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Mon ami de plume électronique a raison. La nostalgie, cela risque de devenir, comme il dit si bien « un luxe, sinon une luxation de la mémoire ».
En fait, la mémoire nostalgique se niche quelque part dans notre deuxième corps, celui qui se juge invisible et incorruptible, dans cette espèce d’antichambre ou salle d’attente (notre ombre) d’où les souvenirs, réorganisés en armée régulière, partiront tôt ou tard, à l’attaque de notre corps principal, tout à fait visible et corruptible.

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Giovanni Merloni, machine à écrire 1957

Ou alors ce seront des corps étrangers, des corps bien réels, appartenant à des gens indignés, à tort ou à raison, vis-à-vis de cette insistance de la précision des souvenirs et de leurs circonstances. Ce seront eux qui déclareront la guerre à ma mémoire.

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Comment pourrais-je, alors, avancer sans conséquence dans l’illusion de relier ma nostalgie à une réflexion universelle, à une prise de conscience collective ?
En fait, je risque de me faire mal en suivant la piste gelée et redoutable du « retour » sur le lieu du délit. La nostalgie est dangereuse comme toute insistance à traîner dans les terrains vagues de l’indécision et du doute.
Pour vivre (et être aimés), il faut savoir trancher. La sagesse a besoin de l’oubli. « Le soleil ni la mort… » Oui, regarder le passé fixement, mélancoliquement, c’est comme regarder le soleil et la mort.
Pourtant, si je le fais, si j’avance dans mes fouilles comme un archéologue survolté il y a bien sûr une raison qui va bien au-delà de moï, de mon insignifiant personnage.

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Je fouille à la recherche d’une identité cachée. D’abord, cela a affaire avec mon identité à moi. Je veux la découvrir moi-même, avant de subir par quelqu’un d’autre un portrait qui ne me ressemblerait pas…
Quand je m’étais rendu, essoufflé, au chevet de Monsieur de Montaigne, je voulais dire exactement cela. Mais, en cette rencontre que je n’oserai pas tenter à nouveau, je ne trouvais pas ce mot, « identité », qu’ensuite, en revenant, la queue entre les jambes, j’avais appelée « autobiographie », en m’attirant la perplexité de mes lecteurs.
En fait, même si je puise surtout dans ma mémoire personnelle, je n’ai aucune intention d’écrire une autobiographie. Une telle entreprise me conduirait d’abord à raconter ce qui n’est pas racontable. Ensuite, dans mes mains, le récit d’une vie contrariée ou heureuse risquerait de devenir la représentation objective et ennuyeuse d’une histoire répétitive et banale. Je me sentirais obligé à voir le protagoniste de mon récit comme les autres le voient, en partageant en définitive leurs jugements, leurs indifférences, leurs attachements tout à fait épidermiques.

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J’aime énormément Fernando Pessoa et j’aime aussi sa façon d’esquiver l’autobiographie en se dédoublant en plusieurs répliques. Moi, j’accepte le risque qu’on me considère un écrivain « nombriliste », voire autobiographique, dans la certitude que tout le monde finira pour comprendre que mon but est exactement le contraire : je mets au centre quelqu’un qui raconte à la première personne mille et une histoires dans lesquelles il s’est trouvé, pas toujours dans le rôle principal. De ces moments et passages de sa vie, vont inévitablement jaillir, au fur et à mesure, des personnages différents.
Oui, bien sûr, j’essaie de saisir le sens d’une vie principale, la mienne ; mais j’utilise le charisme de certains événements mémorables comme passepartout pour entrer dans la vie des autres. Et parmi ces « autres », je vois aussi, comme des étrangers, les nombreux « moi » dans lesquels je ne me reconnais pas. C’est pour cette raison que j’aime autant les digressions.

