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“Cappello verde” di Giovanni Merloni, 2004

Testament immoral

Je me suis borné à transcrire — essayant de le rendre compréhensible, par d’amples coupures et quelques notes ici et là —, le « brouillon en vers » d’Alfredo B., un des innombrables qu’il m’est arrivé de rencontrer au cours de mes voyages pendulaires entre Naples et Venise. Son histoire, compliquée et répétitive comme celle d’un Giacomo Casanova assez vieux, s’affiche parfois sombre et obsessionnelle comme celle d’un Werther un peu plus âgé. Mais, ce qui m’a vraiment convaincu à la proposer, c’est l’étrange fouillis de rhétorique et d’ironie qui fait prévaloir sur toute chose, avec la conscience de l’immuable précarité de nos destins, une extravagante morale esthétique de la vie.
G.M.

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Je m’appelle Alfredo B., j’ai la barbe toujours inculte et je sens le train. À force de voyager en haut et en bas dans l’Italie il me semble, parfois, de m’être libéré du passé. Mais ensuite, sur le train, je les rencontre, faufilées dans quelques wagons à demi pleins ou à demi sombres, et, comme si l’on s’était rencontrés juste hier pour la dernière fois, je me trouve à parler rapidement avec Diva, ou Ambra, Nuvola, Stella, Ossidiana, Luna.
Je dédicace ce livre à chacune d’elles et aux autres, amies ou ennemies (il n’y aura jamais des femmes indifférentes).

I. Je suis ici, au-dessous de Rome
(chapitre I, Testamento immorale, Manni Edizioni, Lecce 2006)
1.
Je suis mort, enseveli
au bout d’ici-bas
au-dessous de tonnes de terre.
Sous ce manteau
de verre transparent
(un bout de bouteille ?
Une loupe Zeiss ?)
la mort
libérée de la claustrophobie
serpente heureuse,
tout en déclarant à la presse
sa pourriture éternelle.

2.
Je suis ici, au-dessous de Rome,
dans une branche de catacombe
où ne passe pas, jusqu’ici,
le métro.
Pendant quelques siècles,
mes chairs auront
tout le temps qu’il faut
pour disparaître
et mes os pourront
s’amonceler
s’éboulant doucement,
se rapprochant entre eux
avec la lenteur de pierres
dans le sable.
Mes mains, tout en continuant
à ressembler à des mains,
soutiendront la tête
ronde, lisse,
sans yeux ni lèvres ;
parmi les doigts,
ma gueule remplie de terre
aura à disposition
tout le temps de l’éternité
pour se souvenir et vivre
calmement la mort,
cette solitude impraticable
où l’âme s’effondre.

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3.
Je suis ici,
mort en poésie
au lieu qu’en prose
condamné au rythme digne
d’aller toujours à la ligne.

4.
Ce fut par cette circonstance
physique et mentale
que je trouvai une mort
vraiment originale.
Indécis, jusqu’à la paranoïa,
si mon vers devait
tomber sur la rime, rester
solidement en prose ou bien
se promener à jamais sur le fil
je décidai une nuit de me rendre,
bien que fatigué, aux fouilles
de Cécilia Métella.

5.
Je cheminais tout seul, un rayon de lune sur la nuque,
débitant en cent manières
le même vers. Vers la fin
(deux fois la jambe avait cédé)
il ne restait que Penna ou Caproni
Pasolini ou Amélia Rosselli
Volponi ou Bertolucci
Bellezza ou… il faisait noir,
mon cercle déformé
recherchait, chancelant,
une cabane carrée
quand le temps a expiré :
sur mon dos silencieux
a tombé inattendu
un grondement anxieux
(et ma gorge éreintée
étendue sur le pré
telle la corne de Roland
vainement a appelé
au secours).

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6.
Le destin m’a donné
un égarement spécial
(personne ne peut
me trouver, si loin
de ma voiture désarmée
étrangement garée)
et l’on a projeté
un puits défoncé,
à ma taille adapté.
Et j’y suis bien tombé
ou plutôt coulé
comme un beignet.
La mort m’a raidi,
et je suis finalement fini
sous un mas de granit
sans jardinières
ni bannières de parti.

7.
Je suis ici, mort en poésie
au lieu qu’en prose,
condamné au rythme digne
d’aller toujours à la ligne.

Giovanni Merloni

Heureux les aimés et les amants et tous ceux qui peuvent se passer de l’amour.

Jorge Luis Borges

Les hommes changent très peu. Ils demeurent toujours les mêmes. D’ailleurs, depuis le commencement des temps il n’existe qu’une seule histoire d’amour, se répétant à l’infini, sans perdre d’ailleurs sa terrible simplicité, son irrémédiable malheur.

Àlvaro Mutis

Voyager ? Pour voyager il suffit d’exister. Je passe d’un jour à l’autre comme d’une gare à l’autre, dans le train de mon corps, ou de mon destin, accoudé sur les rues et les places, sur les gestes et les visages, toujours égaux et toujours différents comme au fond le sont les paysages… La vie est ce que nous faisons d’elle. Les voyages sont les voyageurs. Ce que nous voyons ce n’est pas ce que nous voyons, mais ce que nous sommes

Fernando Pessoa

Il prenait le train pour ne pas être en reste.

Enzo Jannacci

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2013 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7 janvier 2014

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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