentiments.
Félix vole à la rencontre de Marie. Ils se regardent d’une façon inoubliable (pas seulement pour eux). Ils s’embrassent. Mais ils n’ont pas le temps pour s’accorder, pour envisager quelques choses, parce que la fille du patron, très gentille d’ailleurs, intervient, en révélant la vive contrariété d’une femme amoureuse. Juste pendant un instant, elle traite Marie de putaine. Celle ci réagit. La jeune fille insiste pour récupérer Félix et le ramener au laboratoire. C’est alors que Marie flanque une gifle contre la joue de son aimé, avant de partir, résolue à la renonce.
Voilà qu’une étreinte ravie et une gifle de déception brûlent en un seul bref midi de soleil la vie de deux êtres trop entiers, tous les deux. C’était déjà l’heure « x », avant de commencer vraiment leur histoire d’amour et de mort. Mais, il auraient dû trouver la façon de se dérober aux chaînes perverses et hostiles du pouvoir, de l’envie, de la misère humaine.
Je ne me lève pas des yeux le regard de Simone Signoret, ainsi que celui de Serge Reggiani. Ici, ils ressemblent beaucoup à Arletty et Jean-Louis Barrault dans Les Enfants du Paradis. D’ailleurs il y a beaucoup de parenté dans les deux sujets. On pourrait aussi dire qu’ici on essaie d’exploiter une deuxième possibilité, celui de la détermination dans le choix. Si Baptiste renonce, Felix se lance courageusement en avant. Pourtant leur amour s’inscrit, lui aussi, dans la longue liste des amours impossibles…

parete di fronte mattino

Fini le dernier film, Ciné-Clic ne m’épargna une dernière surprise. Dans un Paris complètement bouleversé par un curieux mélange de siècles, je vis Simone Signoret et Liz Taylor se disputer l’amour d’une statue, placé au centre de place de la Bastille à la place de la Colonne de juillet. C’était au cours d’une manif de 1968, bien sûr. Les deux femmes, fatigués, s’étaient assises sur un banc public et une foule de curieux les entourait. Les cheveux noirs de Liz ou les cheveux blonds de Simone ? Cléopâtre ou Casque d’or ? Ce fut à ce point-la que la pellicule a pris feu. Je la regardai brûler extasié, Enthousiaste pour l’odeur acre du celluloïds qui se décomposait dans le noir…

Giovanni Merloni

[1] de François Truffaut (du roman du même nom de Henri-Pierre Roché) avec Jeanne Moreau, Oskar Werner et Henri Serre (1962)

[2] (titre original : The Philadelphia Story), avec Katherine Hepburn, Cary Grant, James Stewart et John Howard est un film américain réalisé par George Cukor en 1940 

[3] est un film américain réalisé par Hal Ashby sorti en 1971, avec Ruth Gordon dans le rôle de Maude et Bud Cort dans le rôle de Harold. Musique de Cat Stevens.

[4] de King Vidor (d’après le roman de Léon Tolstoï) avec Audrey Hepburn, Henry Fonda et Mel Ferrer (1956)

[5] de Valerio Zurlini, avec Claudia Cardinale et Jacques Perrin (1962)

[6] de Valerio Zurlini avec Eleonora Rossi Drago et Jean-Louis Trintignant (1959)

[7] de Federico Fellini, avec Anita Ekberg et Marcello Mastroianni (1960)

[8] de Jacques Becker, avec Simone Signoret et Serge Reggiani (1952)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 octobre 2013

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