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Rome dans les Mura Aureliane (Google Earth)

Hier, en rouvrant les yeux sur les rails de la gare de l’Est au-dessus de la longue marquise grise, tandis que le TGV pour Strasbourg s’éloignait tristement avec sa charge d’hommes et de femmes affairés, ou contrariés, ou juste un peu fatigués, je me suis dit que ce quartier de Rome, désormais lointain, auquel j’avais longuement attaché un rôle peut être exagéré dans ma vie, ce n’était en fin de compte que le reflet d’une époque et de ses nécessités. Oui, le quartier Ludovisi avait été créé à la suite d’un acte irrévérencieux et brutal. Mais, à sa place, on ne pouvait pas considérer les constructions réalisées, avec les rues, les trottoirs, les réverbères comme des insultes à la civilisation humaine. D’ailleurs, on peut dire le même des énormes changements que Paris entre autres a subis dans la même période, cette fin du siècle XIX aussi frénétique que prodigieuse.

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Le premier Parlement du Royaume d’Italie à Palazzo Carignano, Turin

Pourtant, je me sentais complice de cette brèche, de cette espèce d’accouchement par césarienne qui faisait sortir des remparts l’immobilisme absolu d’une église état tout à fait archaïque et autoritaire pour laisser la place aux Bersaglieri…
En fait, cette brèche avait fait déclencher la première installation des nouveaux arrivés, d’abord autour de la porte Pia, ensuite tout au long de via XX Septembre…
D’ailleurs, il arrive toujours comme ça. Moi aussi, les deux premiers mois à Paris, je m’étais installé, avec ma fille, dans un deux-pièces à côté du Métro Goncourt. Le hasard avait choisi pour nous, car ensuite, nous avons appris à aimer ce quartier entre Xe et XIe arrondissement… Des endroits où ne manquent pas les signes de démolitions parfois brutales. Juste quelque philologue opiniâtre des anciens tracés peut reconnaître deux morceaux d’une même rue, coupée en deux par les nouveaux boulevards (comme il arrive, par exemple, à la rue de Malte, coupée par le boulevard Voltaire et l’avenue de la République ; ou à la rue Oberkampf, coupée par l’Avenue de la République et aussi par l’avenue Parmentier)…

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En redescendant la rue du faubourg Saint-Martin, j’ai dû ralentir le pas, car près du mur d’enceinte de l’ancien couvent des Récollets, maintenant habité par la Maison des Architectes, on avait organisé la distribution d’une soupe chaude à une multitude de gens sans moyens. D’un côté, j’ai partagé un sentiment positif, celui de la bonne volonté ou, si je dois chercher un mot plus approprié, de la charité. Mais, de l’autre, une peine lourde avec un sentiment d’impuissance s’est emparée de moi. Car, même cette ville que j’adore, cette ville raisonnable et généreuse, avec ses beaux trottoirs et rues et jardins et bistrots et enseignes, avec ses mille initiatives solidaires semble-t-elle, elle aussi, renfermée dans un cocon, tout comme cette autre vielle ville, pleine d’églises vouées à la charité, mais en fin de compte une ville inhospitalière dans ses remparts. J’ai eu plusieurs frissons en touchant presque physiquement le contraste invétéré entre ceux qui s’attachent à leur vie aussi modeste que privilégiée et ceux qui n’ont pas une vraie vie. Ne serait-il pas le cas pour qu’on ouvre une brèche dans le mur d’une telle incompréhension réciproque ?
En rentrant chez moi, je me suis dit que la destruction de l’ancien jardin et d’une partie de ses merveilles n’était que le mal mineur et qu’il fallait se positionner. D’abord sur la brèche. Car sans la brèche il n’y aurait pas eu la destruction. D’ailleurs, il n’y aurait pas eu non plus l’Histoire que nous avons connue, une Histoire pleine de contradictions, bien sûr, mais pleine aussi de vie et d’espoir.
Prenons comme seul exemple via Veneto, le centre de la « dolce vita » dont nous parle Fellini. Y aurait-il pu exister d’autres « via Veneto » en dehors de celle-ci ? Il suffit de se souvenir que via Veneto, dans les années cinquante et soixante, faisait de contre poids aux plus célèbres endroit du centre historique ? Y aurait-il eu Ennio Flaiano ou Marcello Mastroianni ou Vittorio Gassmann se promenant avec Annette Stroyberg — comme moi-même je les ai vus un soir — dans cette même « strada » ou passerelle si elle n’avait pas surgi, comme une splendide gemme, des fumées noires des arbres détruits (et des tableaux abîmés) du  plus beau jardin du monde ?

