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Mes chers lecteurs,
Tandis que le Strapontin avance dans sa périlleuse traversée, je me dois parfois d’interrompre le flux de la mémoire (et des digressions que le Strapontin même impose) pour vous faire part d’un nouveau chapitre du Testament immoral. En fait, l’histoire ici racontée par Alfredo B. ne reproduit pas comme un calque, à l’identique, mes mémoires publiques et privées.
Au contraire, s’éloignant du rôle discret de l’alter ego — comme c’était le cas de Mastroianni vis-à-vis de son maître Fellini dans « La dolce vita » —, celui-ci est devenu petit à petit un personnage à part entière. Il m’a forcé de toute évidence la main, en assumant parfois, contre ma volonté, des comportements que je n’approuverais pas du tout. Il raconte d’ailleurs des épisodes de sa vie, surtout amoureuse, que je nierais fermement avoir vécu moi aussi.
S’il avait bien pu être mon meilleur ami (« per la pelle », selon une expression italienne intraduisible), il est devenu malheureusement un sujet peu recommandable, que je ne désirerais pas vraiment rencontrer dans d’éventuelles retrouvailles en Italie.
Comme le révèle son prénom, Alfredo B. hérite beaucoup de la personnalité (et de la « napoletanità ») de mon grand-père homonyme, tout en partageant quelques souvenirs inquiétants avec le personnage d’un roman récemment cité, « Retiens la nuit ».
D’ailleurs, le Testament immoral respecte par hasard la même chronologie du Strapontin. Dans ce dernier, on est maintenant à la veille du déménagement crucial de ma vie (juin 1954), tandis qu’à partir de la deuxième partie du Testament immoral (avec le chapitre V, « Carrosse restaurant ») Alfredo B. rencontrera les personnages qui ont marqué les évènements successifs à ce déménagement.
Dans l’esprit de prendre une pause, avant d’exploiter d’autres moments de ces lointaines années 1950, le moment est donc venu pour vous présenter (en trois jours consécutifs) le quatrième chapitre du Testament immoral (« Le va-et-vient de Monsieur Le Train »), celui qui en conclut la première partie.
J’espère que vous me pardonnerez.
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Le va-et-vient de Monsieur Le Train I/III
(Giovanni Merloni, Testament immoral IV/I, Manni 2006)

1.
S’en va, Monsieur Le Train
en trouant les montagnes et les collines
s’insinuant parmi les lustres villageois
encore courant, pendant des mois.
S’en va, le train, aiguille et fil
en cousant sans façon
le costume faufilé.
(On m’a dit que l’aiguille
entraîne la douleur
de blessure en blessure
tandis que le fil,
cœur prophétique
de l’espoir trompé
transperce le cœur.)
Insidieuse comme l’aiguille
est la locomotive
(émotive, explosive) ;
tandis que les carrosses
(paresseux, voleurs)
dénoués en guise de fil
s’habillent et se déshabillent
à la hâte, comme Fregoli (1)
audacieux comme Marylin.

2.
Sur les champs
au milieu des fossés, dans le noir
je rêve du costume
de mort de mon père
du costume de mariage
de grand-père, des haillons usés
de l’épouvantail
ainsi que
de la chemise voltigeante
(accrochée à la vitre)
d’un fantôme galant.
Ils voyagent
ensemble, séparés
en long et en large
dans l’Italie sans marges
un habit gris et un homme.
C’est juste moi, cet homme
en quête de moi-même
en long et en large
dans le train.

002_anni 70 giovanni 1803.
Le train seul la connaît
la longue histoire incertaine
ensevelie avec moi
dans une catacombe
silencieuse et profonde
où s’effondre une étoile
et s’allonge, jumelle
Cécile la belle. (2)
Dans mon corps de gruyère
sans péage ni frontière
sans aucun pied sur le frein
rentrait et sortait le train.
En chaque sombre galerie
j’affichais mon euphorie
ma désespérée énergie
en voyant s’éclipser
ou revenir l’allégresse
de petites phrases ambulantes
que je saisissais au vol
dans le fracas des roues
et je perdais, ô tristesse
dans le soleil aveuglant.
Je l’ai mille fois racontée
jamais jusqu’au bout
ma vie étourdie
avilie et impunie
bercée et violée
par la course sans arrêt
du train.
Ce fut la vie gentille
pas du tout escomptée
d’un homme en voyage
depuis mai jusqu’en avril
(passager clandestin
oubliant ses billets
ainsi que ses propres effets
abusant de sujets
battus et rebattus).
Je fus encombrant
comme une grosse dame,
incommode
comme un strapontin en bois
pourtant je voyageais léger
subtil comme un dessin
confus comme Homère
aveugle et inconnu
comme un chaman aztèque
(il a fort déraillé
celui qui a glissé, imprécis
dans son journal jauni
qu’on m’aurait bien tué
sans retourner les cils
par un rite sommaire).

4.
Lent comme un vieux train
mal en point et plein
je fus parfois imprudent
comme une locomotive.
Par traits contrariant
par mon énergie excessive
je vivais au milieu de gens
aux reproches hâtives.
Ignoré ou contrasté
(un Ulysse désarmé)
je me suis foncé
sur le chemin ferré
tout en apprenant
(de ce truc ambulant)
comment jeter vers le ouest
de mes fautes le lest.
Dans mon aller pendulaire
j’ai appris même à aimer
à me taire, à écouter.
Il n’y a rien d’inconnu
(quoique j’y tourne autour)
dans l’entière planète
pour moi, pauvre ascète
voyageur flegmatique
de la mer Tyrrhénienne à l’Adriatique.

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5.
Pour ce pastiche
qui m’a rendu postiche
ainsi qu’esclave du caprice
(comme tout voyageur
qui passe toutes ses heures,
tout en courant assis,
en regardant au dehors
en racontant de soi
en buvant du thé) ;
pour cette diversité
qui me rend banal ;
pour cette ubiquité
qui me rend absent,
celui qui s’efforce
d’enlever mon écorce
celui qui, impatient
n’en saisit pourtant rien
(et derrière son petit doigt
ne cache pas son effroi),
celui-ci vaguera
assez loin de tout cela
à cent lieues de soupçonner
le bizarre profil
du destin inhumain
qui me toucha.

Giovanni Merloni

(1) Leopoldo Fregoli, célèbre acteur transformiste italien.
(2) Cécile Metella

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2013 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 février 2014

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