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Giuseppe Mazzini

Non, je n’oserai jamais contester la brèche qu’on ouvrit dans les anciens remparts à 10 heures du matin du 20 septembre 1870. Bien sûr, on sut profiter de la faiblesse de la France après Sedan ainsi que de la provisoire distraction de notre ennemie jurée, la redoutable Autriche. Cette annexion de Rome au Royaume d’Italie — âgé à cette date de juste neuf ans — n’avait rien à faire avec l’idée républicaine de 1949, dont on a parlé dans ce blog. Néanmoins, on réalisa une partie du projet politique de Giuseppe Mazzini ainsi que le rêve obstiné de Giuseppe Garibaldi :

Rome, ou alors la Mort !
O Roma o morte!

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Garibaldi dans une caricature, avant la conquête de Rome

Je ne peux pas négliger l’enthousiasme sincère ni l’héroïsme de milliers et milliers d’Italiens se collant à jamais à ce petit et même insignifiant trou. Et je suis redevable à cette minuscule butte de briques et de pierres d’où le général Cadorna incitait ses soldats, pour une raison privée aussi.

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— S’il n’y avait pas eu l’union de Rome à l’Italie, mon grand-père Zvanì ne serait pas descendu en 1900 dans cet endroit hanté par la confusion et le rêve pour y travailler comme journaliste politique ;

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Un des premiers ministères de l’Italie unie, installé dans la via XX Septembre

— Si Zvanì ne s’était pas installé dans le quartier de la via XX Septembre — qui célèbre justement le jour de la brèche tout en reliant la Porte Pia au Quirinale, siège du Président de la République —, il n’aurait pas rencontré, juste à côté de son habitation, cette femme aux cheveux de jais, belle et intelligente, prénommée Filomena et appelée Mimì :

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— S’il n’y avait pas eu, sous le ciel paresseux de Rome, cet amour extraordinaire et unique (comme le sont tous les grands amours), mon père Raffaele (appelé chez les parents et les amis Lello) n’aurait pas franchi le seuil de l’existence ;

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— S’il n’y avait pas eu cette nouvelle capitale — encore jeune, avec ses quarante-trois ans en 1913, mais déjà pleine de ministères dont celui de l’Instruction publique — mon grand-père maternel, Alfredo, n’aurait jamais monté de Naples avec son épouse Agata et ses deux premiers enfants, ma tante Marie et ma mère, née à Naples, mais déjà promise à sa future résidence, si l’on considère son prénom, Pia, de toute évidence emprunté à la porte de la brèche.
D’ailleurs, au-delà des circonstances qui ont fait dépendre mon destin particulier d’un événement historique précis, je vais me convaincre que le trou opéré pour unir Rome au reste du pays a été une des rares ruptures qu’on peut évaluer de façon équilibrée, sinon carrément et sincèrement enthousiaste. D’ailleurs, je ne fais qu’un avec ceux qui, malgré tout, aiment ce merveilleux pays qu’on appelle l’Italie.

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Roma, crue du Tibre de novembre 2004

Une fois acceptée ma propre naissance comme une des inévitables conséquences de cette positive rupture, je peux m’autoriser aussi, contre les multiples forces qui voudraient peut-être m’en empêcher, à poursuivre cette entreprise farfelue, mais pas du tout vaniteuse, de remettre debout, à ma façon, le Palais aussi abîmé que précieux de la Mémoire. Celle-ci sera, j’en suis certain, la juste bataille.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 janvier 2014

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